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Billet de blog 3 nov. 2014

Sapin, l'économisme contre le socialisme

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Michel Sapin s'est exprimé dimanche longuement sur France Inter, avec une vigueur froide, pour tracer le bilan de la présidence Hollande à mi-mandat. Et il l'a fait d'une manière assez ahurissante, celle d'un serviteur zélé du gouvernement, sans le moindre  recul critique ou le moindre regret quant aux effets sociaux de la politique menée depuis deux ans et demi.

Ce qui frappe d'abord, c'est la manière purement comptable d'apprécier celle-ci, en termes exclusivement quantitatifs de réduction de la dette et d'équilibre du budget, comme si c'était la priorité fondamentale de notre situation et alors que sur ce terrain-là l'échec est patent, la politique austéritaire étant contre-productive, nourrissant ce qu'elle prétend combattre. Et il s'est exprimé sans s'interroger sur la cause première de cet échec, à savoir l'intégration dans une Europe au service de la rentabilité du Capital, fondée sur des dogmes libéraux qui bloquent toute intervention régulatrice (au minimum) de l'Etat dans l'économie au nom d'une concurrence "libre et non faussée", c'est-à-dire débridée - Europe que les socialistes ont eux-mêmes voulue et décidée en votant le Traité européen, créant ainsi les contraintes auxquelles ils se disent désormais inévitablement soumis. Et le discours guerrier de la concurrence ou de la compétitivité économique entre les nations remplace alors une vision de l'avenir, autrement généreuse, fondée sur l'association, l'organisation et l'entente des diverses économies nationales (pour ce qu'il en reste malheureusement). De même,  on assiste à un recours constant au concept magique de "croissance" qui est également désolant, comme si l'augmentation de la richese matérielle produite était LA solution à nos maux. C'est oublier non seulement les dégâts écologiques que cette croisssance aveugle va  entraîner un peu partout, mais aussi l'idée fondamentale de partage et de mise en commun  (des biens, des moyens de production, des ressources naturelles, du travail, etc.) qui est au coeur de l'idée socialiste depuis son origine au 19ème siècle. C'est oublier encore que la richesse déjà existante est énorme - la France n'est pas un pays pauvre, ce sont les classes populaires qui le sont ou le deviennent, faute de ce partage. Mais on touche alors à une question tabou alors que sa réalité est aveuglante : celle des inégalités sociales en France (comme en Europe et dans le monde) qui s'accroissent d'une manière scandaleuse, sans que le niveau de vie des plus démunis augmente pour autant.

J'ai dit "d"une manière scandaleuse", on pourrait dire aussi indigne. Or ce vocabulaire a disparu du langage des "socialistes", pour une raison simple : il est normatif et ne se met pas en équations, il est qualitatif, moral et porteur  de l'exigence d'une société toute différente, ce qui est exclu quand on n'appréhende la réalité qu'à travers le prisme quantitatif de l'économie transformée indûment en science. C'est cela l'économisme, l'économie portée à l'absolu et décidant seule de nos évaluations et de nos décisisons, sans que les conséquences humaines de celles-ci soient un tant soit peu prises en compte ou érigées en critère de jugement essentiel de la valeur d'une politique : quels intérêts sert-elle, quel bonheur ou malheur entraîne-t-elle pour le peuple, quels effets a-t-elle sur notre cadre de vie? Et, comme l'indiquent très bien B. Maris et R. Debray dans un récent entretien de Marianne, cela tue l'idée même de politique : à la fois l'idée que les hommes ont une prise sur leur devenir - on peut changer les choses, il n'y a pas de "lois naturelles" du fonctionnement de l'économie auxquelles il faudrait se soummettre comme on se plie aux lois de la météorologie (Marx a défininitivement ruiné cette idée) - et celle que ce pouvoir des hommes sur leur histoire doit s'inspirer aussi de valeurs que j'appelle morales (plus que simplement éthiques), fondées sur le critère de l'intérêt du plus grand nombre. Ce sont elles qui nous poussent à nous révolter (contre les privilèges de classe, par exemple), à nous indigner et à vouloir humaniser le monde, et elles nous éloignent définitivement de ce "regard froid" que Raymond Aron entendait porter sur le réel en bon libéral qu'il était et que les socialistes au pouvoir ont désormais adopté, oubliant les leçons de Rousseau, de Kant, de Marx aussi (quoi qu'il en ait dit), de Jaurès (ce grand humaniste) et d'autres. Pour eux il n'y avait pas de politique digne de ce nom sans référence à un idéal de justice sociale et une attention aux souffarnces des hommes en société (mais les ont-ils lus seulement?).

