Importance et actualité de Marx

Le bicentenaire de la naissance de Marx est l'occasion de lui rendre hommage tant sa pensée est importante et trouve une actualité renouvelée dans le contexte de la mondialisation capitaliste et de ses ravages. qu'il s'agisse de sa philosophie, de sa conception de la religion, de ses analyses économiques surtout, il nous aide à envisager un socialisme à venir.

                                                         Importance et actualité de Marx 

 Il me faut bien rendre hommage à Marx, cette année où il aurait eu 200 ans et où tout le monde (ou presque) en parle. Je le ferai en m’inspirant d’une interview que ma demandée un journal incontestablement progressiste de Genève, Gauchebdo, qui consacre son n° du 4 mai entièrement à Marx et en m’appuyant sur les excellentes questions qui m’ont été posées.

 

1 Le Marx philosophe

Marx est un grand penseur, à l’itinéraire singulier : brillant philosophe de formation, il se déclare très vite matérialiste (bien que lecteur de Hegel) et procède alors à une critique rétrospective de la tradition philosophique, dont les systèmes partent d’un principe spirituel, comme les Idées, Dieu ou l’Esprit, pour expliquer le monde et l’homme. Il n’y voit qu’une façon multiple d’interpréter la réalité au lieu de la connaître scientifiquement pour pouvoir la transformer et y réaliser ses idéaux. Cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner la réflexion philosophique, mais que celle-ci doit s’articuler aux sciences pour penser avec elles et évoluer en tenant compte de ses progrès. Cela donne un matérialisme qui fait de la matière la seule réalité, mais une réalité en perpétuel changement (ce qu’on appelle la dialectique) et qui considère l’homme comme un produit de l’évolution de la nature et donc comme une forme de celle-ci (point confirmé par Darwin). Mais simultanément, c’est son originalité la plus forte, il fait de cet homme un être lié à l’histoire : à la fois il la fait et il est fait par elle, ce qui interdit de le figer dans une essence fixe et indépassable, et il est lié aux autres. Cela permet d’envisager qu’il progresse en faisant progresser son histoire sociale : c’est le contraire à la fois d’une vision pessimiste de l’humanité et d’une vision utopique de l’avenir ! 

2  Face à la religion : un diagnostic qui n’est pas dépassé, mais doit être complété.

Il y a là un point délicat politiquement mais qu’il faut avoir le courage d’affronter : Marx est un grand critique de la religion, de toutes les religions (comme son ami Engels). La critique de celle-ci est pour lui « la condition préliminaire de toute critique » a-t-il dit très jeune dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel (Introduction), pour la raison suivante : non seulement la religion a son origine dans les imperfections de la société, mais elle répand des idées fausses, plus : des illusions consolatrices qui nous masquent tout le malheur humain qu’elle comporte ainsi que ses causes effectives. Du coup, elle nous détourne de lutter contre la détresse ici-bas au nom d’un bonheur fictif au-delà : c’est le sens de sa fameuse formule qui en fait « l’opium du peuple ». L’histoire confirme ce propos : les religions ont  massivement joué un rôle conservateur au service des puissants – malgré les éléments éthiques qu’elles peuvent comporter et qui ont pu susciter des révoltes populaires contre l’injustice sociale, mais vite écrasées. Cela ne signifie pas qu’il veuille les réprimer ou les interdire comme on le croit (ainsi que l’ont fait, hélas ! les régimes staliniens), mais qu’il faut les critiquer idéologiquement et créer les conditions historico-politiques pour que les hommes n’en aient plus besoin.

Par contre on peut et on doit enrichir son analyse critique à l’aide de penseurs comme Feuerbach, Nietzsche (malgré l’aspect réactionnaire de sa philosophie politique) et surtout Freud grâce sa théorie des désirs inconscients et du rôle de l’enfance dans la genèse des croyances religieuses. Mais tous les cas, c’est bien « l’homme qui fait la religion » et non l’inverse, quoique à partir de facteurs multiples, pas seulement sociaux. 

