yvette michaud
Abonné·e de Mediapart

65 Billets

0 Édition

Billet de blog 17 févr. 2022

La France le PF a fait une fleur à la famille Pinault  BEN VOYONS !

Evasion fiscale : la France le PF a fait une fleur à la famille Pinault  BEN VOYONS ! 2 POIDS 2 MESURES "SOS VICTIMES DES NOTAIRES" Plainte avec constitution de partie civile Affaire "SCI DANMARINE" véritable escroquerie aucune honte !

yvette michaud
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Evasion fiscale : la France a fait une fleur à la famille Pinault Cela aurait dû rester secret.

 BEN VOYONS ! LIRE MEDIAPART   Le journal qui dit la vérité   2 poids 2 mesures 

Le géant français du luxe a subi un redressement d’au moins 210 millions d’euros en France pour son énorme montage d’évasion fiscale suisse. Mais Kering et son PDG François-Henri Pinault ont été bien traités par le fisc et la justice, alors même que le patron de la filiale Gucci a été condamné à six mois de prison avec sursis en Italie.

Yann Philippin et Stefano Vergine (Il Fatto Quotidiano)

17 février 2022 à 07h07

Partager sur FacebookPartager sur Twitter

Lire plus tard Offrir l’article

   PDF

Cela aurait dû rester secret. Le géant du luxe Kering, contrôlé par le milliardaire François-Henri Pinault, a été contraint de sortir son carnet de chèques pour solder le volet français de son système d’évasion fiscale, le plus vaste jamais mis au jour pour une entreprise françaiserévélé en 2018 par Mediapart et le réseau de médias d’investigation EIC

En 2020, Kering a dû payer à l’État français un redressement fiscal d’au moins 210 millions d’euros au sujet de ses filiales Yves Saint Laurent et Balenciaga, selon des informations de Mediapart, partagées avec l’EIC et Il Fatto Quotidiano.

Les deux sociétés, emblématiques du luxe à la française, ont inscrit cette charge fiscale dans leurs comptes officiels, publiés au registre du commerce. Selon plusieurs sources au fait du dossier, le montant payé est supérieur à celui qui apparaît dans les comptes.

Contacté par Mediapart, le groupe Kering confirme que le redressement fiscal a été « clôturé », mais refuse d’en donner le montant. À l’opposé des valeurs de « transparence » et de responsabilité sociale et environnementale vantées par le groupe dans sa communication officielle.

Agrandir l’image

Marco Bizzarri, PDG de Gucci (à gauche), avec le PDG de Kering François-Henri Pinault (à droite) à Los Angeles en 2017. © Sébastien Calvet / Mediapart avec Matt Winkelmeyer / Getty Images via AFP

En mai 2019, Kering avait pourtant annoncé lui-même avoir payé une amende fiscale de 1,25 milliard d’euros en Italie, sanctionnant l’application du même montage à sa filiale Gucci, la vache à lait qui génère plus de 80 % des profits du groupe.

Kering a pourtant largement les moyens de payer ses impôts. Porté par la croissance météorique de Gucci, le chiffre d’affaires a doublé et les profits ont triplé entre 2015 et 2019. Le Covid a fait chuter le business en 2020 (avec 12,6 milliards de revenus et 3,3 milliards de résultat opérationnel), mais la crise est déjà terminée : Kering, qui annonce ses résultats annuels ce matin, a vu ses ventes rebondir de 36 % sur les neuf premiers mois de 2021. 

Pendant près de vingt ans, François Pinault et depuis 2005 son fils François-Henri, qui possèdent 41 % de Kering et représentent la cinquième fortune de France (41 milliards d’euros selon Challenges), ont opéré un énorme montage d’évasion fiscale en Suisse, en localisant la majorité des profits de Kering dans une société baptisée LGI, installée près de Lugano, dans le canton italophone du Tessin.

