Le problème difficile de l'immigration

L'immigration est, hélas, un vrai problème d'actualité, difficile à traiter si l'on veut éviter les dérapages racistes de l'extrême-droite. Mais il faut l'aborder en face, sans oublier les difficultés qu'il peut créer au sein même de la population française ouvrière, avec la "fracture culturelle" qu'elle peut créer en son sein. C'est au "co-développement" qu'il faut faire appel pour le résoudre.

                                                     Le problème difficile de l’immigration 

Face au problème de l’immigration et quand on entend l’aborder sur une base clairement de gauche, il faut d’abord être clair en guise de préalables : I Il faut se dire entièrement favorable à l’immigration politique qui concerne des militants progressistes, issus de pays dans lesquels la démocratie politique n’est pas respectée, avec sa liberté d’expression indispensable, y compris dans le domaine religieux. Ces hommes engagés ne peuvent s’y exprimer et sont menacés d’emprisonnement, voire de mort comme on le voit dans les pays d’Extrême-Orient : voir le cas de Salman Rushdie ! On doit les accueillir sans restrictions, voire leur rendre hommage pour leur talent ou leur courage. 2 Il faut rejeter la position de l’extrême-droite comme le RN en France ou les groupes fascisants dans de nombreux pays d’Europe, dont le refus de l’immigration repose sur un racisme anti-immigrés et un repli nationaliste de la nation parée de toutes les vertus.

Cette double précision étant opérée, il faut, en sens inverse, avoir le courage intellectuel de voir la chose en face, même si c’est difficile et si cela contredit des aspirations humanistes que l’on a au fond de soi, et imaginer des solutions réelles plus audacieuses que le simple refus de l’immigration économique, telle quelle. Je m’explique.

1 Cette immigration (ou émigration) est bien économique dans un monde où les pays dits « émergents » sont dans une situation économique, sociale et politique catastrophique. Des populations entières fuient donc la misère qu’elles y connaissent et dans des conditions de fuite souvent abominables, avec morts à l’appui. Ils croient donc pouvoir connaître dans leur pays d’accueil des conditions de vie meilleures et décentes, même s’ils y entrent clandestinement avec risque d’expulsion. Or ce n’est la plupart du temps pas le cas. Malgré la richesse globale des pays occidentaux, ceux-ci ne veulent pas se donner les moyens de les faire vivre dignement par une redistribution des richesses entre les (ultra)riches et les pauvres, redistribution à laquelle ils ne procèdent même pas pour leurs propres classes laborieuses, lesquelles sont en train de se paupériser  avec la vague libérale qui a déferlé sur nous après la chute du système soviétique. Les immigrés vont donc être déçus, et ils le sont pour une part, ils se réfugient alors sur des petits boulots mal payés ou à la marge (voire illégaux) et certains d’entre eux vont être tentés de retrouver leur identité en se radicalisant sur le plan religieux, islamique en l’occurrence.

2 D’où une conséquence désastreuse, que beaucoup de dirigeants politiques ne veulent pas voir ou affronter, y compris de mon bord, par pur électoralisme, au-delà bien entendu de leurs bons sentiments, qui sont incontestablement là. Le nombre des immigrés en France est déjà important, parfois majoritaire en particulier dans les quartiers populaires des grandes villes ouvrières et cela crée un problème dans ces lieux-là, qu’on ne saurait nier sans faire le jeu, à terme, de l’extrême-droite, qu’on le veuille ou nom (voir ce qu’il se passe à Trappes, pour ne donner qu’un seul exemple). Même des intellectuels communistes de mes amis, communistes de toujours, me le disent, sans colère mais avec un brin de désenchantement quand ils y vivent. Quel problème donc? Celui qui est tout simplement lié à une fracture culturelle avec les ouvriers « indigènes » qui ne se reconnaissent pas dans une culture autre que la leur, surtout lorsque cette culture est affichée d’une manière souvent prosélyte, sur fond de sectarisme religieux. Je pose la question tout simplement : en quoi cela est-il incompréhensible et relève-t-il d’un quelconque racisme ? A titre personnel (et je laisse de côté la menace de mort dont j’ai été l’objet en public), le spectacle de femmes musulmanes largement couvertes alors que leurs maris sont en tenue légère, me navre et m’apitoie. Mon féminisme me met mal à l’aise et j’en veux, sur une base morale qui me commande de respecter la femme, à ces maris. Et ayant un jour voulu échanger avec eux (je suis un homme de dialogue) je me suis fait insulter dans des termes machistes insupportables ! J’en suis resté là, abasourdi !

