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Billet de blog 3 avr. 2019

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Le combat révélateur de Bégaudeau contre Comte-Sponville

Dans son émission Chez Moix, celui-ci a fait se confronter Bégaudeau et Comte-Sponville à l'occasion de la sortie de leurs récents livres. Ce débat est révélateur du fossé intellectuel, idéologique et politique, qui les sépare et il accentue l'idée d'un Comte-Sponville qui a viré à droite. Il révèle aussi combien l'intelligentsia se clive entre progressistes et réactionnaires,

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                                        Le combat révélateur de Bégaudeau contre Comte-Sponville 

Yann Moix a eu la bonne idée de faire s’affronter dans son émission de télévision visible sur Youtube, Bégaudeau et Comte-Sponville, avec d’autres interlocuteurs marquants,  profitant de la parution de leurs derniers livres (mais aussi de celui de l’économiste Porcher). Eh bien, c’est l’occasion de la commenter tant elle a révélé la consternante « vision politique » actuelle de Comte-Sponville et éclairé les vrais enjeux de notre situation socio-économique grâce à la courageuse lucidité critique de Bégaudeau, face à lui. Je rappelle pour le plaisir et pour qu’on ne m’accuse pas de partialité, que j’ai connu Comte-Sponville à une époque où il était communiste et que, par ailleurs je lui ai reconnu longtemps des qualités rhétoriques, voire philosophiques incontestables, en particulier quand il exposait ses convictions matérialistes. C’est donc le penseur politique qui est en cause ici, contre son propos qui voudrait qu’on n’en parle pas sous le prétexte fallacieux qu’il se dit d’abord philosophe… alors qu’il a écrit un livre complet dans le domaine politique, Le capitalisme est-il moral ?, réédité en 2009 et suivi d’un débat honnête avec Conche, Sève et moi-même.

Rappelons le thème de l’émission : « La lutte des classes » et contentons-nous d’abord de  résumer ce que celui-ci en pense et en a dit sur un ton poli et mesuré : 1 Celle-ci existe, il ne le nie pas. 2 Notre société s’est améliorée depuis le 19ème siècle et ce n’était donc « pas mieux avant »  – c’est l’un de ses thèmes favoris. 3 D’où son déni de l’importance du mouvement des « gilets jaunes », qui semble bien, pourtant, réfuter son diagnostic, et dont il ne retient que les débordements violents. 4 Enfin, il valorise sans recul critique la « démocratie représentative » à laquelle il accorde des vertus insoupçonnées et insoupçonnables pour qui a un tant soit peu réfléchi. Je m’en  tiendrai à commenter son discours sur ces quatre points, en reprenant d’ailleurs des idées de Bégaudeau qui étaient déjà les miennes depuis longtemps et en le félicitant pour sa pugnacité !

1 La lutte des classes existe : ouf ! Comte-Sponville se souvient de Marx, qu’il a lu dans sa jeunesse révolutionnaire, et il accepte même d’en faire le « moteur de l’histoire » depuis la sortie des sociétés primitives (quitte à abandonner les prédictions déterministes du penseur allemand sur le futur post-capitaliste). Sauf qu’il s’en tient là à un constat, donc, sans analyser ni tout autant juger ce que cela signifie. A savoir qu’il y a une propriété privée de l’économie, des relations sociales d’exploitation entre des dominants et des dominés, sous-tendues par la recherche du profit à tout prix et dans tous les domaines par la classe dominante, avec des effets délétères comme la misère, le chômage, l’espérance de vie diminuée, des conditions d’existence désastreuses non seulement dans le travail, mais hors du travail, un rabougrissement de la personnalité que Bégaudeau lui a rappelé, une aliénation des capacités intellectuelles et culturelles, etc. Or tout cela constitue bien la structure de notre système capitaliste envisagé scientifiquement ou théoriquement, mais tout autant, doit être jugé normativement, en l’occurrence à la lumière des valeurs universelles de la morale, que Comte-Sponville paraît désormais abandonner au profit de la notion d’éthique qui renvoie à des valeurs particulières et non obligatoires. C’est bien pourquoi, selon lui, le capitalisme n’est pas immoral mais a-moral, ses effets inhumains échappant donc à toute condamnation authentique et universelle : que l’homme capitaliste fasse du mal aux autres hommes sans capital autre que leur force travail, il ne semble pas le soupçonner un seul instant ni s’en indigner !

