Bacurau, film prophétique ancré dans l'histoire

Après Aquarius, Kleber Mendonça Junior présente un autre scénario allégorique de la situation du Brésil. Usant des images de la tradition du Nordeste brésilien, l'histoire d'un village imaginaire évoque symboliquement la situation du Brésil.

Le film, prix du Jury (exæquo) à Cannes en 2019, s'insère dans un contexte historique

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  • En 2016, Dilma Rousseff était condamnée par Le Monde qui titrait "Ceci n'est pas un coup d’État", par Arte Journal "Dilma Rousseff, empêtrée dans les affaires de corruption", et même par le Canard qui doutait de ses diplômes. Sans lien apparent, la condamnation de Lula, était également avalisée par la presse française, comme Mediapart.
  • Depuis juin 2019 et les révélation The Intercept, tout cet édifice est mis à mal. On a appris que les procureurs ne croyaient pas aux documents qu'ils produisaient, qu'ils en profitaient pour s'enrichir, qu'ils collaboraient avec le juge pour une condamnation à tout prix, avec des membres de la cour suprême et des journalistes en cour. Le juge responsable de l'enquête Petrobras affirme maintenant que Dilma est honnête, et l'ex-Président Temer reconnaît qu'il s'agissait d'un coup d’État.

C'est entre les accusations de 2016 et leur remise en cause en 2019 qu'est produit le film "Bacurau". A l'instar d'"Aquarius", le scénario est une métaphore de l'histoire brésilienne, située ici dans le Sertão, sorte de Far West brésilien emblématique des révoltes populaires, où les "cangaceiros", brigands du siècle passé, vénérés comme Mandrin, font l'objet de sculptures naïves et de représentations dans beaucoup de foyers.

Les têtes des derniers cangaceiros, photo largement divulguée pour frapper les esprits. Les têtes des derniers cangaceiros, photo largement divulguée pour frapper les esprits.
La photo très connue de leurs têtes coupées avait été largement diffusée par les autorités pour frapper les esprits.  

 

 

 L'eau, problème central de l'histoire de la région, arrive avec les premières scènes du film. On découvre ensuite de manière inquiétante la disparition du village sur Google Map et sur Google Earth. Le village n'existe plus, il est isolé du monde, à la merci de ses ennemis.

C'est un conflit situé entre le passé et la modernité, entre le Brésil moderne lié aux USA et celui d'une profonde culture populaire, le Nordeste. Les envahisseurs disposent d'armes ultra-modernes, les habitants de Bacurau de téléphones cellulaires et de 4x4 dernier cri, et leur école est équipée de tablette numérique et d'un grand écran ouvert à Internet. Les américains cherchent à effrayer avec une soucoupe volante, mais que les paysans identifient naturellement comme un drone. La disparition du village de l'espace numérique de référence illustre la distance brutalement placée entre cet espace rural et le reste du monde, l'information.

C'est avec l'armement du passé qu'ils se battront et qu'ils vaincront. Leur principale force réside dans leur solidarité et leur détermination.

Ce scénario allégorique clarifie les forces en présence, celles du maire corrompu (le slogan électoral et son écran mobile sur camion caricature à peine les élections brésiliennes locales) se découvrent être les forces d'un groupe d'américains et de leurs auxiliaires, des brésiliens des régions riches de Rio et du Sud (comment ne pas penser manifestations des blancs aisés en 2015-2016 et leur mépris du Nordeste ?).
Ces brésiliens du sud seront les premières victimes de ceux qu'ils pensaient leurs alliés. D'autres conjurés américains meurent sous les balles du fusil ultra-moderne de leur chef. Finalement, celui-ci est appréhendé par des paysans équipés d'armes archaïques. Et on voit au détour l'exposition des têtes des responsables.

Au final, le village de Bacurau a gagné, mais il n'a plus d'eau et toutes ses routes d'approvisionnement ont été bloquées.


Personnages et situations caricaturés ? Sans doute, mais la caricature, même extrême, peut éclairer une situation plus clairement qu'un long discours.

Bien que ce projet ait été pensé par Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles en 2009, il est inspiré de l'histoire plus récente du Brésil. La disparition du village, isolé du monde, à la merci de ses ennemis, illustre la campagne de brouillage de l'information autour du coup d’État, qu'avait dénoncé l'équipe de Kleber en 2016 (1). La fin triomphante mais sans ressources laisse ouverte l'histoire de ce pays qui a été en trois ans dépossédé de toutes ses ressources (pétrole, mines, industries, richesses naturelles).

Références :

Critiques du film

(1) Sur le coup d’État de 2016 et son maquillage

On a appris depuis quelques mois qu'il s'était bien agi d'une machination, reconnue maintenant à demi-mots par ses auteurs.

 

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