L'ADN des brésiliens, quand la biologie conforte les connaissances historiques.

Beaucoup de brésilien décrivent dans leur famille une histoire d'ancêtre indienne séquestrée. On a également documenté de nombreux cas de viols d'esclaves par leur maître. Ces récits viennent de prendre leur mesure dans le projet sur l'ADN des brésiliens : "DNA do Brasil".

Contexte historique

Dès l'origine de la colonisation, des liens entre colons et tribus avaient été scellés par le mariage avec une épouse indienne, la pratique prenant le nom de "cunhadismo" (1), de cunhado, beau-frère. A ces échanges plus ou moins volontaires d'épouses se sont ajoutés de nombreux rapts perpétués jusqu'au début du XXe siècle.

Par ailleurs, la société esclavagiste brésilienne a été analysée par Gilberto Freire dans un ouvrage de référence, "Casa grande e Senzala", en français "Maîtres et esclaves" (2). Il y raconte de nombreux abus sexuels, dans ce monde catholique rigoureux, des maîtres sur leurs esclaves noires.

La société brésilienne est issue de ces mélanges ethniques dans lesquels Darcy Ribeiro avait vu l'origine de l'homme brésilien, "l'homme cordial" (vues considérées racistes par le sociologue Jesse Souza (3) dans son best-seller "A elite do atraso", que l'on peut traduire par l'élite attardée).

Le projet "DNA do Brasil"

Ces considérations historiques ont contribué à une pression pour une enquête génétique sur la population brésilienne, menée par un consortium comprenant l'Université de São Paulo (USP), l'entreprise de diagnostic Dasa et Google. (Elle a également des objectifs prédictifs dans le domaine des maladies génétiques ou pour le cancer.)

L'étude porte particulièrement sur le chromosome Y, transmis exclusivement par le père, et sur des extraits du chromosome mitochondrial, transmis exclusivement par la mère.

Elle porte sur 40 000 volontaires de 35 à 74 ans dont le génome doit être stocké et analysé par Google.

Les résultats préliminaires ont été annoncés ce 10 décembre 2020, à partir de 1247 personnes de différentes régions du Brésil, de São Paulo aux tribus amazoniennes. On peut ainsi tracer indépendamment les apports paternels et maternels.

L'origine ethnique des brésiliens révélée par leur ADN

Issus de 54 origines ethniques identifiées, les brésiliens sont comme attendu très mélangés.

Les résultats sont éloquents :

  • Pour les gènes d'origine masculine, 75% de la population sont l’héritage d’hommes européens. 14,5% sont africains, et seulement 0,5% sont indigènes. Les 10% restants sont la moitié d’Asie du Sud et de l’Est, et la moitié d’autres régions d’Asie.

  • Pour l'origine féminine, c'est l'opposé. 36% de ces gènes sont l’héritage de femmes africaines, et 34% d’indigènes. Seuls 14% viennent de femmes européennes, et 16% de femmes asiatiques.

Conclusion

  • 70 % des mères qui ont donné la population brésilienne sont d'origine africaine ou amérindienne.

  • 75 % des pères sont d'origine européenne.

On retrouve dans ces chiffres l'histoire des viols perpétués sur les populations d'origine africaine et indienne. "Ce qui se passait était de tuer ou de soumettre les hommes et de violer les femmes", dit Tábita Hünemeier de l’Institut de biosciences (IB) de l’USP, une des coordinatrices du projet, qui étudie la génétique des populations.

De tels chiffres ne sont pas nouveaux pour la génétique. "C’est le modèle latino-américain", dit Hünemeier. Il en va de même pour la population de pays comme la Colombie et Cuba, qui ont également connu la colonisation ibérique. D’autres études génétiques menées au Brésil, qui analysent uniquement le chromosome Y et l’ADN mitochondrial, montrent la même tendance depuis les années 2000.

Quand la biologie aide l'histoire, la barbarie des faits de la colonisation du nouveau monde peut maintenant être quantifiée (4).

Sources :

  1. Darcy Ribeiro O povo brasileiro – a formação e o sentido do Brasil. Companhia das Letras Ed. (1995) (pdf)

  2. Gilberto Freyre, "Casa grande e Senzala", en français Maîtres et esclaves. La formation de la société brésilienne. Trad. du portugais par Roger Bastide. Préface de Lucien Febvre. La Croix du Sud, Gallimard (1952)

  3. Jesse Souza, "A Elite do Atraso: Da Escravidão à Lava Jato". Rio de Janeiro. 2017, 2019. ISBN 978-85-441-0538-2 (non encore traduit : L'élite attardée, de l'esclavage au [procès du] Lava-Jato).

  4. Projeto DNA : Jornal GGN, Tecmundo, Correio Brasilense,

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