2 Il est vrai que pour lui il y a la « démocratie participative », laquelle est responsable de ce qui va mieux aujourd’hui, plutôt que hier, et qui est donc l’actrice des progrès continus que nous connaissons. Ici, il oublie deux choses, et ce double oubli témoigne d’une superficialité dans l’analyse socio-politique qui, franchement, me surprend. D’abord les progrès, sociaux essentiellement, obtenus depuis deux siècles en France, ne sont pas dus à la « démocratie représentative » en tant que telle : ils ont été obtenus contre elle, arrachés ou imposés à elle par les luttes de classes, syndicales ou politiques et son seul mérite (et c’en est un, c’est vrai) est de les avoir acceptés et validés juridiquement, spécialement quand c’était la gauche qui était au pouvoir (1936, 1945,1981/1983 – 1968 étant à part), donc dans un rapport de forces politiques donné. Avec ce triste paradoxe : alors qu' aujourd’hui le système soviétique s’est effondré (avec ses terribles défauts, qu’il faut aussi reconnaître, là n’est pas la question), une vague néo-libérale a déferlé sur l’Europe et ses élites vaguement « de gauche » et elle s’en est prise peu à peu à tous ces acquis, surtout après la crise financière de 2008, au point de faire régresser notre système social et de paupériser une large partie de la population, classes moyennes comprises : voir les pays qu’a cités Bégaudeau comme l’Espagne, le Portugal, la Grèce et j’ajoute la Hongrie et la Pologne où même les droits de l’homme sont menacés ! Où est le progrès « spontané » de l’histoire, dû à la démocratie, ici ? Quant à Macron, dont j’ai appris que Comte-Sponville s’en réclamait désormais, il n’aura fait qu’accentuer avec un cynisme et une violence insupportables cette tendance déjà à l’œuvre sous Hollande… à l’initiative du même Macron, au demeurant.

3 S’ensuit, très normalement dans le cadre de son « logiciel de pensée », un mépris du mouvement des « gilets jaunes » qu’il réduit à ses violences (oubliant celles qui ont accompagné Mai 68) et passant sous silence les violences policières et les manipulations des informations officielles sur ce qui s’est réellement passé. Mais  surtout, il y a chez  lui une véritable cécité devant la  signification sociale profonde de ce mouvement exceptionnel par son ampleur et sa durée, qui a surpris tout le monde. Cette cécité n’est pas acceptable venant d’un intellectuel qui n’est pas ignare ou inculte s’agissant de l’origine des mouvements sociaux. Ses saillies sur le caractère composite de ce mouvement, qui n’en ferait pas un mouvement « de classe », sont ridicules quand on sait que 70/100 de la population l’ont soutenu. Car l’immense majorité y a reconnu son propre malaise, ses déceptions et frustrations sociales et économiques, déjà anciennes mais accélérées par la politique de Macron et, mieux si j’ose dire, l’on a vu émerger un profond sentiment d’injustice devant les inégalités de statut et de revenus, qui vont croissant, entre les très riches et une grande partie du peuple. C’est la manifestation de ce sentiment proprement moral en politique qui me réjouit et devraient réjouir ceux qui n’ont pas un caillou à la place du cœur, et je suis désolé de voir un ancien communiste (qui a réussi socialement, il est vrai) et, tout simplement un philosophe, dit « spécialiste de la morale », ne pas avoir manifesté la moindre trace de « compassion », sinon d’estime ou d’admiration, devant ce qui s'est passé. Par contre, et à l’opposé, s’il y avait une vraie critique à faire sur ce mouvement social, elle porterait sur son inculture politique relative : a-t-on remarqué que la protestation globale a porté sur le gouvernement et sa politique, que les patrons n’ont pas été attaqués et, tout autant, que le système capitaliste national, européen et mondial (ils sont indissociables) n’a pas été critiqué en tant que système ? Bref, la dénonciation des faits d’injustice n’a pas vu que c’étaient des effets de causes structurelles allant bien au-delà de mesures gouvernementales qui ne font, en réalité, que les activer. Il y là une tâche énorme qui attend les progressistes (pour employer un terme générique ) : éduquer le peuple (cela a été brièvement évoqué), lui apporter un connaissance critique des bases de notre société, développer la conscience de valeurs morales universelles centrées sur l’humain, tout cela de façon à ouvrir la possibilité d’un réel changement en profondeur, que j’appelle quant à moi : le dépassement du capitalisme qui semble à bout de souffle et qui, par ailleurs, nous mène, par son productivisme effréné, à la catastrophe écologique. C’est pourquoi il faut mettre de vrais mots, à savoir des concepts, sur les maux dont les hommes souffrent et quand on se déclare incompétent, comme l’a fait Comte-Sponville, alors, comme l’a dit Bégaudeau (ou Porcher), on se tait : dans ce cas, le silence est plus estimable et plus intelligent que le suffisance verbale sur fond d’ignorance culturelle.

