Retour sur le coup d'état au Brésil

Un procès fleuve révéla l'ampleur de la corruption, et mit en cause l'ancien Président Lula. Simultanément, des campagnes très intenses sur internet et les média brésiliens révélaient sa richesse. Sa condamnation et incarcération ont été rapportées dans la presse nationale et internationale. On a finalement découvert que tout était un stratagème des USA. Bref retour sur les faits et bilan.

Enchaînement des événements :

Succès électoraux de la gauche au Brésil et réussite économique en ce début de siècle

2002 Lula élu président du Brésil après 3 tentatives

2006

  • Découverte de réserves pétrolières gigantesques à grande profondeur au large du Brésil. "nova lei do petróleo" : la société Petrobras est re-nationalisée, elle mettra au point des méthodes révolutionnaires d'extraction et aura le monopole d'exploitation de ce pétrole.

  • Lula ré-élu.

2010

  • Lula quitte le pouvoir avec 87 % d'opinions favorables
  • Dilma Rousseff est élue.

2014

  • Dima est ré-élue.

A partir de 2013, apparition de difficultés

En 2013, le journaliste Glenn Greewald publie les révélations de William Snowden sur les écoutes de la NSA. On y apprend que le téléphone de Dilma Rousseff était sur écoute. Pour Snowden, le pays le plus écouté est le Brésil.

On y a vu apparaître trois phénomènes indépendants :

  • Le procès Petrobras, ou "lava-jato", révélant une quantité d'illégalité, et mise en cause de Lula ;
  • Ferrari couverte d'or du fils de Lula dans de nombreuses vidéos. Ferrari couverte d'or du fils de Lula dans de nombreuses vidéos.
    Des grandes quantités de vidéos circulent sur les réseaux, dénonçant la corruption de Lula, Dilma et leur famille, parfois reprises dans la presse (comme la Ferrari couverte d'or du fils de Lula). 
  • Des mouvements de rue, de jeunes jusque là inconnus, contre Dilma Rousseff à partir du prix du transport à São Paulo, déclenchent des manifestations monstres des classes moyennes blanches.

Kim Kataguiri, dont on apprendra qu'il a été formé aux USA. Kim Kataguiri, dont on apprendra qu'il a été formé aux USA.

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Déconvenues de Dilma Rousseff et Lula, et élection de Bolsonaro

2014

  • L'enquête du procès contre la corruption, dit procès Petrobras ou "lava-jato" est menée par une équipe autour du juge Moro. Un groupe d'enquête spécial (task force) est créé, autour un procureur Dallagnol. Après la découverte d'irrégularités, les grandes entreprises brésiliennes comme Petrobras et Oderbrecht sont soumises à des amendes gigantesques par la justice américaine.

2016

  • 4 mars, première arrestation de Lula, un échec, il est libéré le jour même.
  • 31 août, destitution de Dilma Rousseff pour "pédalages fiscaux".
  • Fin 2016, "L’opération « Lava Jato » se retrouve à la « une » des médias internationaux. Sergio Moro s’invite dans la liste des cent personnalités les plus influentes du Time. L’hebdomadaire new-yorkais Americas Quarterly lui consacre sa couverture […]. A l’occasion d’une conférence tenue dans les locaux du think tank Atlantic Council, à Washington, Kenneth Blanco, à l’époque procureur général adjoint du DoJ [Department of Justice], déclare que « le Brésil et les Etats-Unis ont travaillé ensemble pour obtenir des preuves et pour construire les affaires »" (Estrada et Bourcier).

2017

  • 12 juillet condamnation de Lula à 9 ans de prison par le juge Moro pour "faits indéterminés", condamnation aggravée en 2e instance : 12 ans et un mois de prison le 24 janvier 2018.

2018

Toile de fond : les tensions avec les USA :

  • Les USA souhaitent la privatisation de Petrobras et la mise sur le marché des réserves pétrolières brésiliennes.

  • "Thomas Shannon, ambassadeur américain en poste à Brasilia de 2010 à 2013, affirme que le projet politique brésilien d’intégration économique de l’Amérique du Sud levait de sérieuses inquiétudes au département d’Etat. Celui-ci « considérait le développement d’Odebrecht comme faisant partie du projet de pouvoir du PT et de la gauche latino-américaine » ". Petrobras était avéré leader mondial dans différentes technologies pétrolières, en particulier sous-marines.

