De l''idéal en politique selon Bertrand Russell

La politique a un besoin absolu d'idéal. B. Russell nous le démontre dans un petit livre magnifique, "Idéaux politiques", écrit en pleine guerre 1914-1918. Celui-ci est clairement socialiste, fondé sur la critique de la seule possession, inégale, des biens matériels et l'accès de tous aux biens spirituels, qui se partagent sans frustrer quiconque. Une belle leçon, toujours actuelle!

De l’idéal en politique 

Dans cet ouvrage inédit en France, Idéaux politiques, Russell nous offre un aspect peu connu de son exceptionnelle personnalité intellectuelle, marquée par ses travaux de logicien, de mathématicien et de philosophe des sciences. Ecrit  à la fin de 1ère Guerre Mondiale, il se soucie déjà politiquement de ce que devrait être un socialisme à venir, digne de ce nom et capable de pacifier les rapports humains.

Ce qui frappe, malgré son extrême attention aux réalités concrètes et aux solutions précises pour promouvoir une nouvelle société qui ne soit pas porteuse de guerres, c’est la dimension normative de sa conception de la politique. Celle-ci doit reposer sur des idéaux  « relatifs à la vie des individus »  et sa finalité est de procurer à tous une « vie bonne », autant que possible. Mais comment y parvenir ? Il distingue subtilement deux  sortes de « bon » : celui qui réside dans la possession des biens matériels, lequel est clivant puisque réservé à une minorité aisée et exclut ceux qui n’ont pas les moyens de les avoir ; et celui qui est lié à l’accès aux biens spirituels comme la connaissance ou l’art. Leur jouissance nous met d’embléeen situation de partage égalitaire : s’approprier une connaissance, ce n’est pas en priver l’auteur, mais l’avoir en commun avec lui, sans nuire à personne donc.

Ce modèle de vie s’appuie aussi sur l’idée d’un homme habité par une « pulsion créatrice », source de bonheur profond et durable, et qui multiplie ses rapports positifs aux autres. Une politique qui ne se réduit pas à la gestion médiocre des choses, à l’obtention de profits financiers ou aux plaisirs égoïstes du pouvoir qui fait oublier tout le reste, doit s’en inspirer car elle fait de l’homme non seulement un objet de respect mais, comme il le dit magnifiquement, un objet de « révérence ».

 Tout cela s’oppose alors aux motivations humaines qui nourrissent le fonctionnement du capitalisme tout en étant suscitées par lui, dont il nous donne des aperçus féroces : propriété, cupidité, compétition, exploitation, lesquelles entretiennent une injustice structurelle que rien ne saurait légitimer du point de vue d’une raison normative qui ne se contente pas d’enregistrer passivement et cyniquement le réel tel qu’il est, mais qui juge de sa valeur d’un point de vue  moral et  prend en compte ce que la société capitaliste actuelle fait à l’homme. Non qu’il verse dans  la vision angélique d’un homme absolument bon ! Il a au contraire des notations lucides sur certains aspects négatifs de la nature humaine (violence, goût du pouvoir, tendance à l’omnipotence) dont il n’exclut pas l’existence, y compris chez ceux qui devraient en être préservés (syndicalistes, chefs de partis ou dirigeants de gauche), mais dont il signale aussi, à juste titre, qu’ils sont souvent, en tout cas dans leurs excès, les effets d’un conditionnement social. Cela interdit un pessimisme anthropologique facile qui rend impossible tout progrès politique substantiel et décourage d’agir dans le sens d’un mieux, mais oblige simultanément au réalisme et au refus de l’utopie (ce qu’on trouvait déjà chez Marx). D’où sa revendication intransigeante d’un socialisme original : fondé sur la propriété collective de l’économie (sans laquelle il ne saurait y avoir un pareil régime social, tout à fait nouveau), celui-ci n’exclut pas du tout l’Etat qui a pour fonction de réguler la vie sociale en imposant des normes d’existence collective, mais doit éviter les « pièges » l’autoritarisme et se donner comme but de développer la créativité  des individus libres, mus par ladite « pulsion créatrice ». Il multiplie les indications permettant d’arriver à cet idéal (dont l’autogestion)… bien éloigné de ce qu’on a connu à l’Est dans le système soviétique, qu’il a eu l’occasion de connaître et de critiquer plus tard, hors de tout anti-soviétisme sommaire

Pourtant, il s’éloigne de tout radicalisme croyant en une révolution immédiate, réalisable d’un seul coup, qui ignore les traits humains pouvant y faire obstacle (voir plus haut). Il préconise une voie patiente, faite d’étapes successives, ce qu’on peut appeler un « réformisme révolutionnaire » évitant les risques du volontarisme et qui rejoint l’idée de Jaurès qu’il faut « partir du réel pour aller à l’idéal ». Toute autre démarche, le  20ème  siècle l’a hélas montré, est vouée à l’échec et se retourne en son contraire. Mais à une condition absolue : que l’on n’oublie jamais en chemin la visée finale, nourrie de la pensée clairement révolutionnaire qui a  suscité ce processus au départ. Tout cela, un siècle exact après (le livre date de 1917), est d’une étonnante et terrible actualité !

                                                                                                    Yvon Quiniou 

Idéaux politiques, Bertrand  Russell. Ed. écosociété, 110 pages.

 

 

 

 

 

 

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