En pleine lumière, Bolsonaro, Moro et la CIA

"Il faut au Brésil une réévaluation immédiate et complète des médias sur ce qui a été fait et ce qui est fait [au Brésil], à savoir le rôle des États-Unis et de leurs alliés, sans distinction artificielle entre l’État et les entreprises." Traduction d'un article du journaliste américain Brian Mier, qui anime depuis le Brésil le canal "Brazil wire".

Le 18 mars, le président de l’extrême-droite du Brésil, Jair Bolsonaro, a marqué l’histoire. En dehors de l’ordre du jour officiel de son premier voyage officiel aux États-Unis, il a effectué une visite au siège de la CIA, devenant ainsi le premier président brésilien à le faire. En revanche, Bolsonaro n’a jamais visité l'ABIN, le service brésilien équivalent moribond.

Bolsonaro, Moro et la CIA © Latuff Bolsonaro, Moro et la CIA © Latuff

À l’ordre du jour, on suppose que la tentative de coup d’État en cours au Venezuela, pour laquelle les États-Unis veulent une aide supplémentaire du Brésil, des troubles au Nicaragua, à Cuba et les prochaines élections de la Bolivie. Plus pertinent est le rôle, le cas échéant, que la CIA attend de Bolsonaro.

« Aucun président brésilien n’avait jamais rendu visite à la CIA, Il s’agit d’une position explicitement soumise. Rien de comparable à cela. » fait remarquer l’ancien ministre des Affaires étrangères Celso Amorim, l’un des diplomates les plus respectés du monde.

En juin 2013, le scandale a révélé que le Brésil, la Présidente Rousseff, plusieurs de ses ministères et le géant pétrolier Petrobras, étaient tous sous surveillance de la NSA. Le Brésil était censé être un allié des États-Unis. En conséquence, Rousseff avait annulé sa visite officielle aux États-Unis. A cette époque, Jair Bolsonaro, alors député extrémiste marginal sans aucune chance présidentielle réaliste, avait balayé d'un revers de main ces révélations largement documentées de l’espionnage de masse U.S. sur le Brésil, en suggérant même que Dilma concoctait le scandale pour détourner l’attention de ses propres problèmes politiques.

En 2016, immédiatement après le coup d’État qui a écarté Dilma Rousseff, Bolsonaro et l’un des hommes les plus puissants du Brésil, le Général Sérgio Westphalen Etchegoyen, alors nouveau chef de la sécurité institutionnelle du Brésil, ont rencontré le chef de la CIA à Brasilía. La réunion secrète a été révélée accidentellement lorsque l’ordre du jour d’Etchegoyen a été publié. La visite de la CIA par Bolsonaro n’a pas seulement mis en colère les anti-impérialistes, le pays devrait maintenant chercher des réponses après des années de naïveté et de complaisance sur le rôle des Etats-Unis dans la descente du pays dans la détresse politique – elle a même exaspéré les commentateurs conservateurs. Le nouveau gouvernement accédait déjà à une liste de souhaits, commerciaux et stratégiques, y compris la location de la base de fusées Alcantâra voulue de longue date par l’Armée des États-Unis, la première présence de ce genre sur le sol brésilien depuis la Seconde Guerre mondiale. Les USA ont énormément tiré d'avantages depuis le coup d’État de 2016, qui n’ont fait qu’augmenter et se concrétiser avec l’élection de Bolsonaro. Le président brésilien a été accompagné au siège de la CIA par Sérgio Moro, le juge-inquisiteur formé aux Etats-Unis, devenu ministre de la Justice, responsable de l’emprisonnement politique du principal concurrent de Bolsonaro dans l’élection de 2018, Lula da Silva, favori jusqu’à son retrait forcé. Moro a offert l’élection à Bolsonaro, et a été immédiatement récompensé par un poste ministériel. Le couple a rencontré Gina Haspel, la responsable de l’agence, renvoyée en 2013 après des révélations de son rôle direct dans la torture de suspects du 11 septembre. Étant donné que Bolsonaro est un partisan enthousiaste de la torture et avait fait publiquement l’éloge des tortionnaires de la dictature brésilienne, cela ne peut pas lui avoir causé de problème.

 

Sérgio Moro a été longtemps accusé d’être un agent de la CIA ou au moins de travailler pour les États-Unis, et on dispose de longue date de documents, bien que non probants, pour soutenir cette hypothèse. Avant de prendre ses fonctions ministérielles, Moro a dirigé Lava-Jato, l’opération de lutte contre la corruption promue au niveau international et maintenant discréditée. Au cours des dernières semaines, la Cour suprême a été engagée dans une bataille contre la tentative du ministère de la Justice d’accorder au groupe de travail Lava Jato, basé dans le sud de la ville de Curitiba, 2,5 milliards de R$ pour créer un fonds privé « de lutte contre la corruption », avec de l’argent provenant des amendes payées par la société pétrolière sous contrôle de l’État, Petrobras.

Sergio Moro : La CIA, moi ? Je ne peux pas reconnaître l'authenticité de ce document (ce qu'il avait dit lors de la révélation de ses conversations). Sergio Moro : La CIA, moi ? Je ne peux pas reconnaître l'authenticité de ce document (ce qu'il avait dit lors de la révélation de ses conversations).