  • La base spatiale, "Centro de Lançamento de Alcântara" (CLA) est très proche de l'équateur (2°18’ sud), donc favorable aux lancements de satellites en bénéficiant de la rotation de la Terre, était destinée au lancement de satellites brésiliens. Les USA souhaitent créer à Alcântara une zone de lancement américaine exclusive. Un accord avait été signé par le président conservateur Cardoso, mais n'avait pas été approuvé par le sénat après l'élection de Lula. On a appris que les USA avec l'aval de Cardoso, s'opposaient au projet de lancements brésiliens. Lula puis Dilma Rousseff ne sont pas favorables à une zone de territoire interdite aux brésiliens.

  • L'union des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) est très mal perçue aux USA, et surtout leur banque de développement, hors du système dollar.

Des éclaircissements sur ces événements :

A l'origine des manifestations contre Dilma Rousseff

Dès 2015, la journaliste Marina Amaral, de l'agence de presse A Publica, montrait l'apparition de mouvements libertariens à la tête d'organisations jusque là inconnues dans les manifestations contre Dilma Rousseff. Ces mouvements étaient financés par des "think tanks" brésiliens1, ou américains parfois liés à la CIA2. Les jeunes leaders brésiliens ont reçu une formation aux USA par l'institut Atlas.

En août 2017, le journaliste Lee Fang, du journal The Intercept (en portugais et en anglais) confirme le rapport de A Publica et apporte de nouvelles informations, sur le lien avec d'autres mouvements en Amérique Latine, en particulier Cristina Fernández en Argentine, Zelaya au Honduras. L'institut Atlas semble actif dans tout le continent (en fait, dans le monde entier).

Les révélations du vaza-jato.

En juillet 2019 explose le grand scandale. Suite à un piratage du téléphone portable de procureurs du procès contre Lula, le journaliste Glenn Greenwald, à qui on doit également les révélations de Snowden, éclaire d'un jour totalement nouveau tous les événements. Une centaine d'articles constituera, de surprise en surprise, ce qui sera appelé "vaza-jato" (comme lava-jato, mais de vazar, révéler). Dans leurs conversations personnelles, les procureurs apparaissent intéressés par l'argent qu'ils peuvent tirer de la situation, sans préoccupation de justice ni de légalité. Ils ne croyaient pas à la culpabilité de Lula. Ils avaient conclu un pacte avec la justice américaine pour faire payer des amendes astronomiques aux entreprises brésiliennes, et s'en faire reverser une part importante avec laquelle ils voulaient alimenter une fondation privée qu'ils géreraient en sous-main. Ils avaient organisé le séjour clandestin d'une équipe du FBI au Brésil, pour les aider.

Il devient alors clair que Lula a été victime d'un coup organisé avec l'aide des USA.

L'origine des enquêtes lava-jato et contre Lula.

Le journaliste Luis Nassif publie un dossier d'enquête en 5 épisodes sur l'origine du coup d’État (1, 2, 3, 4, 5). Il fait remonter sa décision à la révision totale de la politique étrangère américaine après le 11 septembre 2001. C'est dans ce cadre qu'a été organisée l'écoute des grandes entreprises brésiliennes et la présidence par la NSA et la découverte de la grande corruption de la Petrobras qui sera l'angle d'attaque.

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Le 9 avril 2021, une enquête de Estrada et Bourcier dans Le Monde confirme l'origine de la réorganisation de la politique américaine après 2001, et révèle des éléments jusqu'ici insoupçonnés : Le juge Moro est approché par les autorités américaines, et un voyage aux USA est organisé en 2007 où il rencontre des responsables du FBI, du Dept of Justice (DOJ), et des Affaires Étrangères (State Dept). L'ambassade américaine au Brésil se dote d'une procureure, Karine Moreno-Taxman, qui organise à partir de 2008 une le "Projeto Pontes", destiné en principe à lutter contre la corruption, avec des procureurs et juges brésiliens. Invitée à une conférence avec le juge Moro, elle explique les difficultés de la lutte contre la corruption des grandes entreprises, et développe l'idée qu'il faut faire tomber la pièce maîtresse, en l'occurrence Lula. L'outil juridique de référence sera la FCPA (cf encadré). "Pour arriver à ses fins, le DoJ utilise un appât de taille : le partage des amendes qui seront imposées par les autorités américaines aux entreprises brésiliennes au titre du FCPA.". La découverte en mars 2019 du projet de fonds privé pour les procureurs irrite le STF, et un juge bloque cette opération.