3 La validité de son analyse du capitalisme est parfois contestée. Qu’en est-il ?

 Pour moi, l’essentiel de son analyse est toujours valable, sinon encore plus ! De nombreux économistes le reconnaissent, même s’ils n’adhèrent pas à son projet politique, et le journal Le Monde nous a appris récemment que le « retour à Marx » que l’on constate dans l’Université française s’effectuait aussi aux Etats-Unis chez de très nombreux jeunes militants de gauche ! Je précise donc rapidement ce qui est en jeu et doit être accepté : la structuration de la société en classes dont les intérêts sont antagonistes, leur lutte donc, l’exploitation de la force de travail des producteurs, l’extorsion de la plus-value qui tient à ce que seule une partie de la richesse qu’ils produisent leur revient sous la forme du salaire et, à la base de cet ensemble, la propriété privée des moyens de production qui appartiennent à la bourgeoisie. A quoi on peut ajouter ses conséquences sur la vie concrète des hommes au travail, avec l’augmentation un peu partout des drames dus à la course à la productivité et à la rentabilité.   J’indique aussi l’importance de l’idéologie, dont Marx a montré que, produite par une société donnée, elle tend à en masquer l’injustice  profonde. Mais, transformée, elle peut jouer un rôle positif dans les luttes populaires, sur lequel Gramsci a justement et fortement insisté. Ce qui est sûr et qu’on oublie trop souvent, c’est qu’il accorde une grande importance à l’action historique des idées : il ne verse pas dans une vision étroitement économiste de l’histoire !

Mais tout cela ne peut s’admettre qu’à condition de comprendre qu’il s’agit là d’une analyse structurelle et que ce capitalisme n’était qu’embryonnaire en son temps, que ses formes concrètes ont changé du fait de l’évolution du salariat, liée à celle des techniques de production, ce qui a entraîné l’apparition de nouvelles couches sociales (techniciens, employés, ingénieurs, cadres). Cependant, celles-ci, liées directement ou indirectement à l’industrie, sont bien toujours exploitées, même si c’est à des degrés très divers, surtout si l’on intègre les conquêtes sociales du 20ème siècle… mais qui sont en train de disparaître depuis la disparition du système soviétique, lequel , malgré ses défauts, obligeait le capitalisme à faire des concessions social à sa classe ouvrière ! Reste que ces modifications peuvent altérer la conscience de classe des exploités, surtout dans le cadre de la mondialisation, ce qui complique le travail d’éducation des consciences qu’il faut continuer à déployer ! J’ajoute que Marx a parfaitement dénoncé le règne impitoyable de la marchandise sur notre vie et qu’il a eu aussi ce trait de génie d’anticiper la mondialisation capitaliste actuelle, avec tous les effets impérialistes dévastateurs que nous lui connaissons. 

4 La plus-value bourgeoise issue de l’économie industrielle analysée par Marx est-elle remise en cause dans une économie de plus en plus financiarisée ?

 La plus-value demeure bel et bien parce que la richesse réelle est toujours produite par le travail humain, qui est la base de l’économie réelle. La financiarisation de celle-ci, si l’on peut dire, consiste en investissements hypothétiques, qui n’ont pas de traduction concrète assurée, et donc en profits ou intérêts anticipés, eux mêmes hypothétiques. C’est un capitalisme spéculatif qui joue à la roulette et risque de sombrer, comme on l’a vu en 2008, tout spécialement dans le secteur immobilier aux Etats-Unis. 

5  La disparition progressive de l’économie capitaliste. A partir de quoi l’envisager ?

Au départ il y a l’idée forte, strictement économique, que la valeur vient du travail vivant, celui des hommes, et qu’elle prend la double forme du capital variable lié au salaire et du capital fixe investi dans les machines : c’est la différenciation des deux qui engendre le profit, lequel ira en diminuant proportionnellement dès lors que le capital fixe va augmenter. Marx prévoit donc un amenuisement catastrophique de la plus-value, lié au développement des techniques de production, qui condamnerait à terme le système, du point de vue de sa logique propre. A quoi il faut ajouter, surtout, l’aggravation de l’inégalité économique entre les classes : on assiste soit à une paupérisation absolue des classes populaires, soit à leur paupérisation relative. C’est cela, fondamentalement, qui lui fait prédire une intensification de la lutte des classes, devant déboucher selon lui sur une révolte « immensément majoritaire » contre le capitalisme. Or, si le 20ème siècle a modifié l’idée d’un appauvrissement des classes populaires en Occident, on assiste, depuis la fin du système soviétique à nouveau, au retour  d’un libéralisme économique, autre nom du capitalisme, le plus sauvage qui relance l’actualité de l’analyse marxienne de l’appauvrissement absolu du peuple travailleur, et celle de son pronostic « révolutionnaire », pour le futur, de sa disparition, mais sans garantie certaine ! On pourrait objecter que l’expansion impérialiste du capitalisme pourrait lui offrir un débouché salutaire. Sauf que cette expansion a ses limites propres naturelles : comme le disait Rosa Luxemburg, « la terre est ronde ». 

