L'hypothèse d'une nouvelle union de la gauche

La conjoncture actuelle qui fait suite à l'affaire Fillon et à la désignation de Hamon pour la présidentielle, se révèle inédite et porteuse d'espoir pour la gauche. Des sondages indiquent que le total des intentions de vote pour ses candidats avoisinerait les 30/100 et lui assurerait la présence au second tour. Mais à une condition: qu'elle se réunisse sur la base d'un contrat de gouvernement,

L’hypothèse d’une nouvelle union de la gauche 

Ce billet ne d’adresse qu’à ceux, intellectuels ou non, qui ne croient pas que le capitalisme soit « l’horizon indépassable de notre temps » (pour inverser une formule célèbre de Sartre) et qu’il faut le dépasser ou, au minimum, le transformer substantiellement vu le mal qu’il fait aux êtres humains dans toute une série de domaines. Et il est motivé par divers sondages tout récents pour la présidentielle, après la victoire de Hamon à la primaire du PS. Il apparaît que le total des intentions de vote réparties entre Hamon, Mélenchon (avec le PC) et les Verts avoisinerait les 30/100. D’où cette idée toute simple : étant admis malheureusement que Marine Le Pen sera au second tour, que la droite est en chute libre en raison de l’affaire ou plutôt des affaires de Fillon, on peut envisager que la gauche réunie soit présente elle aussi au second tour et, dans ce cas, qu’elle y soit victorieuse. Car on voit mal une droite modérée voter pour la candidate du FN, et une partie des classes populaires, séduites par la « façade » sociale de son programme, pourrait très bien revenir à une gauche tournant clairement le dos, enfin, au libéralisme et s’adressant prioritairement  au monde du travail. Mais comment ?

Une simple addition majoritaire de voix ne fait pas un succès si les partis qui en bénéficient restent séparés. Il faut donc concevoir le projet d’une union de ceux-ci, comme il y en a eu une autrefois, mais à une condition essentielle : qu’elle se fasse sur la base d’un contrat explicite de gouvernement, respectantle poids électoral des uns et des autres, contrairement à ce qu’il s’est passé en 2012 où Hollande, élu grâce aussi aux voix du Front de gauche, en a fait ensuite totalement abstraction, comme il a fait abstraction des exigences sociales, généreuses et progressistes dont ce Front était l’expression. Il faudra donc un programme politique négocié entre des candidats porteurs d’objectifs pourtant différents dans certains domaines : de Hamon au PC et aux Verts en passant, évidemment, par Mélenchon, disons que le niveau des mesures de gauche à prendre, sinon même le niveau de radicalité anti-capitaliste, n’est pas le même. Mais autant un pareil projet était inenvisageable avec la ligne d’un Valls proclamant qu’il y avait en France deux gauches irréconciliables (avant qu’il le nie hypocritement dans sa campagne de la primaire socialiste), autant il semble que la ligne politique de Hamon se situe clairement dans le cadre de cette réconciliation à opérer, idéologiquement et pratiquement : niveau de vie des plus faibles, réduction des inégalités, protection sociale, préservation et amélioration des services publics, éventuel revenu universel, transition écologique, révolution fiscale s’en prenant aux possédants, etc., tout cela est bien marqué d’un souci de justice sociale qui est incontestable. Et après, il y aura aussi les législatives qui révéleront le rapport des forces entre les partenaires et indiqueront les concessions réciproques que les uns et les autres devront ou accepteront de faire (comme sur l’Europe, le nucléaire, la mondialisation, la laïcité, entre autres)… à condition que la lutte des ego partisans ne l’emporte pas. Car des concessions sont des compromis indispensables et non des compromissions dont il faudrait avoir honte parce qu’elles porteraient atteinte à des convictions profondes. C’est ainsi, et pour parler de moi à tire de simple exemple, je me suis engagé depuis toujours dans la voie d’un authentique socialisme démocratique (c’est là un pléonasme !), étape éventuelle (l’avenir tranchera) d’un possible communisme dans un lointain futur. Mais je préconise, à la façon de Jaurès ou d’un Russell dont j’ai parlé ici même, une voie progressive vers cet objectif, par étapes justement, respectant constamment le suffrage universel – bref une « évolution révolutionnaire » ou, si l’on préfère car une évolution historique, contrairement à une évolution naturelle, ne se fait pas toute seule, un « réformisme révolutionnaire » qui n’oublie pas en chemin son objectif émancipateur final. Et, pour revenir à aujourd’hui, je prends en compte, l’impératif prioritaire d’empêcher l’arrivée au pouvoir, pour plusieurs années, d’une droite libérale, peut-être liée à l’extrême-droite, totalement rétrograde sur le plan économique et social, dangereuse sur les plans de la démocratie et celui des mœurs, voire sur le plan culturel. Ne voit-on pas l’Académie des sciences morales et politiques (qu’on ferait mieux d’appeler l’Académie immorale des sciences politiques !) s’en prendre à l’enseignement de l’économie et à sa prétendue orientation marxiste ? Mais, heureusement, il n’est plus certain qu’un prochain gouvernement mette en œuvre ses recommandations.

Reste une dernière question : le cas Macron. Même si une union de la gauche telle que je la souhaite peut connaître une certaine déperdition sur sa droite et sur sa gauche (mais en restant largement devant lui), il n’est pas question que des citoyens de gauche puissent voter pour un homme qui poursuit une carrière individuelle ostensible, qui prétend sortir du cadre de l’opposition droite/gauche (ce qui est absurde : il correspond à un clivage d’intérêts de classe) et qui reçoit de nombreux appuis de la droite elle-même. A quoi s’ajoute un discours politique fait de « mots creux », fondés comme on a pu le dire, sur la « performance » (comme au théâtre, si l’on veut) liée au ton et à la forme du discours, fait ici de stéréotypes vides de contenu et dont l’appel incantatoire à la nouveauté, au changement ou au progrès (non définis) cache à la fois le vide intellectuel de sa pensée et les intérêts du système capitaliste qu’il entend servir. Il  croit à son efficience, certes, mais  il en masque les profondes injustices et il le flatte complaisamment parce qu’il entend se faire élire par ses partisans. Quoi qu’il en soit et quelle que soit la situation, je ne voterai jamais pour lui, même au second tour (au cas où il y serait), pour une raison simple : il incarne une politique libérale qui a nourri la montée du Front national depuis des années et voter pour lui  ce serait voter pour l’incendiaire qui se fait passer pour un pompier !

Non décidément, l’hypothèse d’une nouvelle union de la gauche que j’envisage et que je souhaite dans la conjoncture actuelle (surtout si elle se confirme dans les sondages), est la seule qui soit à la fois réaliste et souhaitable, car elle est le seul rempart contre le pire, lequel  n’est jamais sûr ! 

                                                                           Yvon Quiniou

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