LGI gérait seulement les entrepôts et la logistique de Kering. Mais elle encaissait l’intégralité des recettes des ventes en gros aux magasins, alors même que la quasi-totalité du travail était réalisée à Milan, Paris ou Londres.

Ce montage était appliqué à toutes les marques de Kering, qu’elles soient françaises (Yves Saint Laurent, Balenciaga), italiennes (Gucci, Bottega Veneta) ou britanniques (Alexander McQueen, Stella McCartney). Comme l’a révélé Mediapart, le groupe a ainsi économisé environ 2,5 milliards d’euros d’impôts entre 2002 et 2017, dont la grande majorité au détriment de l’Italie.

À LIRE AUSSIMarco Bizzarri, Salma Hayek et François-Henri Pinault lors d'un dîner à Milan, en 2016François-Henri Pinault pris la main dans le sac

26 janvier 2018Lire plus tard

Le système Pinault: une évasion à 2,5 milliards d'euros

16 mars 2018Lire plus tard

L’évasion fiscale s’est révélée au final rentable pour les Pinault: à ce jour, le montant cumulé des redressements italiens et français est inférieur à celui des impôts éludés par Kering. « Cette affaire montre que les multinationales n’ont pas intérêt à payer leurs impôts », dit en souriant un avocat fiscaliste à qui nous avons soumis nos documents.

Les autorités françaises se sont montrées clémentes avec les Pinault, qui ont bénéficié d’une importante ristourne et n’ont pas été poursuivis au pénal.

Selon nos informations, la direction générale des finances publiques (DGFIP) de Bercy a fortement réduit le montant du redressement fiscal de Kering, en acceptant en 2020 un accord amiable selon la procédure très favorable du « règlement d’ensemble », qui permet d’accorder un rabais non seulement sur les pénalités, mais aussi sur le montant des impôts eux-mêmes.

Bercy n’a pas appliqué les pénalités caractérisant les manoeuvres frauduleuses et n’a pas porté plainte. Dans la foulée, le parquet national financier (PNF), qui avait ouvert une enquête pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée », nous a indiqué avoir classé l’affaire sans suite en mai 2021.

Le PNF s’est refusé à tout autre commentaire. Interrogée, la DGFIP n’a pas répondu.

Si le fisc italien a lui aussi conclu un compromis accommodant avec Kering, la justice de la Péninsule s’est montrée plus sévère qu’en France. Selon nos informations, le PDG de Gucci, Marco Bizzarri, a dû accepter, en janvier 2021, une transaction pénale assortie d’une peine de 6 mois de prison avec sursis – convertie en une amende de 45 000 euros.

Le patron vedette de Gucci condamné à six mois de prison avec sursis

Cette transaction, obtenue par notre partenaire Il Fatto Quotidiano, solde la responsabilité pénale de Marco Bizzarri dans l’évasion fiscale de Gucci, qu’il dirige depuis 2014. Ce patron vedette de la mode mondiale, qui a triplé le chiffre d’affaires de la marque italienne en cinq ans, a « omis de déclarer les revenus » de Gucci localisés de façon « occulte » dans la société suisse LGI, écrit la juge qui a validé la transaction.

Contacté, Marco Bizzarri n’a pas répondu. Kering a refusé de répondre au sujet du volet italien de l’affaire, estimant qu’« il s’agit de sujets anciens, déjà traités par Mediapart dans le passé et sur lesquels Kering a déjà eu l’occasion de répondre ».

L’ancien patron de Gucci, Patrizio di Marco, a lui aussi conclu une transaction pénale, assortie d’une peine de travaux d’intérêt général. Contacté, il n’a pas répondu.

Le rapport d’enquête de 180 pages de la brigade financière italienne, obtenu par Mediapart, montre que Gucci a artificiellement localisé 5 milliards d’euros de profits en Suisse rien qu’entre 2010 et 2017 (notre document). Ce qui correspond à 1,55 millard d’impôts éludés pendant ces huit années, selon nos informations.