Lava Jato a été menée en collaboration avec le FBI et le U.S. Department of Justice. Une partie de cette collaboration a eu lieu sur une base informelle, en violation de la constitution du Brésil, ce qui a fait l'objet d’une demande d’annulation de l’affaire contre l’ancien président Lula. Le procureur général par intérim Kenneth Blanco s’est même vanté du rôle du ministère de la Justice dans la poursuite de Lula lors d’un discours au Atlantic Council, groupe de réflexion de l’OTAN, dont le bureau spécial pour l’Amérique latine a été créé en 2013. Atlantic Council a largement soutenu l’ascendant de Bolsonaro, et les actions qui lui ont permis, y compris la destitution de la première femme présidente du Brésil Dilma Rousseff, que le néofasciste utilisé comme un tremplin pour ses ambitions présidentielles.

 

La Lava Jato de Moro, qui a été basé sur une étude de Mani Pulite (mains propres) de 2004 en Italie , dont le concept et la structure ont été décrits dans un câble du State Department en 2009, a non seulement créé deux faux prétextes pour une destitution de la présidente (corruption et gestion), il a empêché l’élection d’un autre (Lula), et a également travaillé pendant les élections de 2018 pour attaquer la réputation de son remplaçant, Fernando Haddad, plus tard blanchi.

Moro a sans aucun doute changé le cours de l’histoire brésilienne en décapitant le parti ouvrier de centre-gauche (PT), livrant la présidence à un néofasciste pour qui 30 000 personnes devaient être tuées pour le fonctionnement du Brésil, qui a menacé les opposants politiques d’exil, d’emprisonnement et même de mitraillage pendant sa campagne électorale. Dans ce contexte, le fait que le Président Jair Bolsonaro ou son Ministre de la Justice et de la Sécurité Sérgio Moro ait des contacts avec la CIA est encore plus déconcertant et effrayant.

Les idiots utiles.

Les commentateurs qui ont régulièrement jeté le mépris professionnel sur toute suggestion d’une participation des USA au Brésil sont maintenant très silencieux. La gymnastique intellectuelle nécessaire pour décrire la visite de Bolsonaro à la CIA comme un comportement normal est au-delà même du refrain habituel des lobbyistes de Wall Street et des correspondants étrangers. Bien que les observateurs ne devraient pas s’attendre à une véritable perspicacité de la part de ces observateurs, ce sont les journalistes et les commentateurs qui ont fermement et systématiquement réfuté toute suggestion d’un rôle des USA qui devrait faire face à l’examen. Ils ne sont pas à l’aise aujourd’hui.

Les plus utile des idiots qui, consciemment ou autrement, sont embarqués dans une guerre asymétrique et non conventionnelle ; Reuters, Bloomberg – en particulier ceux liés à des think tanks tels que AS/COA et Atlantic Council, auront beaucoup de mal à présenter cela. Ce sont ceux qui ont soutenu les mouvements contre Dilma Rousseff de 2013-16, puis ont nié qu’un coup d’État avait eu lieu, tout en faisant la promotion passionnée de Sérgio Moro au niveau international, pré-jugeant la culpabilité de Lula, niant que son emprisonnement était politiquement motivé, qui ont jugé normal, voire soutenu Bolsonaro lors des élections de 2018, comme s'il était libre et juste, les affaires comme d’habitude.

Il y avait les chefs d’agences de presse internationales au Brésil qui menaçaient de renvoi leurs personnel s’ils utilisaient le mot « Coup d'Etat» pour décrire ce qui se passait sur leurs réseaux sociaux personnels, et niaient avec véhémence que Sérgio Moro était un agent de la CIA. Il y a également les types plus «ouverts» qui reconnaissent la participation des USA au Brésil, mais seulement sur ce qui s’est produit il y a plus de 40 ans, sereinement classé au titre de «guerre froide». « Je veux dire, bien sûr, nous savons tous que l’intervention américaine a terminé l’an dernier », a plaisanté un historien de l’Amérique latine au sujet de ce genre de discours.

  • Il faut au Brésil une réévaluation immédiate et complète des médias sur ce qui a été fait et ce qui est fait à ce pays, à savoir le rôle des États-Unis et de leurs alliés, sans distinction artificielle entre l’État et le pouvoir des entreprises. Cela doit se faire sans blanchiment, sans censure par omission. Les Brésiliens méritent l’honnêteté et une enquête approfondie.

A Brasil Wire, nous avons longtemps soutenu qu’en plus de tout ce qui est déjà disponible, bien d'autres preuves seront révélées dans les mois et des années à venir pour éclairer davantage la participation des USA à ce coup d’État lent et souvent complexe. Nous ne nous attendions pas à quelque chose d’aussi audacieux et stupéfiant que la visite à la CIA du président brésilien et du ministre de la Justice qui a permis son ascension, l’agence responsable de beaucoup des pires injustices et atrocités que la région ait subies au cours de l’ère moderne.

[Remarque personnelle : ce que l'auteur dit des média américains peut parfaitement s'appliquer au Monde et à Mediapart].

Source :

1 - Article original dans Brasil Wire

2 - De ou sur Brian Mier : 

Brian Mier Brian Mier

en anglais :

en portugais :

  • "Moro a détruit le Brésil et prépare son futur aux USA" Brasil247

 

3 - Texte et vidéo de l'Assistant Attorney General Kenneth A. Blanco lors la réunion de l'Atlantic Council dont il est question dans l'article.

 

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