Si Mélenchon, en un sens la laïcité est athée!

La laïcité doit-elle refuser d'être athée? Mélenchon vient de le déclarer, confondant deux sens de ce mot : l'athéisme positif, respectable au demeurant, qui nie Dieu, et l'athéisme privatif ou agnosticisme. Or l'Etat républicain ne peut qu'être athée en ce deuxième sens, et il doit garantir le droit à la critique des religions dès lors qu'elle respecte les personnes croyantes.

                                              Si Mélenchon, en un sens la laïcité  est athée ! 

Décidément Mélenchon est un homme décevant, girouette comme il y en a peu, obsédé par le pouvoir et, sur cette base, prenant des positions successives contradictoires ayant pour seul but de flatter un électorat varié, qu’il vise uniquement à conquérir pour se faire élire à la prochaine présidentielle.

C’est ainsi que tout récemment sur une chaîne de télévision, oubliant sa formation philosophique, il a affirmé que « l’Etat n’est pas athée » ou, plus exactement, que la laïcité n’a pas à professer « un athéisme d’Etat ». Mais cette formulation repose sur un contresens sur l’athéisme que sa  culture intellectuelle, voire l’ambition politique que est la sienne, auraient dû lui interdire de commettre. Il confond en effet, ou fait semblant de confondre par calcul politicien, l’athéisme positif, si l’on peut dire, qui nie vraiment et dogmatiquement Dieu, à savoir son existence (ce qui est d’ailleurs parfaitement respectable parce que concevable)  et l’athéisme privatif, qui s’abstient de se prononcer sur son existence, qui est sans Dieu – a-thée, avec un tiret – et qui revient à l’agnosticisme. Or un Etat républicain et laïque, comme il se doit et comme cela est le cas en France, est précisément athée au sens privatif : sans Dieu, ignorant la question ou n’y prenant pas position. Donc ne rejetant pas cette forme d’athéisme,  mais au contraire le préconisant ou le mettant en oeuvre officiellement ou juridiquement, parce que laïque précisément. Cela lui commande aussi, en sens inverse, de ne pas prendre position contre les croyances religieuses et les pratiques dans lesquelles elles s’incarnent, dès lors que la référence d’Eglise à un Dieu, quel qu’il soit, respecte les lois du vivre-ensemble et la liberté de conscience et d’expression de chacun – ce qui n’est pas le cas de toutes les  religions dans leurs pratiques effectives. Nombre d’entre elles comportent des prescriptions proprement inhumaines, comme le mépris de la chair, le refus du divorce, la domination de l’homme sur la femme, la condamnation de l’homosexualité, qui débordent sur la vie publique et ont cru pouvoir s’inscrire dans les lois de l’Etat ou en tout cas l’ont voulu : voir, il n’y a pas si longtemps, la Manif pour tous contre le mariage homosexuel, ou l’existence même d’écoles privées, parfois financées par l’Etat, qui sont des lieux d’endoctrinement religieux! Sans compter que souvent elles se sont haïes (il y a eu un antisémitisme catholique) et se sont fait la guerre entre elles, sur la base d’un dogmatisme inadmissible, et que l’une d’entre elle continue d’être animée par un esprit guerrier moralement insupportable – je n’insiste pas. A l’inverse et pour réhabiliter l’athéisme sous ses deux formes, on n’a jamais vu les athées se faire la guerre  en tant qu’athées : c’est pour de tout autres raisons, extérieures à ce champ intellectuel, qu’ils ont pu se combattre et il n’y a donc  jamais eu de guerres d’athéisme comme il y a eu des guerres de religion.

Par contre, il doit être clair que, dans une République laïque qu’on peut dire officiellement agnostique, la critique des religions, de leurs croyances ou de leurs pratiques (comme de l’athéisme positif au demeurant) est de droit dès lors qu’elle s’accompagne du respect absolu des personnes croyantes. On n’interdira pas, par exemple, de penser et de dire que la religion est le « soupir de la créature opprimée » qui l’entretient idéologiquement dans son oppression, comme le pensait justement Marx, ni d’admettre avec Freud qu’elle est l’expression, voir la source d‘une névrose spécifique, la névrose religieuse, qui fait souffrir les êtres humains en toute inconscience (voir, de lui, L’avenir d’une illusion, ce texte admirable de lucidité et d’humanité). La tolérance, donc, ne doit pas être à sens unique et ne pas ressembler à celle que préconisait J. Locke dans sa Lettre sur la tolérance dans une Angleterre minée par les conflits interreligieux… qui excluait l’athéisme, position qu’on oublie systématiquement !

Ignorer tout cela de la part de Mélenchon, ou laisser croire qu’on l’ignore, relève, je le répète, d’un misérable calcul politicien qui vise à se concilier un électorat religieux, en oubliant tous les malheurs que les religions ont entraîné ou ont alimenté dans l’histoire humaine et que tous les grands penseurs progressistes ont dénoncés sur la base d’un simple constat et d’une exigence à la fois rationnelle (théorique) et raisonnable (pratique ou morale). Voila à quoi mène l’obsession du pouvoir chez beaucoup d’hommes politiques, cette obsession qui augmente dangereusement à notre époque et qui désespère beaucoup de ceux qui ont cru longtemps à la dignité de la politique ! C’est ainsi aussi que l’on ouvre la porte à l’extrême-droite, alors même que celle-ci n’est pas « athée » (aux deux sens du terme, donc), étant favorable aux pires régimes religieux de la planète, et le serait encore moins  si elle était au pouvoir, tout en faisant croire qu’elle l’est ou le serait si elle y accédait. 

NB : Pour ceux qui me trouveraient bien sévère vis-à-vis des religions en général, je rappelle seulement que l’hindouisme tel qu’il se développe en Inde aujourd’hui, vire à un totalitarisme insupportable, à retombées criminelles dont sont victimes les chrétiens et les musulmans. Bravo !

                                                    Yvon Quiniou

 

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