Agrandir l’image

Montant des profits de Gucci artificiellement localisés dans la société suisse LGI, la filiale de Kering au cœur du montage d’évasion fiscale (colonne de droite). © Document Mediapart/EIC

Il y a un second volet de l’affaire, que Kering espérait garder secret. En plus de sa peine de prison avec sursis au sujet de l’évasion fiscale de Gucci, Marco Bizzarri a aussi été contraint de payer un redressement fiscal massif, cette fois au sujet de sa situation personnelle. Le coût de cette régularisation a manifestement été payé par Kering, pour près de 40 millions d’euros.

Car les Pinault ne se sont pas contentés d’évader l’impôt sur les sociétés. Kering a transféré de façon fictive en Suisse une vingtaine de cadres dirigeants de Gucci, ce qui a eu pour double avantage de rendre le montage fiscal plus crédible et d'éluder le paiement des cotisations sociales en Italie sur les plus hauts salaires.

Lorsqu’ils ont recruté Marco Bizzarri chez Gucci en 2014, le PDG de Kering, François-Henri Pinault, et le numéro 2 du groupe, Jean-François Palus, lui ont proposé un montage doré sur tranche à 8 millions d’euros annuels ultra-net, comme l’avait révélé Mediapart. 

En plus de son contrat chez Gucci, Marco Bizzarri était employé par Castera, une société-écran basée au Luxembourg, filiale de Kering, qui lui versait 60 % de son salaire, alors même qu’il n’avait aucune activité au Grand-Duché. Le PDG de Gucci est aussi devenu résident fiscal suisse sous le régime ultra-avantageux du « forfait », ce qui lui a permis de payer seulement 150 000 euros d’impôts par an sur son salaire luxembourgeois.

Agrandir l’image

La résidence fictive en suisse de Marco Bizzarri près de Lugano (à gauche) et son domicile réel à Milan (le penthouse au dernier étage, à droite). © Sébastien Calvet / Mediapart avec EIC

Officiellement, il habitait dans le canton suisse du Tessin, dans un charmant appartement perché, surplombant le lac de Lugano. En réalité, il travaillait au siège de Gucci à Milan et habitait un luxueux penthouse en plein centre de la ville, avec vue panoramique sur le Duomo, discrètement payé par Kering (notre photo ci-dessus).

Mais le 15 novembre 2016, la police italienne effectuait une première perquisition au siège de Kering Italie. Coïncidence : quatre mois plus tard, le 16 février 2017, Marco Bizzarri s’est empressé de déposer une demande de régularisation auprès du fisc italien. Il a ainsi pu profiter de la loi dite de « révélation volontaire » en vigueur jusqu’au 31 juillet 2017, qui accordait l’amnistie pénale et une réduction des pénalités aux fraudeurs fiscaux qui rapatrient leurs avoirs.

Un superbonus à 40 millions pour payer l’amende fiscale de Marco Bizzarri 

Lors de cette procédure, le patron de Gucci a reconnu que sa domiciliation en Suisse était fictive, et que « son domicile et sa résidence fiscale […] doivent être considérées comme établies en Italie », selon le rapport de la police financière.

Au final, Marco Bizzarri a accepté de payer, en mars 2018, un redressement fiscal de 16,1 millions d’euros au titre des années 2009 à 2015, plus les impôts italiens des années suivantes sur sa rémunération versée par Castera, la société-écran luxembourgeoise de Kering.

Le rapport de police montre qu'en 2016, Castera a payé à Bizzarri 4 millions d’euros de salaire, part variable comprise. En 2017, l’année de la régularisation, il a reçu 43,5 millions (notre document ci-dessous). En clair, Kering semble avoir versé à Bizzarri un superbonus de 39,5 millions d’euros brut pour financer son redressement fiscal.

