Crise brésilienne et géopolitique mondiale. Traduction d'un article d'avril 2016.

Je n'avais pas lu à l'époque cet article prophétique du théologien brésilien Leonardo Boff. Écrit pendant le processus de destitution de Dilma Rousseff, il le resitue par rapport aux intérêts géostratégiques des Etats-Unis dans tout le sous-continent, et la remise en cause de leur suprématie absolue par la Chine. Leonardo Boff est rédacteur au JB [Jornal do Brasil] et écrivain.

[Traduction de cet article original]

Il serait faux de penser à la crise brésilienne comme relevant seulement du Brésil. Elle fait partie intégrante de l'équilibre des forces mondiales dans la prétendue nouvelle guerre froide impliquant principalement les États-Unis et la Chine. Comme Snowden l'a révélé, l'espionnage américain a touché Petrobras et les réserves du pré-sal1 et n'a même pas épargné la présidente Dilma Rousseff. Cela fait partie de la stratégie du Pentagone de couvrir tous les espaces sous la devise "Un monde et un empire". Voici quelques points de réflexions.

 Dans le contexte mondial, il y a une montée visible de la droite dans le monde, depuis les États-Unis jusqu'à l'Europe elle-même. L'Amérique latine est en train de clore un cycle de gouvernements progressistes qui ont élevé le niveau social des plus pauvres et ancré la démocratie. À présent, ils sont dévastés par une vague de droite qui a déjà triomphé en Argentine et met sous pression tous les pays d'Amérique du Sud. Ils évoquent, comme nous, de démocratie, mais en réalité, ils veulent la rendre insignifiante au profit du marché et à l’internationalisation de l’économie.

Le Brésil est la principale victime, et l’empêchement du président Dilma n’est qu’un chapitre de la stratégie mondiale, en particulier des grandes entreprises et du système financier articulé avec les gouvernements centraux. Les grands hommes d’affaires nationaux veulent retrouver le niveau de gain qu’ils avaient sous les politiques néolibérales antérieures à Lula. L'opposition à Dilma et le soutien à sa destitution ont un parti pris patronal.

La stratégie du "Printemps arabe", appliquée au Moyen-Orient, et maintenant au Brésil et à l'Amérique latine en général, vise à déstabiliser les gouvernements progressistes et à les aligner sur les stratégies mondiales en tant que partenaires globaux. Il est symptomatique qu'en mars 2014, Emy Shayo, analyste chez JB Morgan, ait coordonné une table ronde avec des publicitaires brésiliens liés à la macroéconomie néolibérale sur le thème "Comment déstabiliser le gouvernement Dilma Rousseff". Arminio Fraga, probable ministre de l'économie2 dans un éventuel gouvernement post-Dilma, vient de JB Morgan (voir le blog de Juarez Guimarães, "Pourquoi les patrons veulent-ils le coup d'État ?").

Noam Chomski, Moniz Bandeira et d’autres ont averti que les États-Unis ne toléraient pas une puissance comme le Brésil dans l’Atlantique Sud ayant un projet d’autonomie des BRICS. La présence croissante de la Chine, son principal concurrent, dans les différents pays d'Amérique latine, notamment le Brésil, inquiète grandement la politique étrangère des États-Unis. Faire face à un autre contre-pouvoir que signifie le groupe BRICS implique d’attaquer et d’affaiblir le Brésil, l’un de ses membres doté d’une richesse écologique unique.

Peut-être notre meilleur analyste en politique internationale. Luiz Alberto Moniz Bandeira, auteur de "A segunda Guerra Fria – geopolítica e dimensão estratégica dos Estados Unidos” [La deuxième guerre froide - Géopolitique et dimension stratégique des États-Unis] (Civilização Brasileira 2013) et cette année "A desordem internacional” [Le désordre international] (du même éditeur) nous aident à comprendre les faits. Il a fourni des détails sur la façon dont les États-Unis se débrouillent: "Ce n'est pas seulement la CIA ... [mais aussi des] ONG financées par des fonds publics et semi-publics comme l'USAID et le National Endowment for Democracy, qui achètent des journalistes et forment des agitateurs". "The Pentagon´s New Map for War & Peace" [La nouvelle carte du Pentagone pour la guerre et la paix] expose les formes de déstabilisation économique et sociale à travers les médias, les journaux, les réseaux sociaux, les entrepreneurs et l'infiltration d'activistes. Moniz Bandeira va jusqu'à dire que "je ne doute pas que les journaux brésiliens sont subventionnés ... et que les journalistes figurent sur la liste de paiement des agences susmentionnées et que de nombreux officiers de police et commissaires reçoivent de l'argent de la CIA directement sur leurs comptes "(voir Journal GGN de Luis Nassif du 03/03/2016). On peut même imaginer les journaux et les noms de certains journalistes, totalement alignés sur l'idéologie déstabilisatrice de leurs patrons.

 En particulier, le pré-sal, le deuxième plus grand gisement de gaz et de pétrole au monde, est dans la mire des intérêts mondiaux. Le sociologue Adalberto Cardoso de UERJ dans une interview à Folha de São Paulo (26/04/2016) était explicite "Il serait naïf d'imaginer qu'il n'y a pas d'intérêts internationaux et géopolitiques des Américains, des Russes, des Vénézuéliens et des Arabes. Il n'y aura de changement à Petrobras qu'avec une nouvelle élection et une nouvelle accession au pouvoir du PSDB3. Dans ce cas, si le monopole de l'exploitation prenait fin, les règles changeraient. La destitution intéresse les forces qui veulent changer Petrobras : les grandes compagnies pétrolières, les agents internationaux qui ont tout à gagner de la sortie de Petrobras de l'exploration du pétrole. Certains de ces agents veulent ôter Dilma Rousseff du pouvoir. "

Il ne s'agit pas de pensée conspirationniste, nous savons déjà comment les Américains ont agi lors du coup d'État militaire de 1964, et infiltré les mouvements sociaux et politiques. Ce n'est pas sans raison que la quatrième flotte nord-américaine de l'Atlantique Sud se trouve près de nos eaux.

Nous devons prendre conscience de notre importance sur la scène mondiale, résister et chercher à renforcer notre démocratie qui représente moins les intérêts des entreprises et davantage les revendications si négligées de notre peuple et la construction de notre propre voie vers l'avenir.

 

NdT :

1 Les Réserves pétrolières sous-marines des eaux territoriales du Brésil.

2 Ce sera pire, Paulo Guedes, formé sous Pinochet, qui assumera cette fonction.

3 En 2016, Hillary Clinton était aux affaires étrangères (State Department) et on la voyait future présidente. Le PSDB (Parti de la Social Démocratie Brésilienne, en fait le parti de la droite établie) avait encore ses chances. Englué dans les scandales, son leader Aecio Neves, candidat contre Dima Rousseff n'est plus protégé de la prison que par son mandat de sénateur. Son successeur présumé, João Doria, maire de São Paulo, a ruiné sa crédibilité dans plusieurs affaires. Avec les techniques de Steve Bannon et l'élection de Trump, ce sera contre toute attente le parti de Bolsonaro qui prendra les rennes du Brésil.

 

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