4 L’autre chose qui a été oubliée ou méconnue par le même, c’est l’insuffisance de la seule démocratie représentative. Alors là, on tombe des nues, tant cette méconnaissance occulte l’enseignement de Marx (qu’il est censé avoir lu et compris) et ce depuis son opuscule La question juive : Marx (je ne parle pas du « marxisme commun ») n’a jamais récusé la démocratie politique, dont 1789 nous a laissé l’héritage, en elle-même – il y voyait un « progrès » et un « pas en avant nécessaire » (je le cite) – mais le fait qu’elle se cantonnait à la sphère politique, laissant de côté le social et l’économique, générant donc des illusions sur une dite « démocratie parfaite » ou « complète » qu’elle ne suffit pas à assurer, d’autant plus qu’elle fait l’impasse sur les conditions éducatives et culturelles qui permettent aux hommes d’être des citoyens accomplis et qui relèvent d’un travail qui est hors de la politique, entendue au sens institutionnel du terme ! Alors oui à la démocratie représentative – on ne saurait se passer de médiations politiques dans une société complexe –, mais à condition de ne pas être aveugle devant ses insuffisances et de ne pas en fantasmer naïvement la perfection. Et tout autant, il faut dire non à la « peur du gendarme » ou à la « crainte du pouvoir » comme facteur d’obéissance démocratique aux lois, ce à quoi il s‘est permis de faire scandaleusement allusion, Spinoza à l’appui, alors que celui-ci préconisait le contraire sur le fond (voir son Traité théologico-politique) que notre philosophe devrait connaître !

Pour finir, je constate à quel point un clivage intellectuel, idéologique et politique profond, existe dans ce qu’on peut appeler l’intelligentsia française, bien que je n’aime pas cette expression, qui oublie tous ceux qui n’ont pas accès à la publicité médiatique et n’en pensent pas moins, sinon mieux. Je constate qu’une partie de celle-ci s’affiche de plus en plus à droite, sans souci moral, donc du côté du pouvoir en place – ce qui lui assure un minimum de notoriété publique. Mais il y en a une autre, tout aussi importante, sinon plus, créative et critique, largement ignorée, non soumise au réel tel qu’il se présente, c’est-à-dire tel qu’on nous le présente idéologiquement, donc faussement. C’est à elle que j’ai voulu, modestement, rendre hommage par ce billet.

                                              Yvon Quiniou

NB : J’aurais aimé aussi  préciser les interventions « critiques » » de Arnaud Viviant et de  Dominique Jamet, qui n’ont pas perdu  le sens de « l’esprit critique et généreux ». Comme quoi, « le pire n’est pas sûr » !

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