La justice brésilienne mise à nu : Les découvertes du vaza-jato

Le journaliste Glenn Greenwald qui a révélé les documents de Snowden a reçu de source inconnue les courriers internes de l'équipe du lava-jato, originellement secrets et cryptés. Il les divulgue peu à peu depuis le 9 juin sous forme journalistique en accord avec les règles de droit et d'éthique. L'enquête y apparaît sous un jour totalement différent.

Vaza-jato ?

Le procès Petrobras était appelé "lava-jato" en référence à son début supposé dans une station de lavage au jet. On a appelé vaza-jato ce processus de découverte des dessous du procès par la presse (vazar en portugais = fuiter).

Le feuilleton est largement suivi, haletant, et mène de surprise en surprise. De nouvelles révélations apparaissent régulièrement.

Les messages, texte et audio, étaient échangés par le réseau codé "Telegram", en principe inviolable, qui permettait une communication discrète à l'intérieur de l'équipe du ministère public dirigé par le procureur Dallagnol, et l'équipe du juge Moro. Après réception de menaces de mort pour lui et sa famille (y compris ses enfants), il a établi des accords pour partage ses sources avec d'autres organes de presse (5 maintenant) qui en ont chacun vérifié l'authenticité et publient à leur tour régulièrement (1).

 Le fonctionnement de la justice brésilienne.

Le Ministère Public Fédéral (MPF) défend l'intérêt de l'état fédéral, comme l'exprime D. Dallagnol : "Le travail de MPF dans le Lava Jato est encore une fois technique, impartial et non partisan. Il vise à rendre des comptes à toute personne qui a commis des crimes dans le cadre du projet de méga corruption de Petrobras".

Particularité de la justice brésilienne issue de l'inquisition portugaise, le même juge suit l'enquête et détermine la sentence.

La communication entre ces deux instances est totalement interdite par la constitution brésilienne.

L'impartialité du procès

Dès la première publication dans la revue de Greenwald, "The Intercept-Brasil", on découvre les visées politiques et non juridiques du procureur Dallagnol. Le procureur, censé n'avoir pas de point de vue partisan, cherche le moyen d'interdire une interview de Lula à la Folha de São Paulo autorisée par le juge fédéral Lewandowski. Il veut la faire interdire "parce qu'elle pourrait faire élire Haddad", le candidat opposé à Bolsonaro. Après un échange de messages avec le juge, une solution est trouvée : s'arranger avec la Police Fédérale pour que l'entretien ait lieu après les élections. Le climat se détend : un autre juge fédéral, Luiz Fux, vient d'interdire interview, suite à une demande d'un parti politique, le Novo.

Powerpoint accusateur de Deltan Dallagnol Powerpoint accusateur de Deltan Dallagnol
Dallagnol dit dans un message ne pas avoir d'élément probant à présenter contre Lula. Le juge Moro lui demande de faire de l'habillage de ce qu'il a. Ce sera un powerpoint devenu célèbre dans lequel le procureur présente un cercle représentant Lula au centre d'une série d'autres représentant les accusations. "On n'a pas de preuve, mais on a des convictions", dira-t-il, en une phrase devienue célèbre.

Une autre série de dialogues montre le juge demandant au procureur d'émettre une note officielle contre la défense de Lula (toute l'équipe des avocats étaient sur écoutes du juge).

Dans un autre message, après une audience, le juge Moro se plaint au procureur qu'une des membres de son équipe lui a déplu. Le procureur s'exécute et on ne verra plus cette juge siéger.

On verra aussi dans les échanges plusieurs procureurs de l'équipe se plaindre de la partialité du juge.

Les manœuvres politiques

Moro souhaite que les procureurs donnent une conférence de presse parce que la défense de Lula vient de marquer un point dans l'opinion. Le lendemain, le procureur donne une interview à la chaîne Globo. Le jour de l'arrestation de Lula, c'est la liesse générale une journée entière, comme pour Noël selon Glenn Greenwald.

On voit au cours des échanges que c'est le juge qui commande de fait l'équipe des procureurs.

Les enquêtes étaient également menées directement en vue d'avantages politiques. Dallagnol proposant d'enquêter sur les détournements de l'ancien président FH Cardoso pour faire preuve d'impartialité, mais Moro le reprend : "On ne peut pas faire ça à quelqu'un dont l'appui nous est important". De même, Dallagnol enjoint à ses collègues procureurs de ne pas enquêter sur Flavio Bolsonaro, Moro risquerait d'y perdre un futur siège au Tribunal Fédéral Suprême.

Le business lucratif des conférences

Le procureur, de leur côté, trouve sa compensation en donnant des conférences payantes sur l'éthique des entreprises, basées sur la réputation et l'aura de l'enquête. Il monte avec un autre procureur une entreprise aux noms de leurs épouses pour gérer leurs conférences. Il ira jusqu'à donner une conférence pour une entreprise impliquée dans le scandale Petrobras. Lorsqu'on lui propose de faire une conférence devant des investisseurs, alors que certains tentent de le retenir en soulignant que c'est illégal, et que cela pourrait ruiner leur réputation, il répond "je sais le risque, mais ça vaut le coup, c'est très bien payé". Il évoque même "on pourrait en faire sans fins lucratives, mais il faudrait voir combien on perdrait en termes monétaires".

Réactions internationales de juristes

Devant les irrégularités des procédures, un groupe de juristes internationaux s'était élevé en 2018 pour la défense de Lula (cf article dans Challenges(2)). Devant ce qui apparaît maintenant comme une parodie de procès, un groupe de 17 juristes, avocats, anciens ministres de la justice et anciens membres de juridictions supérieures de huit pays a rédigé un texte commun en août 2019 pour demander à la Cour suprême fédérale de libérer Lula et d’annuler les procès auxquels il fait face.

(1) Les sources sont disponibles sur le site de The Intercept, ici.

(2) Challenge, 23 août 2018.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.