A lire: "Contoyen" de Philippe Deschemin

Voici un livre passé injustement inaperçu, mais ce n’est pas étonnant vu ce que sont les médias et leur conformisme. Au premier degré, c’est une fable politique (plutôt qu’un livre de science-fiction) : l’auteur imagine une société totalitaire (proche de celle d’Orwell) composée de « Contoyens », c’est-à-dire de pseudo citoyens d’une société parfaitement organisée dans laquelle leur existence est assurée sur tous les plans, à condition qu’ils ne dépassent pas ce qui leur est généreusement alloué : le salaire, le logement, l’alimentation, les loisirs, etc.  Toute initiative issue de leur libre arbitre leur est bien entendu interdite – chacun peut en trouver à sa guise  des illustrations dans le siècle dernier. A la périphérie, se trouve la « zone » où des hommes vivent librement, mais dans la pauvreté et l’abandon. Un groupe décide de mettre fin à cette situation de ségrégation, de faire ce qu’il faut bien appeler une « révolution » destinée à restituer aux hommes leur libre arbitre individuel, à les émanciper, donc, quitte à recourir à des procédés minoritaires et terroristes. Dimitri, le héros de cette histoire dramatique, sinon tragique, se laissera entraîner dans cette aventure vouée à l’échec, mais à la réussite de laquelle il croit, plus ou moins. La fin montrera qu’il avait raison dans son pessimisme,  en contradiction avec son volontarisme.

Tout cela nous prend d’un bout à l’autre, y compris dans sa signification : nous avons besoin non seulement d’une révolte (Camus) mais d’une révolution (Marx) pour humaniser l’ordre des choses, à condition qu’elle refuse la violence et son inhumanité propre, qui sont de toute façon vouées à échouer. Mais ce qui nous prend encore plus se passe au-delà de l’anecdote elle-même, de son contenu, quelle que soit son importance politique ou idéologique. C’est la psychologie du héros, partagée entre l’espoir (politique) et le désespoir (existentiel), qui nous éprouve. Car c’est bien la  désespérance d’un être hypersensible qui l’emporte dans ce récit : son pessimisme, son amour détruit pour celle qu’il aime discrètement mais réellement, Héloïse, l’échec final de son entreprise, son errance dans un univers qui paraît souvent absurde,  nous saisissent en permanence et créent un climat affectif qui fait penser au Camus de L’étranger, à Houellebecq ou encore à Pavese, avec  leur recherche commune et inassouvie d’un sens à la vie, qui pourrait nous précipiter dans le nihilisme. Heureusement, pour nous éviter le poids de ce pressentiment et de cette chute, il y a les éclairs poétiques de l’écriture dans un monde pourtant métallique et froid : le jour contre la nuit, la lumière contre l’obscurité, les premiers jouant subtilement avec les seconds dans une alternance qui nous fait oublier ces derniers et nous fait oublier ce qui semble être parfois l’absence radicale d’un avenir meilleur. C’est cette atmosphère étrange et désemparée qui fait le prix le plus fort, pour moi, de ce livre pourtant politique. Un auteur à suivre.

                                                                                              Yvon Quiniou

Phillippe Deschemin, Contoyen, Le Cercle de la Boétie, 2014. 

Philippe Deschemin  est, en particulier,  le directeur de la revue « L’incontournable magazine » de Lyon.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.