D'où, dernier point, les choix politiques de Sapin, clairement assumés et même claironnés, et qui sont tout aussi ahurissants. D'abord il refuse, s'agissant des contreparties qu'on est en droit d'exiger du patronat en raison des cadeaux financiers qu'on leur accorde dans le cadre du "pacte de compétitivité" (toujours la compétition!), qu'on puisse les y contraindre! Adieu donc l'Etat et son pouvoir légitime d'imposer, dès lors qu'il a été élu démocratiquement dans ce sens, des mesures de justice sociale inspirées par la volonté générale! On n'est pas là, dit-il sans sourciller, voire en s'en félicitant, pour contraindre chaque patron mais pour suggérer aux patrons pris dans leur ensemble qu'il serait bon qu'ils le fassent, dans un dialogue apaisé destiné seulement à les convaincre ou à les persuader, sans garanties tangibles assurées de leur côté, bien évidement. Qu'il y ait là une obligation indissolublement morale et politique devant s'inscrire dans une législation contraignante comme toute législation, lui est parfaitement étranger. Son argument essentiel? Ce serait là du soviétisme dépassé dont on aurait vu les dégâts au siècle dernier. Quel contresens témoignant d'une rare inculture! Sait-il seulement que le "soviétisme" (mal nommé ici, au demeurant : ce fut initialement un mouvement démocratique parti de la base!), disons le stalinisme avec son hypertrophie totalitaire de l'Etat, n'était pas du socialisme (et encore moins du communisme) et que, de toute façon, le socialisme pour Marx présupposait le capitalisme développé (voir mon Retour à Marx, Buche-Chastel) et qu'il ne pouvait donc venir qu'après ce même capitalisme et ses acquis (même J. Attali l'admet!). Dans ce cadre, l'Etat a un rôle à jouer, spécialement dans l'économie : Etat stratège, Etat régulateur, Etat propriétaire, usant normalement de son pouvoir pour modifier éventuellement en profondeur les rapports sociaux, dont Sapin oublie ou ne veut pas savoir qu'ils sont fondés sur l'exploitation du travail humain : la richesse capitaliste, c'est du travail extorqué aux travailleurs! Et la social-démocratie authentique a pu esquisser au siècle dernier ce que pourrait être le rôle positif de l'Etat dans le cadre d'une voie progressive et démocratique au socialisme... mais elle s'est arrêtée en chemin, avant de dégénérer aujourd'hui. 

Que devient alors le socialisme de M. Sapin, mot dont il prétend se réclamer, alors qu'on lui demandait ce que devenait la socialisation de l'économie que ce terme signifie?  La préservation des acquis sociaux, sans au-delà susbtantiel, et ce à l'instant même où son gouvernement les rogne peu à peu dans tous les domaines, ce qui transforme cette préservation proclamée et revendiquée en une véritable régression sociale généralisée, largement inédite en France, qu'il ne veut pas admettre et assumer, sous peine d'apparaître comme un dirigeant cynique sans morale politique. Ainsi, à mi-mandat, le cynisme réel aura été camouflé par le mensonge sur une radio publique! C'est insupportable pour un homme de gauche, même quand il doute de la possibilité d'une alternative profonde au capitalisme actuel, ce qui n'est pas mon cas, je le dis tout de suite. Ne nous étonnons pas, après cela, si la menace Le Pen se précise à l'horizon!

                                                             Yvon Quiniou

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