Agrandir l’image

Les rémunérations versées à Marco Bizzarri par Gucci et par la société écran luxembourgeoise Castera, filiale de Kering. © Document Mediapart/EIC

Pourquoi lui avoir accordé une telle faveur ? Très probablement pour ne pas fâcher ce patron si efficace, qui génère, avec Gucci, 83 % des profits de Kering. Mais aussi parce que le montage était avant tout conçu « pour optimiser la charge fiscale du groupe sur la rémunération de Bizzarri », selon le rapport de police italien. Et que le PDG du groupe François Henri-Pinault en était personnellement responsable.

Les négociations au sujet de la rémunération de Marco Bizzarri ont été « conduites directement par le management de Kering et notamment par [le PDG] François-Henri Pinault et [le numéro 2 du groupe] Jean-François Palus », écrivent les policiers.

Un courriel, déjà dévoilé par Mediapart, montre que François-Henri Pinault a donné son feu vert, et était informé du montage dans les moindres détails, y compris au sujet de la résidence du patron de Gucci dans les environs de Lugano. Les policiers ont par ailleurs trouvé des preuves que François-Henri Pinault se rendait régulièrement au siège de Gucci à Milan pour des réunions avec Marco Bizzarri – alors même qu’il était censé être surtout en Suisse.

Au-delà du cas Bizzarri, les policiers italiens ont recueilli des éléments pointant la responsabilité personnelle de François-Henri Pinault dans le montage d’évasion fiscale du groupe Kering, qui a permis d’économiser plus de 2,5 milliards d’euros d’impôts via la société suisse LGI.

Agrandir l’image

François-Henri Pinault, PDG de Kering, à l’Élysée pour un dîner avec le président Emmanuel Macron et son homologue italien, le 6 juillet 2021. © Ludovic Marin / AFP

Micaela Le Divelec, qui était la numéro 2 de fait de Gucci jusqu’en 2018, a déclaré sur procès-verbal que la décision de « transférer les fonctions mondiales de l’entreprise [Gucci] en Suisse » a été prise « vers 2011/2012 par la volonté de [Patrizio] di Marco [à l’époque patron de Gucci] et avec la contribution de Kering France (François-[Henri] Pinault et Jean-François Palus)(1) ».

Le numéro 2 du groupe, Jean-François Palus, était par ailleurs jusqu’en 2016 président de LGI, la société suisse au cœur du montage fiscal, tandis que son patron, François-Henri Pinault, siégeait au conseil de Kering Holland, la société boîte aux lettres néerlandaise qui contrôle LGI.

Malgré ces éléments, la justice italienne n’a pas poursuivi les dirigeants de Kering, mais seulement les patrons successifs de Gucci.

La France s’est montrée plus clémente, comme le montre le déroulé des affaires pénales et fiscales, que nous avons pu reconstituer grâce à des documents publics et plusieurs sources au fait du dossier.

En mars 2018, Mediapart révélait que les filiales françaises de Kering, Yves Saint Laurent et Balenciaga, ont également évadé l’impôt de France, grâce au même montage fiscal suisse. Selon nos estimations, le groupe a ainsi réduit ses impôts de plus de 250 millions d’euros entre 2013 et 2018. Kering répond que nos chiffres « sont inexacts », sans plus de précision.

Nos révélations tombent au plus mal chez Kering. Deux mois plus tôt, en janvier 2018, Bercy avait lancé un contrôle fiscal chez Yves Saint Laurent. Il sera étendu par la suite à Balenciaga.

Le fisc a accordé à Kering la procédure amiable la plus favorable 

Résultat : Kering s’empresse de rapatrier en France les revenus logés dans la société suisse LGI. Entre 2018 et 2019, le chiffre d’affaires de Yves Saint Laurent SAS passe ainsi de 393 millions d’euros à 1,18 milliard ! Idem chez Balenciaga, dont les revenus sont subitement multipliés par cinq, passant de 185 à 927 millions d’euros.

Du côté judiciaire, la situation est plus complexe. Contrairement à leurs collègues italiens, les procureurs français n’ont pas le droit d’enquêter pour fraude fiscale s’il n’y a pas de plainte de la direction générale des finances publiques : c’est le fameux « verrou de Bercy ». Au bout d'un an, en février 2019, le parquet national financier ouvre tout de même une enquête pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée » (un délit connexe mais autonome) afin d’éviter la prescription.

