Synthèse sur un scandale incroyable autour de Bolsonaro

Très peu de temps après son élection, Bolsonaro se trouve au centre d'un scandale retentissant, impliquant initialement des détournements et du lavage d'argent sale, mais aussi des liens avec le crime organisé et l'assassinat de Marielle Franco. Ce texte est une transcription en français d'une vidéo de Glenn Greenwald, journaliste prix Pulitzer pour avoir révélé les écoutes de la NSA.

Glenn Greenwald a présenté une synthèse claire dans une vidéo de son journal The Intercept, en anglais et sous-titrée en portugais (cf le lien).

Voici une transcription en français, avec des inter-titres ajoutés.

Les versements suspects d'argent liquide

Un scandale hautement significatif affecte le président Bolsonaro. Bolsonaro a trois fils dans la politique :

  • Eduardo, récemment réélu député, avec le plus grand nombre de voix de l'histoire du pays,
  • Carlos, conseiller de Rio, sorte de porte-parole de la famille,
  • et l'aîné Flavio, qui a passé la dernière décade comme député de l’État de Rio, et vient d'être élu sénateur avec le plus haut score national de l'histoire de Rio, et qui est au centre du scandale.

Tout commence en décembre, avant sa prise de pouvoir, quand le service anti-corruption, le COAF, signale des échanges d'argent hautement suspects avec un certain Fabricio Queiroz, ami de longue date de Bolsonaro père. Queiroz est un ancien policier, et, plus significatif, chauffeur et garde du corps de Flavio cette dernière décennie. Ces mouvements étaient suspects parce que Queiroz avait un salaire modeste dans ses fonctions, ce qui pose une question : comment un ami de Bolsonaro pouvait manipuler des sommes largement au-dessus de ses revenus ?

Au cours de l''enquête, on s'aperçoit que les sommes étaient bien plus élevées que celles initialement découvertes, 7 M R$, environ 2 millions d'€. Le scandale prend de l'ampleur quand on voit qu'au moins un des versements en liquide était sur le compte de la femme de Bolsonaro, ce qui est difficile à comprendre. L'enquête découvre des versements répétés d'argent liquide sur le compte, 10 à 15 en quelques minutes, marque classique de détournement ou de blanchissement d'argent.

Les tentatives d'échapper à la justice

Au début, Bolsonaro et Flavio ont essayé d'éviter les enquêtes. L'ami et chauffeur ne s'est pas présenté aux convocations de justice, sous prétexte de problèmes de santé nécessitant une hospitalisation. A surgi alors une vidéo le montrant en train de danser en famille dans un des hôpitaux les plus chers du pays, soulevant des doutes sur ses problèmes médicaux. Au lieu de répondre à la justice, Fabricio a accordé une interview à Record, la TV d'un milliardaire évangélique d'extrême-droite connu pour avoir soutenu la campagne de Bolsonaro, et ami intime de plusieurs membres de sa famille. Les réponses vagues et évasives qu'il a fournies, au lieu de le décharger, ont posé davantage de questions, l'argument qu'il était un homme d'affaires, achetant et revendant des voitures d'occasion, n'a convaincu personne, même dans l'entourage le plus dévot de Bolsonaro.

A la même époque, Flavio est allé à la cour suprême demander à bénéficier de la protection très controversée du "statut privilégié" selon lequel un élu fédéral ne peut être inquiété pendant son mandat que par le Tribunal Fédéral Suprême (STF). Et comme cette cour est encombrée par moult affaires, cela veut dire impunité et c'est pourquoi cette procédure est tant controversée. Tous ceux qui se sont affirmés contre la corruption au Brésil, en particulier la famille Bolsonaro, ont passé des années à attaquer cette immunité. C'est celle-là même que Flavio est allé demander au STF. Et d'une manière erronée, car il n'était pas encore sénateur en charge.

Cette demande de bénéfice d'un privilège tant critiqué auprès du tribunal suprême n'a fait qu'augmenter les doutes, et embarrassé ses alliés.

Cela ressemble à une des procédures de corruption très utilisées au Brésil, consistant à engager sur le compte du parlement un grand nombre d'assesseurs auquel il a droit, ces employés fictifs reversant ensuite une part de leurs émoluments à celui qui les a nommés. Il semble que Fabricio était en charge de collecter ces salaires, et à les reverser sur le compte de Flavio. On pensait alors à un schéma classique de corruption, ce qui est déjà très grave, puisque Bolsonaro a fait sa campagne sur ce sujet, mais le cas s'est alourdi quand la somme impliquée s'est révélée plus élevée, ce qui faisait alors penser à un vrai lavage d'argent sale.