Dès la publication des premiers articles issus des conversations entre procureurs en 2019, le juge Moro et le procureur Dallagnol s'envolent pour une semaine aux USA, non programmée. Avril 2020, Moro démissionne du gouvernement Bolsonaro, il est employé par le cabinet d’avocats Alvarez & Marsal, spécialisé en liquidations judiciaires, en particulier des sociétés qu'il a mises en difficulté. Le siège de l'entreprise est à 200 mètres de la Maison Blanche.

Novembre 2019 Lula est libéré, il sera exonéré de toute charge en juin 2021. L'opération "anti-corruption" s'arrête alors brusquement, comme le notent Estrada et Bourcier.

L'implication d'une stratégie des USA dans l'ensemble du procès ne fait plus de doute. Il est également clair que l'enquête anti-corruption avait pour but de mettre Lula en prison et de changer de gouvernement. C'est ce qu'on appelle un coup d’État.

Les résultats pour les USA et leurs alliés :

Après les grandes manifestations de rue, la situation était mure. Dilma Rousseff a été destituée pour des accusations de manipulations comptables qui ont toutes été rejetées ultérieurement par les différentes instances judiciaires du pays. Dès sa prise de pouvoir, le vice-président Temer, dit "Monsieur 1%" en référence à sa popularité, prend des mesures drastiques. Il nomme au ministère de l'économie Henrique Meirelles, qui a passé 28 ans à BankBoston, et à la Banque Centrale l'israélo-brésilien Ilan Goldfajn.

Entreprises technologiques

Dès la prise de pouvoir de Michel Temer, le constructeur de missiles Mectron est vendue par Oderbrecht à l'israélien Elbit Systems.

Missile Elbit systèm développé par Oderbrecht Missile Elbit systèm développé par Oderbrecht

Le constructeur d'avions Embraer est repris par l'américain Boeing, qui veut développer la construction à Seattle. En proie à des difficultés financières, Boeing renoncera finalement à cette acquisition, et laissera l'entreprise après cinq ans de paralysie de ses projets (illustration : l'avion de transport militaire Embraer KC-390, capable de se poser sur tout terrain).

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La base spatiale d'Alcântara

Elle est cédée aux USA qui souhaitent maintenant déloger les communautés du voisinage (quilombolas) pour l'agrandir. (ci-dessous, extrait de Brasil Wire, du journaliste Brian Mier)

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Les réserves pétrolières

La plus grande part des réserves ont été mises aux enchères et attribuées à des compagnies pétrolières internationales à des prix bradés (voir l'article de la BBC sur le sujet). Pour le directeur de Total, cela a été "la meilleure affaire de l'histoire de l'entreprise".

Banque des BRICS

Pour évincer le brésilien Paulo Noguera Batista de la NDB, banque des BRICS, Goldfajn retrouve un ancien article de journal dans lequel l'actuel directeur  avait parlé d'options politiques, et utilise cet argument pour l'accuser de partialité politique et le remplacer. L'histoire est contée dans la Folha de São Paulo.

Bilan du lava-jato pour la société brésilienne :

Selon le bureau de statistiques des syndicats, le procès Lava Jato a coûté 4,4 millions d'emplois et 3,6 % du PIB, 47,4 milliards de R$ en impôts et 20,3 milliards de R$ en cotisations salariales, en plus de réduire la masse salariale du pays de 85,8 milliards de R$ ;  Il a touché les secteurs directement impliqués (pétrole et gaz et construction civile), mais aussi un éventail important d'autres secteurs (en raison des impacts indirects et de l'effet de revenu). Le PIB du Brésil est passé de la 6e à la 13e place mondiale.

La plupart des lois sociales, de protection des indiens, et de lutte contre le racisme ont été abrogées, le statut du salarié revenant presque un siècle en arrière, et la faim est réapparue dès avant l'apparition du Covid, alors que sa disparition avait valu des éloges à Lula de l'ONU et de la FAO. Selon la Folha de São Paulo, elle a atteint 19 millions de personnes, plus d'un brésilien sur 11.

Conclusion :

Après la vague rose qui a pris une grande partie de l'Amérique Latine, les USA ont décidé de reprendre les choses en main. Pour écraser ces risques de sédition, il était bon de s'attaquer discrètement, par le biais d'une apparente opération de justice, au pays qui représente en taille et en population la moitié du sous-continent, le Brésil. Pour ce faire, ils ont développé ce que l'on a appelé "lawfare", le prétexte de la lutte contre la corruption pour mener un coup d’État. Ils pouvaient ainsi réattribuer discrètement les ressources convoitées et choisir un gouvernement plus "convenable" que ce que faisaient les électeurs.