Le PNF ne mène ni perquisitions, ni auditions. Il ne demande pas non plus officiellement le dossier judiciaire italien, même si des contacts ont été pris avec les procureurs milanais. Le parquet national financier a fait le choix d’attendre l’issue du contrôle fiscal, et une éventuelle plainte de la DGFIP.

Cette plainte n’est jamais venue.

En 2019, le fisc, qui enquête sur quatre exercices comptables (2015 à 2018), notifie aux deux filiales françaises de Kering une première « proposition de rectification » portant uniquement sur les deux premières années (2015-2016).

Yves Saint Laurent provisionne 140 millions dans ses comptes, et Balenciaga 35 millions, soit un total de 175 millions. Les filiales de Kering précisent, dans leurs bilans 2019, que « les redressements notifiés sont contestés » et que les provisions couvrent uniquement les montants qu’elles sont prêtes à accepter (notre document ci-dessous).

Agrandir l’image

Extrait des comptes 2019 de la société Yves Saint Laurent SAS. © Document Mediapart

Les redressements notifiés sont donc bien supérieurs à 175 millions sur deux ans. En y ajoutant les deux années 2018 et 2019, le fisc réclame, au total, au moins 350 millions d’euros.

Un an plus tard, en 2020, l’affaire est réglée à l’amiable. Dans ses comptes officiels, Yves Saint Laurent passe une charge fiscale exceptionnelle de 154 millions, et Balenciaga de 56 millions. Soit 210 millions au total pour Kering.

Selon nos sources, le montant total du redressement est en réalité supérieur, et comparable à ce qu’a obtenu l’Italie, en tenant compte du poids respectif de Kering dans les deux pays. Le fisc italien a d’ailleurs lui aussi conclu un compromis fiscal plutôt favorable au groupe.

Il n’empêche : le fisc a considérablement réduit ses prétentions initiales, et a accordé à Kering le régime le plus favorable.

En cas d’accord amiable, le fisc peut conclure une transaction, qui permet de réduire seulement les pénalités. Mais Kering a bénéficié d’un « règlement d’ensemble », qui permet en plus d’accorder une ristourne sur le montant des impôts eux-mêmes. Cette procédure, qui concerne surtout les grandes entreprises, a été critiquée en 2018 par la Cour des comptes pour son opacité et son absence de base légale.

Autre conséquence : la DGFIP n’a pas appliqué la pénalité de 80 % pour manœuvres frauduleuses qui déclenche automatiquement un signalement au parquet. Bercy n’a donc pas porté plainte. Et le parquet national financier a finalement classé l’enquête pénale sans suite en mai 2021. Selon nos informations, les procureurs ont estimé qu’il serait trop difficile de poursuivre le blanchiment de fraude fiscale, alors même que l’administration a de facto estimé que la fraude fiscale n’était pas établie.

Contacté, le PNF n’a pas souhaité commenter. La DGFIP n’a pas donné suite. Kering indique que ses « discussions » avec l’administration fiscale « se tiennent toujours sur la base d’une stricte analyse technique, relative, dans le cas présent, aux prix de transfert ».

Plusieurs experts contactés par Mediapart expliquent toutefois que ce genre de rabais est très fréquent au sujet des montages fiscaux complexes des multinationales. « Dans ce genre de dossiers, le fisc pense avant tout à récupérer de l’argent. Et vu la technicité et complexité du droit fiscal, Bercy n'est pas sur de gagner en justice, et redoute l'affrontement contre ces puissantes entreprises et leur armée d’avocats », indique un fiscaliste rompu à ce genre de bras de fer. « Du coup, si la société accepte de payer et de renoncer au contentieux, les ristournes sont souvent très conséquentes », ajoute un autre.

