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Billet de blog 2 oct. 2021

Quelle écologie pour sauver l'humanité?

La crise écologique massive que nous connaissons et qui va s’accroître si nous ne réagissons pas, menace à terme la vie de l'humanité. D'où la nécessité de réfléchir profondément sur ses causes ultimes et sur les moyens d'y remédier. Or contrairement à ce que certains pensent, au-delà des comportements individuels, c'est bien le capitalisme qui est en cause et il faut en sortir!

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                                                          Quelle écologie pour sauver l’humanité ? 

 Nous sommes confrontés à une crise écologique sans précédent par laquelle tout le monde se trouve interpellé et qui met en cause, en première analyse, notre rapport à la nature. Sauf qu’il faut en comprendre davantage le statut et surtout les causes, pour concevoir les véritables remèdes qu’on doit lui apporter. Or c’est là que le débat commence tant les approches sont différentes dans le champ intellectuel

Il convient de rappeler d’abord les symptômes de cette crise pour avoir conscience qu’elle n’est pas l’objet d’un débat médiatique de circonstance, superficiel ou politicien, mais d’une vraie question de civilisation mettant en jeu à terme l’existence même de l’espèce humaine. Car l’homme étant un être naturel, issu de la nature matérielle et dépendant d’elle, et non un pur esprit, les atteintes catastrophiques portées à la nature l’atteignent donc lui-même dans son existence concrète. Crise dramatique donc, sinon tragique : tous les scientifiques nous prévoient, sauf réaction profonde, une possible fin de l’humanité qu’on n’aurait jamais imaginée au siècle dernier, en raison d’abord du réchauffement climatique qui s’annonce et a déjà débuté, lequel peut rendre la vie humaine insupportable ou « invivable » sur notre planète à terme : un appel de 15000 scientifiques du monde entier l’a déclaré dès 2017. Or ce réchauffement est dangereux pour la vie humaine, non seulement en lui-même, mais dans ses effets connexes : des pluies importantes et dévastatrices, des crues des fleuves et des rivières, la fonte des glaces, spécialement au pôle nord, une augmentation du niveau de la mer menaçant les rivages traditionnels où l’on pouvait habiter jusqu’à présent, mais aussi un ravage aux multiples formes exercé sur la biodiversité indispensable à l’équilibre naturel dont l’homme profite, etc.

Or ce constat terriblement critique peut s’appuyer sur une première orientation idéologique venue des Etats-Unis, ce qui s’est appelé la « deep écology », qui consiste en une valorisation inconditionnelle de la Nature (avec une majuscule), d’inspiration plus ou moins religieuse, peu rationnelle car ignorant ses méfaits aussi sur l’homme, préconisant des comportements individuels hostiles à la modernité et nous ramenant en arrière, y compris dans des domaines inattendus comme celui de la médecine, des mœurs sexuelles ou de la procréation. Je n’y insiste pas et je rappelle seulement que Luc Ferry (avec lequel je suis loin d’être d’accord par ailleurs) à su démystifier ce courant dans un livre déjà ancien, Le nouvel ordre écologique (chez Grasset).

Ce n’est donc pas de ce côté, qu’on peut qualifier de « réactionnaire » ou de « régressif », qu’il faut se situer. Il faut au contraire regarder la nature en face avec ses contradictions, à savoir qu’elle est porteuse de méfaits sur l’homme (comme je l’ai indiqué) de tous ordres, et qu’il s’agit bien pour une part de la dominer grâce aux sciences et aux techniques pour les supprimer… comme déjà Descartes le préconisait à la fin du Discours de la méthode, affirmant même que les progrès de la médecine amélioraient la santé du corps et donc son bien-être psychique, et qu’ils « valaient mieux que toutes les leçons de sagesse ». Mais ce propos date du 17ème siècle et même s’il a été repris par les philosophes des Lumières au siècle suivant et par les penseurs progressistes qui suivirent, la donne a complètement changé avec le développement de la société industrielle, en l’occurrence capitaliste, dont on commence à s’apercevoir que c’est elle qui est de plus en plus responsable de notre crise écologique ; et il y a de plus en plus d’écologistes qui se risquent à le dire, mais sans aller jusqu’au bout de leur analyse critique. Car il y a le risque, avéré, que la critique écologique telle qu’on la trouve chez beaucoup, s’en tienne à la critique des comportements humains, de consommation en particulier ou de vie quotidienne, et renvoie donc la responsabilité de notre situation à l’Homme en général, donc à nous tous, dans une perspective empruntée au philosophe allemand Hans Jonas, chrétien et spiritualiste au demeurant (voir son livre Le principe responsabilité, paru au Cerf).