En même temps que la partie judiciaire, ils ont méné une opération politique de grande ampleur. Ils ont habilement su exploiter les frustrations des classes aisées brésiliennes face aux avancées sociales menées par Lula et Dilma Rousseff. La "procureure de l'ambassade" américaine exprimait clairement : « Afin que le pouvoir judiciaire puisse condamner quelqu’un pour corruption, il est nécessaire que le peuple déteste cette personne. » Le flux d'infox sur la corruption et la fortune de Lula et sa famille été publiées à cette époque est probablement l'expression de ce principe. On peut penser que la retransmission complaisante par la presse nationale et étrangère de ces accusations également.

La société brésilienne est revenue ce que souhaitait son élite, un héritage de la société esclavocrate. Ce que le ministre de l'économie Paulo Guedes traduit clairement : "les femmes de ménage pouvaient aller à Disney, où allait-on ?" et "les pauvres prenaient l'avion, cela sentait".

Pour les USA, le bilan économique est clairement positif : reprise du pétrole  des raffineries : le Brésil, qui vendait sa production sur le marché intérieur envoie maintenant son pétrole brut aux USA et importe les produits raffinés. Les revenus du pétrole qui devaient être affectés au retard dans les domaines de l'éducation et de la santé vont maintenant à des actionnaires privés.

Pour ce qui est de la discrétion de l'opération pourtant, le succès n'est pas au rendez-vous. Bien que l'image de Lula corrompu ait été largement diffusée dans la presse (en France par Le Monde et Mediapart en particulier), la vérité a fini par percer. Le juge Moro, qui vit aux USA, est maintenant un paria dans son pays. L'image des USA, pays de la liberté, est de nouveau atteinte durablement en Amérique Latine et au-delà.

Annexe : deux malencontreux accidents d'avion

Bien entendu, les deux accidents décrits ci-dessous n'ont pas de rapport avec ce qui précède, mais on sait qu'un coup d’État peut nécessiter quelques sacrifices, pour lesquels les USA ont une longue expertise en Amérique Latine.

Eduardo Campos, candidat à la présidentielle 2014

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Début août 2014, le gouverneur de l’État du Pernambouc, Eduardo Campos, se présente candidat à l'élection présidentielle avec des chances de l'emporter. Dans son programme télévisé, il insiste sur une phrase énigmatique : "Não vamos desistir do Brasil" (Nous n’abandonnerons pas le Brésil, voir la couverture de la revue Veja ci-jointe). Le 13 août, son jet s'écrase avant l'atterrissage, miraculeusement dans une trouée inhabitée de la banlieue de São Paulo, et ne fera pas d'autres victimes que les quatre passagers et deux membres de l'équipage, tués sur le coup. Après examen aux USA pour analyse, et on apprendra que la boîte noire de l'avion était "en panne". L'histoire de la propriété de l'avion révélera encore des zones d'ombre.

Cet accident rappelle celui du ministre du pétrole italien Enrico Mattei, tombé dans des circonstances similaires en 1962. Selon un ancien des services secrets français, un émetteur situé avant l'aéroport lui aurait envoyé de de fausses informations de position. Selon un journaliste américain, il pourrait s'agir d'une action de la CIA, qui aurait été propriétaire de l'avion, dans le cadre d'une stratégie pour l'élection présidentielle de 2014.

Teori Zavascki, le juge qui s'opposait au juge Moro

 © By Wilson Dias/ABr - Agência Brasil, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=22770998 © By Wilson Dias/ABr - Agência Brasil, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=22770998
Les journaux relataient que le juge Zawaski, du Tribunal Fédéral Suprême (STF) se heurtait au juge Moro. Les enregistrements de la vaza-jato ont révélé l'intensité inconnue du conflit qui les opposait. Le fils du juge avait dénoncé les menaces qui pesaient sur lui : "Si quelque chose arrive à mon père, vous saurez où chercher". Le 19 janvier 2017, le petit avion qui le menait vers un hôtel où il allait se reposer s'est abîmé en mer. Selon l'Agence Nationale d'Aviation Civile brésilienne, l'avion n'avait aucun problème. Trois heures avant l'accident, un sénateur de droite annonçait dans un tweet, avec une étrange prémonition, qu'une information-choc serait annoncée dans les journaux du soir concernant le STF.
 La Marine Nationale brésilienne n'a pas réussi à remonter le petit bimoteur (à 4m de profondeur) et a rapidement déclaré qu'elle n'essaierait pas davantage.

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