Bref, l’affaire Kering est emblématique de la difficulté, voire du manque de volonté de l’État à réprimer l’évasion fiscale des multinationales et de leurs dirigeants.

Au nom de l'efficacité, le recours aux compromis fiscaux (qui implique l’absence de poursuites pénales) est encouragé par Emmanuel Macron et son gouvernement. C’est ce que montre une note de juillet 2019 rédigée par le directeur général des finances publiques, sur instruction du ministre du budget de l’époque, Gérald Darmanin (aujourd’hui ministre de l’intérieur).

Dans cette note, déjà révélée par Mediapart, le DGFIP donnait pour consigne à ses troupes de privilégier « une conclusion apaisée des contrôles fiscaux », en utilisant toute la palette des règlements amiables. Y compris, pour les dossiers « particulièrement complexes », la fameuse procédure du « règlement d’ensemble » permettant d’accorder une ristourne sur le montant des impôts. Celle-là même dont a bénéficié Kering un an plus tard. 

Le groupe des Pinault est loin d’être le seul. Mais les noms, les montants et les ristournes sont protégés par le secret fiscal. Seuls une poignée de bénéficiaires ont été révélés par la presse, comme Amazon, L’Oréal et Google. L’affaire d’évasion fiscale massive du géant californien de la tech reste un traumatisme pour Bercy, qui a perdu le contentieux administratif jusqu’en appel. Et a été contraint, dans la foulé, d’accorder un règlement d’ensemble.

Un rapport sur cette pratique, réalisé en 2020 par Bercy pour l’Assemblée nationale, et révélé par Dalloz Actualité, apporte des informations édifiantes. L’administration n’indique pas le cadre juridique des règlements d’ensemble, contrairement autres procédures. Le fisc n’a pas pu fournir la totalité des cas, n’en donnant que les principaux. 

En 2019, 116 règlements d’ensemble ont été conclus dans des cas de fraude, et 94 % des montants concernent les entreprises. Cette année-là, le fisc a renoncé à 1,12 milliard d’euros d’impôts, plus 514 millions de pénalités, soit un total de 1,6 milliard. La totalité n’est probablement pas récupérable. Mais alors que les fonds publics manquent, la légitimité de ces ristournes pose question.

(1) Dans sa déposition aux policiers, Mme Le Divelec cite « François Pinault », le fondateur du groupe. Mais il s'agit, selon nos informations, de son fils François-Henri, PDG depuis 2005. Son vrai prénom est François, comme son père, et certains cadres du groupe l'appellent ainsi.

Yann Philippin et Stefano Vergine (Il Fatto Quotidiano)

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez passer par SecureDrop de Mediapart, la marche à suivre est explicitée dans cette page.

Boîte noireVoir plus

Nous avons adressé des questions écrites détaillées à tous les protagonistes de l’affaire.

Patrizio di Marco, Marco Bizzarri et la DGFIP n’ont pas répondu.

Contacté, le PNF nous a adressé la réponse suivante au sujet de la procédure judiciaire visant Kering : « Cette enquête a donné lieu à un classement sans suite au mois de mai 2021 suite à une transaction fiscale. »

Kering nous a adressé la réponse suivante : « Sur les questions concernant Gucci, il s’agit de sujets anciens, déjà traités par Mediapart dans le passé et sur lesquels Kering a déjà eu l’occasion de répondre. Le groupe n’a rien à ajouter. Concernant les contrôles fiscaux de filiales de Kering en France, le groupe fait l’objet de contrôles fiscaux réguliers comme toutes les grandes sociétés. Les contrôles fiscaux portant sur la période 2013-2018 auxquels il est fait référence ont été clôturés par l’administration fiscale. Les chiffres mentionnés sont inexacts. Les discussions entre Kering et l’administration fiscale se tiennent toujours sur la base d’une stricte analyse technique, relative, dans le cas présent, aux prix de transfert. » Relancé sur plusieurs points précis, Kering a refusé de répondre.

