"Le Monde" et le communisme

« Le Monde » et le communisme

Décidément « Le Monde » n’en finira pas de ne rien comprendre au communisme… alors que ses journalistes sont, au minimum, d’un niveau universitaire bac+5 et que j’ai déjà eu l’occasion dans ses colonnes de signaler leur erreur à ce sujet. Dernier exemple : un article de Vincent Gillet sur un livre qui vient de sortir sur Lech Walesa et qui en fait l’apologie, dans l’édition du samedi 2 mai, p. 16. Laissons de côté cette apologie contestable (reprise du livre) et contentons-nous de l’arrière-fond du texte et de sa sémantique quand il s’agit de parler des ex-régimes de type soviétique : c’était du « communisme » et même des « dictatures communistes ». Or cette idée est totalement fausse, sinon contradictoire, et j’ai eu l’occasion de le démontrer ici même et surtout dans mon livre Retour à Marx (Buchet-Chastel). Mais comme tout le monde ne me lit pas forcément et que ce journal n’a pas daigné en parler, je voudrais rappeler quelques vérités importantes à propos du communisme, non par simple souci d’érudition mais pour tenter d’effacer un préjugé qui pèse des tonnes sur les consciences et contribue à empêcher de penser qu’une alternative crédible et souhaitable au capitalisme est possible : le communisme, précisément. Quelques thèses incontestables, donc, que l’enseignement de l’histoire politique du 20ème siècle devrait rétablir s’il n’était pas malhonnête et idéologiquement orienté.

1 Le communisme selon Marx ne pouvait advenir qu’à partir des contradictions du capitalisme développé, avec un fort développement des forces productives matérielles, une base sociale de travailleurs, liés directement ou indirectement à la grande industrie,  « immensément majoritaire » (voir le Manifeste) et, enfin, sous une forme démocratique, profitant éventuellement d’une démocratie bourgeoise antérieure et étant le « mouvement de l’immense majorité » et pas seulement pour elle : le peuple devait être le sujet et non  simplement l’objet de cette révolution, dont les intérêts auraient alors été pris en charge par un parti se substituant à lui.Cette conception d’ensemble est au coeur de la vision que Marx avait du développement historique à venir, sur la base de son matérialisme, et dont il a donné un exposé lumineux dans sa Préface de 1859 à sa Critique de l’économie politique.

2 La « dictature du prolétariat » dont l’article se fait l’écho n’a strictement rien à voir avec ce que le journaliste semble en suggérer : d’une part elle ne devait être que transitoire, moyen de parvenir au communisme, donc antérieure à celui-ci (alors que l’article parle de société déjà communiste !) ; d’autre part elle ne comportait pas du tout le sens totalitaire et violent que le 20ème siècle a donné au terme de « dictature » (Franco, Salazar, Pinochet, etc.) : elle était le strict équivalent de ce que l’on veut dire aujourd’hui quand on parle de la « dictature des marchés financiers », à savoir du pouvoir économique d’une classe désormais transnationale ; et enfin, nouvelle contradiction de l’analyse, le communisme devait l’abolir en  supprimant l’Etat – ce qui pointe sans doute une dimension utopique du projet marxien. Mais en tout cas, où a-t-on vu sa disparition dans le « communisme » des régimes de l’Est ?

3 Ce qui s’est passé dans la Russie de 1917 est l’exact contre-exemple de ce schéma de transformation historique : société économiquement arriérée et peu industrialisée, largement agraire ; prolétariat (terme à bien comprendre) largement minoritaire et structure dictatoriale, elle, du pouvoir tsariste. L’expérience était donc vouée à l’échec et si Lénine l’entreprit, c’est parce qu’il pensait qu’une révolution en Occident se produirait qui l’aiderait de l'extérieur en lui apportant ses acquis (ou acquêts)… conformément à ce que Marx avait prévu à la fin de sa vie quand il s’est intéressé à la Russie (voir sa correspondance avec l’intellectuelle russe Vera Zassoulitch). Celle-ci n’eut pas lieu (la révolution en Allemagne a été écrasée dans le sang) et Lénine  prit rapidement conscience de l’impasse dans laquelle la révolution bolchevique se trouvait et de la tragédie future qui s’annonçait avec Staline : voir, de Moshé Lewin, Le dernier combat de Lénine. Et il mourut avant de pouvoir prolonger le tournant de la NEP, qui aurait pu être une issue économique.

4 Conséquence : l’expérience soviétique (étendue ensuite à d’autres pays comme la Pologne, sur son exemple), avec spécialement la période stalinienne, est le contraire du modèle marxien, spécialement dans le domaine politique : une dictature, oui, celle de Staline, avec un étatisme économique forcené, le refus de la démocratie dans bien des domaines, y compris la culture et la science (voir l’affaire Lyssenko), une sous-estimation de l’importance de la vie individuelle que Marx voulait émanciper et épanouir, une criminalité de masse et le travail forcé, et enfin, un Etat omniprésent à la place de sa disparition ! La « dictature du prolétaria,t » se transforma en dictature du parti sur le prolétariat et de son secrétaire général sur le parti, donc sur l’ensemble de la société.

On voit donc, et je m’appuie ici sur un autre grand livre de Moshé Lewin, Le siècle soviétique (Fayard/Le Monde diplomatique), que cela  n’a aucun sens intellectuel et politique que de parler de « communisme » à propos de ces régimes de type soviétique, à commencer par l’URSS – aussi peu de sens que de qualifier de « girafe » un « hippopotame » dit-il (p. 477). Et il ajoute même, ironiquement : « Les sciences sociales seraient-elles, à ce point, moins exactes que la zoologie ? » (ib.). On participe alors à ce qu’il appelle une « comédie des erreurs » dont il faut bien voir l’intention, qu’elle soit consciente ou inconsciente, ou en tout cas la conséquence : dévaloriser, disqualifier définitivement l’idée même de communisme auprès de ce ceux qui souffrent du capitalisme – l’immense majorité aujourd’hui,comme l’avait prévu, hélas, Marx ! – et auraient intérêt à sa transformation radicale. C’est ainsi que l’on enferme les être humains dans l’idée qu’aucune alternative communiste ou non capitaliste n’est possible à la société actuelle, l’histoire ayant soi-disant tranché, et que l’on fait de l’inhumanité et de l’injustice sociale capitalistes un destin. Je l’avoue : j’ai honte de voir des journalistes d’un journal qui se veut encore de gauche et qui ont les moyens intellectuels de penser autrement, contribuer par leurs écrits à cette aliénation ! 

                                                                Yvon Quiniou

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