Or ce n’est pas ainsi qu’il faut raisonner et c’est bien le capitalisme en lui-même qu’il faut accuser comme on va le voir, et non seulement ses excès comme des hommes de la droite modérée pourraient le faire. Et à l’inverse, il faut insister sur la démarche du théoricien Michael Löwy, qui est le partisan d’un « écosocialisme » dont l’appellation est tentante et qui est proche de l’orientation programmatique de celle d’autres théoriciens de gauche ces temps-ci – ce qui est nouveau et encourageant. Lucien Sève, dans son dernier livre, posthume, Quel communisme pour le XXIe siècle ? (La Dispute)[1] en a remarquablement mis en évidence la signification politique :  c’est bien le mode de production capitaliste lui-même qui est concerné. Car ce qui est en cause (c’est le cas de le dire) c’est son productivisme outrancier mû par la recherche d’un profit maximal et constamment renouvelé selon le schéma marxien de l’exploitation présent dans Le Capital : valeur investie → marchandise produite → valeur supplémentaire obtenue qui nourrit le profit, et ce dans l’aveuglement le plus total sur ses conséquence naturelles et humaines. Certes, les modes de vie et de consommation des individus jouent un rôle, on ne peut en faire abstraction, mais ils ne font qu’activer ce processus en étant conditionnés à le faire par ce même capitalisme, et c’est ce que le courant écologique, pris dans sa majorité, ne veut pas voir ou admettre clairement. Or c’est bien ce qu’il faut accuser ultimement et, donc, premièrement. Par exemple le non souci de la nature dans la production agricole (voir les déforestations en Amérique du sud ou ailleurs) comme dans la qualité de ses produits vis-à-vis de la santé humaine, produits fournis par une culture intensive et recourant aux pesticides ; l’exploitation des énergies fossiles ou non renouvelables qui ont le même effet redoutable sur l’atmosphère et donc la vie à travers l’effet de serre ; le productivisme tout court avec une mondialisation de l’économie et une dépense d’énergie irresponsable dans les transports routiers ou aériens de marchandises qui pourraient être produites sur un plan local (ce qui fournirait en plus du travail aux autochtones) ; et, plus largement encore, une recherche du « toujours plus » et non du « toujours mieux » qui se traduit dans des modes de vie dégradants ou sans intérêt comme l’utilisation de la voiture individuelle d’une manière excessive, un tourisme de masse polluant[2], et bien d’autres choses encore qu’on pourrait détailler. Le sens des limites est ici dénié et c’est pourquoi il faut parler d’une « démesure » propre à notre époque mercantile dans laquelle « avoir » (ou « posséder ») est considéré comme supérieur à « être » – être un individu riche humainement et développé dans sa personnalité individuelle comme le voulait Marx, et ce au-delà de la sphère de la seule production matérielle et dans l’ordre, donc, de la liberté considérée comme « une fin en soi »! Or pareil projet, si l’on m’a bien suivi, ne peut s’appuyer que sur ses analyses qui n’ont rien à voir avec le productivisme dont on l’accuse, faute de l’avoir lu ou compris complètement et en raison de l’identification imbécile qu’on en fait avec le productivisme soviétique !