L'affaire devient criminelle

Cette semaine, l'affaire a pris un tour imprévu, grave et dangereux. La police de Rio a opéré un coup de filet dans lequel elle a appréhendé les cinq des grands chefs de la "milice" la plus dangereuse de la ville. A Rio et au Brésil de manière générale, les "milices" sont des mélange de groupes paramilitaires et de maffias du crime organisé. Composées principalement d'ex-policiers ou de policiers et militaires en activité, ces milices sont très violentes et se comportent comme des maffias, faisant également office de tueurs à gages. Ce qui a rendu cette affaire très importante est que cette milice, dite "Bureau du crime", est une unité terroriste connue pour les services d'assassinats les plus professionnels du Brésil. Exécutés par des spécialistes, ils savent comment opérer pour ne pas laisser d'indices ni de responsables. C'est ce "Bureau du crime", que l'on juge responsable du crime le plus barbare de la décade, l'assassinat de la conseillère municipale noire et LGBT qui luttait contre les milices, Marielle Franco, et son chauffeur. Bien que les tueurs n'aient pas été retrouvés, cette milice est suspectée. Ce qui est particulièrement choquant et que le chef de cette milice est un ex-membre de la BOPE, troupe de choc, et que la mère et la fille de ce chef de bande étaient salariées au cabinet de Flavio Bolsonaro. La famille de ce chef de la bande la plus dangereuse, à laquelle on attribue le meurtre de Marielle Franco, étaient employés depuis dix ans du fils Bolsonaro.

Flavio n'a pas seulement fait l'éloge en public de deux des responsables de cette milice, mais il a remis à leur chef la plus prestigieuse décoration de Rio de Janeiro. Il avait aussi condamné les enquêtes qui avait envoyé plusieurs éléments de cette milice en prison, disant qu'elles stigmatisaient les forces de l'ordre. Et quand une juge courageuse qui menait cette enquête a été assassinée, Flavio a déclaré : "nous regrettons bien entendu cette mort, mais elle avait humilié des policiers et militaires, et c'est le genre de choses qui arrive quand on fait ça".

Synthèse de l'avancement des enquêtes et implications politiques

Nous avons donc un scandale qui implique non seulement un type de corruption banale au Brésil dans lequel des salaires fictifs sont reversés à un élu, non seulement une affaire de blanchissement d'argent et d'infraction à plusieurs lois bancaires, sous forme de versements en liquide extrêmement suspects, en particulier en faveur de l'épouse du président, mais nous avons maintenant également des liens très étroits entre le fils du président, juste élu sénateur, et la bande criminelle la plus dangereuse et crainte du Brésil, clairement liée à l'exécution de Marielle Franco et d'autres personnes pour diverses raisons.

Finalement, ce qui rend cette affaire si particulière, c'est que le ministre de la justice du gouvernement, Sergio Moro, qui passe dans le monde pour être un champion de la lutte contre la corruption, celui qui a mis Lula en prison en 2018 alors qu'il était en tête de tous sondages (peine confirmée en appel), retirant Lula de la candidature et permettant l'élection de Bolsonaro qui le nomma ensuite ministre de la justice, et même un super-ministre, concentrant des pouvoirs uniques dans le monde, à ce jour Moro n'a pas prononcé un seul mot. Pourtant, cette affaire de corruption supposée révèle des liens très suspects entre la famille Bolsonaro et la bande la plus criminelle et la plus violente de Rio de Janeiro. En particulier le 23 à Davos, Sergio Moro faisait parti du groupe de ministres accompagnant Bolsonaro, qui a annulé une conférence de presse de peur d'avoir à répondre à certaines questions.

Conclusion provisoire

Vous avez donc un président élu en promettant d'en finir avec la corruption, qui se trouve avec ses fils et son épouse au centre d'une affaire qui n'implique pas seulement des énormes sommes d'argent suspect, mais des meurtres, des exécutions du crime organisé, et c'est pourquoi c'est si grave et si compromettant pour la présidence Bolsonaro.

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