A quoi s’ajoute une considération qui nourrit malheureusement l’hostilité à l’égard des immigrés, sinon la haine (injustifiée) à leur égard : ces français vivent eux-mêmes mal  et ils supportent difficilement de voir ces immigrés être favorisés de multiples manières par les municipalités en place, au détriment parfois de la laïcité (subventions à leurs associations, etc.). N’a-t-on pas vu, il y a quelques années, un « salon de l’islam », à intention marchande, se tenir dans la banlieue parisienne et une responsable socialiste, qui l’avait justement critiqué, se faire vivement réprimander alors qu’elle avait raison ? Or il faut y insister ; un prolétaire français et un prolétaire d’origine arabe sont tous des prolétaires et ils méritent donc d’avoir les mêmes droits sociaux.

3 Je m’arrête là dans le constat critique et j’aborde la solution qu’il va bien falloir trouver d’une manière à la fois réaliste et généreuse, autant qu’efficace politiquement. Dans l’état actuel de la répartition capitaliste des richesses en France (dans un cadre socialiste le problème se poserait autrement), notre pays ne peut continuer à accueillir sans restrictions tous les immigrés qui le souhaitent. Moi qui ne suis pas et n’ai jamais été rocardien, je rappelle sa formule de Rocard : « La France ne peut accueillir toute la misère du monde », et j’ajoute seulement (j’y tiens) : hélas ! Et l’on voit de nombreux pays aujourd’hui, y compris ceux qui avaient une tradition d’accueil social-démocrate, plutôt généreuse, se résoudre à restreindre l’immigration, comme dans le nord de l’Europe. Je dirai donc quant à moi que ce n’est pas en ajoutant du malheur au malheur qu’on résout le malheur !

4 Comment faire alors ? Une seule solution s’impose , à laquelle j’avais appelé publiquement autrefois avec un dirigeant du PCF du Val-de-Marne (si je me souviens bien) : le co-développement. Il s’agit d’aider les pays qu’il faut continuer à dire « sous-développés » (« émergents » est un voile habile) à se développer de plusieurs manières : par des aides financières substantielles, dont l’Europe doit être aussi un vecteur ;  par un contrôle de l’utilisation de ces aides dans les pays en question pour qu’elles n’aillent pas enrichir les bourgeoisies locales (ce qui se fait, hélas, couramment) ; enfin et tout autant, il nous faut aider leurs élites, en particulier scientifiques et médicales, à se former chez nous tout en leur demandant de revenir ensuite dans leurs pays pour leur permettre précisément de se développer au profit de leurs peuples. Or l’on sait que ce n’est pas souvent le cas et que, dans le domaine médical, bien des médecins formés en France, préférèrent y rester pour y être davantage heureux, eux et leur famille. Certes, cette réaction est humainement compréhensible : mais est-elle moralement digne ? Je laisse le lecteur répondre à cette question délicate, mais qui met bien en jeu le co-développement.

Pour finir et empêcher une critique totalement infondée à mon encontre vu l’aspect hétérodoxe de ce billet, je précise que je n’ai pas une seule goutte de racisme en moi, je n‘ai jamais, le dis bien jamais, éprouvé ce sentiment. Une anecdote personnelle : ayant enseigné en lycée, classes terminales et classes préparatoires, je me suis aperçu un jour et par hasard, lors de ce qu’on appelait les « colles », que j’étais le seul à avoir parlé, dans ce grand lycée de province qui était le mien, du racisme en terminale, pour le déconstruire et le  dénoncer dans la cadre de mon cours « Nature et culture ». Eh oui ! Ceci dit pour éviter à un lecteur malveillant, peut-être d’extrême gauche, de m’insulter comme il m’arrive de l’être, ce qui est fréquent quand on « pense par soi-même ». « Sapere aude », « Ose savoir » ou « Ose penser par toi-même » disait Kant, comme l’on fait tous les penseurs progressistes de son siècle et du siècle suivant !

                                                               Yvon Quiniou

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