Arrivés à ce point et vu la dimension planétaire du danger dans ses causes et pas seulement dans ses effets, on pourrait se demander si notre conviction  qu’une société post-capitaliste est indispensable et surtout possible pour résoudre la crise écologique (ce que je crois intellectuellement) ne reviendrait pas à un simple pari généreux mais un peu  naïf : comment surmonter tout cela stratégiquement ou politiquement étant donnée la domination très forte d’un capitalisme transnational (hormis en Chine) ? Politiquement, il est clair qu’il faut en revenir à la maîtrise collective de la production, à la propriété publique des ses moyens et à des nationalisation, donc à un rôle décisif de l’Etat seul à même d’orienter l’économie dans un sens favorable au bien de tous : on a classiquement appelé cela le socialisme ou le communisme, peu importe la distinction ici, et plus que jamais sa nécessité s’impose, contrairement à ce qu’affirme l’idéologie libérale dominante qui nous raconte des fables. Mais, tout autant, et par rapport à la solution écologique qui doit en faire partie, ne sommes nous pas confrontés aux obstacles que sa résorption pourrait rencontrer chez l’homme lui-même, cette fois-ci, c’est-à-dire en profondeur dans ses motivations de vie ? C’est une question dont je débats dans un prochain livre mais qui mérite d’être posée ici brièvement, même si l’on est convaincu que l’homme est un être historique et qu’il peut donc changer, à savoir ici s’améliorer et échapper à ce que le capitalisme en fait. Lucien Sève, à nouveau, n’hésite pas à affronter cette question épineuse avec beaucoup d’honnêteté. Je lui emprunte, par hypothèse, cinq arguments qui m’interpellent réellement et qui pointent ce qui pourrait rendre improbable, sinon impossible, une société renonçant à la croissance à tout prix sur une base réellement socialiste (ou communiste), débarrassée de l’obsession de l’argent qui devient une véritable pathologie sociale[3] : 1 Si on décrète des gratuités dans ce nouveau régime largement inédit, qui paiera les coûts sociaux, par exemple ceux des services payants jusque là ? 2 La réduction des salaires, disons de 1 à 3, aussi juste qu’elle soit ou paraisse, sera-t-elle acceptée, du fait de ses conséquences concrètes comme le ralentissement de la production ou la disparition du luxe ? Et peut-on se satisfaire d’un « socialisme » ou d’un « communisme  du pauvre », donc d’une vie « au rabais » si l’on peut dire ? 3 Cette relative égalité économique ne va-t-elle pas à l’encontre du dynamisme de la concurrence qui motive souvent les agents sociaux à travailler en voulant s’élever au-dessus des autres, quitte à les dominer, symboliquement au moins ?  La Chine a dû un temps faire appel à cette concurrence inégalitaire, quitte à le regretter actuellement et à vouloir changer. 4 « Une société sans conflits, même si elle était possible, ne serait-elle pas  mortellement ennuyeuse ? » (je cite Sève littéralement). Je le suivrai moins sur ce point, car l’harmonie est encore plus satisfaisante, dans tous les domaines, et elle n’exclut pas la compétition. 5 Du coup, peut-on changer et doit-on changer l’homme  pour qu’il modère son investissement dans la création de richesses matérielles érigée en seule fin de l’existence ?

Il faudrait approfondir ces remarques. Contentons-nous de dire que ce qui est impliqué ici, soyons franc, c’est la viabilité humaine de qu’il faut bien appeler la décroissance, seul remède pourtant à la croissance capitaliste aveugle, qui devient humainement meurtrière. Et en sachant que la décroissance ce n’est pas une croissance zéro dans tous les domaines, ou une  croissance négative, c’est-à-dire un retour en arrière, mais une croissance sélective qui ne fait croître, dans l’ordre des techniques et des modes de vie qu’elles entraînent, que ce qui peut contribuer  à une vie meilleure, à tous points de vie. Ce qui suppose bien que les hommes se réapproprient leur vie sociale et donc leur vie tout court.

                                                                    Yvon Quiniou

[1] On s’étonnera une nouvelle fois sur le silence de le presse à l’égard de cet ouvrage.

[2] Voir ce qu’il se passe à Venise (et ailleurs) avec des navires de tourisme gigantesques !

[3] Op. cité, p. 128.

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