Offrir l’article Commenter

Recommander

Newsletter

Découvrez la lettre présidentielle

Recevez chaque début de lundi nos contenus inédits : coulisses, décryptages d’images et de propositions des candidat.e.s, parti pris de la semaine, les articles qu’il ne fallait pas manquer...

Je m'inscris

Aujourd’hui sur Mediapart

Défense — Analyse

L’opération Barkhane se retire, la France reste droite dans ses bottes

par Justine Brabant et Rémi Carayol

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Liberté d'expression : en Inde, le silence éloquent des politiques
« Les Versets sataniques » ont été interdits en Inde, son pays natal, en 1988. Un an avant la fatwa prononcé par l’Iran contre Salman Rushdie, qui allait faire de sa vie un enfer. Son agression aux États-Unis en fin de semaine dernière n’a suscité aucune réaction officielle, dans un pays où les condamnations au nom du respect des croyants hindous se multiplient.
par Côme Bastin
Journal
Franquisme : des historiens démontent les thèses révisionnistes relayées par « Le Figaro »
La publication dans un hors-série du « Figaro » d’un entretien-fleuve avec l’essayiste d’extrême droite Pío Moa, pour qui les gauches sont entièrement responsables du déclenchement de la guerre civile en Espagne en 1936, suscite l’indignation de nombreux historiens. Retour sur une entreprise de « falsification ».
par Ludovic Lamant
Journal — Amérique Latine
Au Chili, la menace d’un refus plane sur la nouvelle Constitution
Face aux crispations sur certains points de la nouvelle Constitution, le gouvernement chilien prévoit déjà des réformes au texte en cas d’adoption par référendum le 4 septembre. Une position défensive qui témoigne de l’étroitesse du chemin vers la victoire du « oui ». 
par Mathieu Dejean
Journal — Amériques
Le jeu dangereux du Parti des travailleurs avec les militaires
Créé par Lula en pleine dictature, le PT, une fois au pouvoir, a malgré tout entretenu des relations cordiales avec l’armée brésilienne. Puis des tensions sont apparues, jusqu’à faire revenir officiers et généraux dans l’arène politique, en faveur de Jair Bolsonaro.
par Jean-Mathieu Albertini

La sélection du Club

Billet de blog
Réflexions sur le manque (1) : De la rareté sur mesure
Pour que l’exigence de qualité et de singularité de l’individu contemporain puisse être conciliée avec ses appropriations massives, il faut que soit introduit un niveau de difficulté supplémentaire. La résistance nourrit et relance l’intérêt porté au processus global. Pour tirer le meilleur parti de ces mécanismes psycho-comportementaux, nos sociétés "gamifiées" créent de la rareté sur mesure.
par clemence.kerdaffrec@gmail.com
Billet de blog
La sobriété, c'est maintenant ou jamais
Le bras de fer en cours avec la Russie autour des énergies fossiles est l’occasion d’entrer de plain-pied dans l’ère de la sobriété énergétique. Pourtant, nos gouvernants semblent lorgner vers une autre voie : celle qui consiste simplement à changer de fournisseur, au risque de perdre toute crédibilité morale et de manquer une occasion historique en faveur du climat.
par Sylvain BERMOND
Billet d’édition
Besoins, désirs, domination
[Rediffusion] Qu'arrive-t-il aux besoins des êtres humains sous le capitalisme? Alors que la doxa libérale naturalise les besoins existants en en faisant des propriétés de la «nature humaine», nous sommes aujourd'hui forcé·e·s, à l'heure des urgences écologique, sociale et démocratique, à chercher à dévoiler et donc politiser leur construction sociale.
par Dimitris Fasfalis
Billet de blog
De quoi avons-nous vraiment besoin ?
[Rediffusion] Le choix de redéfinir collectivement ce dont nous avons besoin doit être au centre des débats à venir si l'on veut réussir la bifurcation sociale et écologique de nos sociétés, ce qui est à la fois urgent et incontournable.
par Eric Berr