6  Le dépérissement de l’Etat et la perspective d’une société sans classe

 Récuser cette dernière idée constitue le  type même d’un pronostic pessimiste sur le futur qui n’a pas de sens si l’on songe que l’histoire nous offre précisément le spectacle que tout change et que l’on peut passer d’une société à une tout autre société ! D’abord l’idée d’une société sans classe n’est pas aberrante : elle a existé au début de l’histoire humaine et on a bien supprimé ensuite l’esclavage et le servage. Pourquoi, du coup, ne pas envisager que le capitalisme disparaisse  et donc la propriété privée de la production responsable de tant de maux… et de guerres ! Ou alors il faudrait démontrer, comme l’ont cru le faire certains philosophes (Hobbes, Nietzsche), qu’il y a une nature humaine mauvaise et insociable, qui rend ce projet impossible ! Mais leur réflexion est sujette à caution.

Par contre, l’idée d’un dépérissement de l’Etat me paraît plus problématique : l’Etat de classe, avec ses fonctions répressives spécifiques, oui. Mais pas tout Etat : il y aura toujours des contradictions sociales ou individuelles, même au sein du communisme, qu’il faudra réguler par des lois édictées par un pouvoir incarnant une morale collective et imposant des normes au service de tous ! D’ailleurs, Marx n’était pas opposé à cette idée ! 

7 La conscience de classe, internationaliste, des prolétaires, obtenue par  le soutien des organisations ouvrières. Où en est-on de cette thématique ?

Question très importante ! Ce qu’on peut dire, c’est que Marx, dès le Manifeste, concevait cette perspective  à la  fois comme souhaitable, sinon impérative, et comme historiquement possible, sinon probable, du fait de l’internationalisation du Capital. Le drame est que, à la suite de la suite de la chute du système soviétique, avec tous ses défauts au demeurant, cette perspective s’est de fait écroulée. Nous sommes en présence d’un système capitaliste mondialisé, qui écrase les souverainetés politiques nationales. Et il le fait en s’organisant sur le plan international à travers des institutions supranationales (comme lui), telles le FMI,  l’OCDE ou l’Europe qui n’en est que le relais. Or en face, pour le contrer, il n’y a plus  grand-chose : l’Internationale socialiste est moribonde et l’Internationale communiste a disparu. D’où un déséquilibre dans le rapport des forces qui rend impossible, pour l’instant, une résistance internationale au capitalisme mondial. D’où aussi la nécessité, selon moi, d’une 5ème internationale et, à défaut, d’une promotion de la souveraineté politique des nations. 

8 En quoi Marx peut-il être considéré comme un des fondateurs du socialisme ?

Tout simplement parce qu’il est le penseur de l’émancipation humaine, sur une base à la fois scientifique ou  réaliste, mais aussi morale, liée à des valeurs universelles. Cette émancipation n’est pas seulement économique, sociale et politique ; elle est aussi celle de l’individu – de tous les individus – dont les potentialités de vie sont sacrifiées chez beaucoup. Il faut donc le séparer définitivement de ce qui s’est fait frauduleusement en son nom dans les régimes  de type soviétique, tant du point de vue de ses présupposés matériels que de ses formes politiques, sociales et anthropologiques. C’est la condition absolue pour relancer l’espérance socialiste ou communiste.

                      Yvon Quiniou, philosophe. Dernier ouvrage paru : Qu’il faut haïr le capitalisme. Brève déconstruction de l’idéologie néolibérale, H§O.

 

 

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