Houellebecq, malgré tout

Le roman «Sérotonine» de Houellebecq peut prêter à contestation, malgré son succès médiatique, en raison de son vocabulaire sexuel vulgaire ou de sa misogynie, qui frisent la provocation. Il faut dépasser cette impression: c'est un livre fort dans son portrait critique de notre société et, surtout, son analyse profonde de l'amour, remède à sa ou à notre tristesse.

                                                       Houellebecq, malgré tout 

On peut hésiter à aimer, voire à admirer Houellebecq, indépendamment de son succès médiatique qui n’est pas un critère de qualité en soi et quels que soient ses choix politiques hors littérature (voir son admiration pour Trump, que j’ai dénoncée ici même).  Or je dépasse finalement cette hésitation devant son denier livre, Sérotonine, sachant que je ai toujours défendu cet auteur depuis Extension du domaine de la lutte et Les particules élémentaires (j’avais soutenu ce livre dans L’Humanité à sa parution) et que j’y ajoute un goût fort pour sa poésie, insuffisamment connue.

Pourtant, j’ai failli bloquer d’emblée au début, devant son récit sur les autoroutes rectilignes d’Espagne qui l’ennuient, le font fumer comme un pompier et même risquent de l’endormir – ennui initial qui est aussi celui du lecteur. De même, l’abondance des histoires de bites, de chattes  ou de culs plus ou moins tentants et faciles à pénétrer, jusqu’à ce que son médicament antidépresseur l’empêche de bander (je m’excuse, je m’exprime comme lui !) et en fasse un « athée du sexe », malheureux comme il se doit et rendant ses amantes malheureuses. A quoi s’ajoutent des propos sur les femmes d’une misogynie insupportable et d’une rare vulgarité, misogynie à laquelle il ne nous avait pas habitués. Au point que, au souvenir de son œuvre antérieure on se demande si c’est au premier ou au second degré qu’il faut prendre ses propos : est-ce son personnage (malgré le « je » du narrateur) qui parle ainsi ou est-ce lui, Houellebecq qui se projette et se déguise en lui ? Ou encore, comme je l’entends souvent, est-ce de la simple provocation, avec succès littéraire assuré ?

Cependant, eh oui, les choses sont contradictoires, il y en a de belles et mêmes de fortes dans ce livre. Je commence par les choses fortes qu’il contient : le portait formidablement exact (même si l’exactitude ne donne pas un style) d’une société cruelle, gangrenée par l’argent et l’égoïsme. Son parcours dans la Normandie, cette « Suisse normande » dit-il,  et ses alentours, avec leurs élevages industriels abominables pour certains animaux, est vraiment fort, terrible , à la limite du supportable, bien qu’il soit capable d’évoquer de manière magnifique et poétique les paysages et la mer, avec ses rivages, de cette région. Mais il y a aussi, sa critique, pas seulement sous-jacente, du libéralisme et de l’Europe qui l’organise avec un cynisme économique et politique qu’il a le courage de dénoncer, évoquant à ce propos l’hypothèse d’une « régression de civilisation » que je partage. C’est dire qu’il y aussi une forme d’humanisme, même s’il semble ne pas aimer ce terme, qui anime ces pages.

Mais il y a plus fort encore et qui est carrément beau et émouvant, rejoignant le Houellebecq de toujours, avec ses ambiguïtés ou ses ambivalences : son rapport à l’amour. Car c’est manifestement la grande affaire de sa vie, plus : la grande affaire de la  vie selon lui, mais « brisé(e) par la société actuelle », comme si nous ne savions plus aimer, remplaçant les plaisirs et les joies de l’amour par l’enfermement dans les affaires, le commerce ou le consumérisme de masse, bref dans une forme abêtissante de « matérialisme pratique ». Cet amour, il en analyse fort bien l’intensité, les dérives, les extrêmes, les contradictions aussi, voire les déchirures qui mènent à sa fin. De ce point de vue, le récit maîtrise remarquablement la succession de ses différentes expériences sentimentales, quitte à en bouleverser la chronologie, sans verser dans le désordre temporel. Et manifestement, c’est sa première histoire d’amour, dont il nous parle tardivement, celle qui  l'attacha à Camille, qui lui fit côtoyer et même connaître une forme absolue de bonheur qui restera en lui comme une lumière inextinguible, mais passée, dépassée dans une vie marquée par la tristesse.

Car il y a cela aussi chez lui : un désespoir existentiel lié à la perspective de la mort et qu’il exprime sans pathos, voire avec une certaine dérision ou distance vis-à-vis de lui-même. Cela lui a fait aimer l’atmosphère funèbre de l’œuvre de Thomas Mann (La montagne magique, Mort à Venise) ou les intuitions de Proust sur le temps, quitte à leur reprocher de ne pas s’y être tenus et d’avoir versé dans une vie superficielle, c’est-à-dire inauthentique pour lui, hors de la création. Cela peut expliquer sa tentation du suicide mais aussi, paradoxalement parce que allant en sens contraire, la présence de curieux  accents quasiment religieux, que peu de critiques ont remarqués, comme quand il conclut, à la lumière étrange ici du Christ, qu’il y a en nous des « élans d’amour » qui ne demandent qu’à se réaliser et qui peuvent donner lieu à des « extases » (dernière page). Cette dimension, à peine évoquée, compense son désespoir, mais sans l’annuler puisque la mort est au bout du chemin et ôte son sens à l’existence.

L’amour à nouveau, donc, et ses élans. L’analyse qu’il nous en offre peut nous déconcerter ou nous heurter, mais je la trouve profonde. Son originalité (si l’on peut dire, mais on verra que c’est justifié) consiste en ce qu’il le déclare inséparable de la sexualité et donc du rapport sexuel. Or ce qui est étonnant et rend son livre complexe, c’est que le vocabulaire pour la désigner change entièrement, tout en visant exactement la même chose : point de bite, de chatte ou de cul, ici, point non plus de femme baiseuse ou salope, mais une relation incarnée (et pas purement spirituelle ou amicale) qui va, selon lui, jusqu’à la fusion réelle (ce qui vrai), cette fusion qui lui semble la finalité même de l’amour… alors que beaucoup la contestent en évoquant ses dangers, la confondant au demeurant avec la confusion dans laquelle l’identité des amants disparaît (voir mes Fragment de l’amour). Mais tout en réhabilitant pleinement cette dimension fusionnelle, qui dépasse le seul rapport sexuel puisqu’elle est le ciment psychologique du couple réussi, il tient absolument à faire de l’acte d‘amour, dans ses répétions même, la base ou le fondement de lamour dans toute sa profondeur et ses multiples faces. Au point de préciser à un moment que lorsque cet aspect charnel disparaît, l’amour meurt, fut-ce par étapes : éloignement, indifférence, disputes, haine, rupture.

On aura compris, je l’espère, que nous sommes globalement en présence d’un très bon livre : inégal, certes, et parfois irritant ou un peu ennuyeux  (le début, des scènes de repas dans un café), mais d’une grande richesse et d’une grande complexité. Il ne faut pas se laisser avoir par son allure provocatrice et, à l’inverse, se laisser porter et parfois enchanter par la veine amoureuse, fût-elle désespérée, qui le porte.

                 Yvon Quiniou. Auteur des Fragments de l’amour aux Cahiers de l’Egaré.

 

 

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