La morale contre la liberté?

Le journal Ouest-France vient de nous offrir un éditorial scandaleux, surtout par les temps qui courent. L'auteur y prétend, à l'aide d'un Max Weber déformé, que la morale, spécialement en politique, menacerait celle-ci de virer au totalitarisme. C'est oublier la leçon de la philosophie des Lumières (Kant, Rousseau) et à quel point la morale est au service de la liberté de tous!

                                                           La morale contre la liberté ? 

L’occasion de ce billet m’est fournie par un éditorial ahurissant et scandaleux du journal  Ouest-France , journal de province raisonnable d’habitude, auquel j’emprunte le titre en lui ajoutant un point d’interrogation : « La liberté menacée par la morale » (vendredi 3 juillet). Le thème de cet éditorial, écrit pourtant par un écrivain et éditeur, donc par un esprit qui n’est pas inculte, consiste à déclarer que la morale en politique, quand elle impose ses normes, est « totalitaire », porteuse de tyrannie ou de Terreur comme ce fut le cas selon lui dans toutes les « révolutions », à commencer par la française, la russe, bien évidemment, la cubaine ( ?), l’algérienne, etc. La base de son raisonnement est empruntée à Max Weber dans Le savant et le politique, dont il détourne d’ailleurs la signification : celui-ci oppose l’éthique (en non la morale !) de la conviction et l’éthique de la responsabilité, lui préfère cette dernière (ce qui est vrai) au nom d’un soi-disant refus du « manichéisme moral » (sic) du bien et du mal accusé dans un premier temps, par l’éditorialiste, de nier la « complexité » du réel et donc d’évacuer une vision saine de la politique qui serait, si on le comprend bien, pragmatique ou technique. Le totalitarisme de la morale en politique s’ensuivrait donc, avec ses effets dévastateurs sur notre liberté.

Il faut absolument répondre à ce genre d’accusation qui fait fi de tout ce que la grande tradition philosophique issue des Lumières ainsi que le simple bon sens nous font penser. D’abord, dans l’ordre des relations interindividuelles il est clair que si la morale restreint la liberté individuelle de l’action, elle ne la supprime pas, car c’est bien pour respecter celle d’autrui, donc sa personne même, que nous devons réprimer l’expression de ceux de nos  affects qui portent atteinte à la dignité personnelle des autres. Elle organise donc la co-existence des libertés, par exemple sur la base du principe kantien selon lequel nous ne  devons pas traiter l’autre comme un simple moyen et l’instrumentaliser au service de nos fins personnelles, mais le considérer comme une fin en soi ! Je m’arrête là tant la manière dont Kant a porté au concept ce principe dans Les fondements de la métaphysique des mœurs est impeccable, convaincante, et rejoint d’ailleurs la conscience commune (sauf celle de notre éditorialiste) comme aussi la morale évangélique… dont Ouest-France se réclame par ailleurs ! Comprenne qui pourra ! En tout cas il est clair que la morale est au service de la liberté de tous, ce qui signifie que nous devons renoncer à notre « libre » égoïsme individuel : c’est ce qui constitue le bien moral, favorable aux autres.

Mais il ne faut pas s’arrêter là et, contrairement à une mode idéologique détestable et dominante, étendre ce qui vient d’être dit sur la morale à la politique elle-même, en acceptant cette magnifique idée de Rousseau, formulée dans L’Emile ; « Ceux qui voudront séparer la morale et la politique, n’entendront rien ni à l’une ni à l’autre ». Traduisons : la morale doit se prolonger ou se réaliser en politique et, inversement, la politique doit s’inspirer de la morale quant aux fins qu’elle doit poursuivre ». C’est ce que lui-même a exprimé dans le Contrat social fondé sur un pacte issu de la liberté de chacun et qui, en la restreignant bien évidemment, assure la liberté de tous : on doit se souvenir que la « volonté générale », principe de tout pacte républicain et donc démocratique, n’est pas la somme mais la synthèse des volontés particulières, les accordant les unes aux autres. Et cette idée fondamentale se retrouve chez Kant, dans sa philosophie politique qui, malgré des limites dues à son temps, prolonge bien la morale en politique sous la forme d’un « règne politique » des « fins morales », jusqu’à préconiser une « paix perpétuelle » qui est un idéal indissolublement moral et politique : voir son Projet de paix perpétuelle qui aura inspiré la création de la SDN !

Mais on doit aller encore plus loin si l’on accepte de voir le capitalisme tel qu’il est à la lumière de Marx, que le journal Ouest-France ne doit guère connaître… comme bien d’autres médias ! L’auteur du Capital nous a appris à le considérer comme un régime politique fondé sur l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est-à-dire si l’on traduit cela dans un langage moral, sur la réduction du travailleur à un instrument  ou un moyen de profit pour le propriétaire des moyens de production (dont il fait partie !), ce qui est profondément immoral objectivement si l’on accepte les critères normatifs de la morale. Et je pourrais développer cela bien davantage (je l’ai fait dans mes livres) en montrant le sort concret que cela entraîne pour le travailleur en régime capitaliste : misère, chômage, aliénation, etc. Tout cela n’est-t-il pas immoral… comme le sont bien d’autres phénomènes sociaux comme l’absence de démocratie, le racisme, la domination de l’homme sur la femme, les guerres aussi, etc.,  dont la condamnation morale s’impose au nom de la dignité et des intérêt vitaux de tous les hommes[1]. A quoi on ajoutera, en changeant d’échelle, toutes les immoralités quotidiennes, sinon les turpitudes, qui affectent la vie politique dans son fonctionnement courant : poids exclusif de l’ambition, mensonges par rapport aux promesses, copinage, conflits d’intérêts, prévarication, et j’en passe. Faudrait-il donc laisser les hommes se livrer à tout cela en toute liberté amorale ? Et ce n’est pas à l’aide du catholicisme et de sa prétendue « morale », dont notre auteur se réclame en regrettant son effondrement, que l’on humanisera notre monde. Il vaut mieux suivre cette définition du communisme qu’a donnée Marx dans le Manifeste communiste : « Une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous » (fin du chapitre II). Cette perspective, qui est bien morale autant que politique (même si son auteur se défend parfois d’y faire intervenir des normes), met la liberté au centre d’un projet de société, inédite dans l’histoire, et que la morale inspire.

Conclusion : quelle mouche immorale a donc piqué Ouest-France, lui transmettant son virus ?

                                                  Yvon Quiniou. Auteur entre autres de L’ambition morale de la politique (L’Harmattan). On en trouvera un bref résumé dans un chapitre de Le matérialisme en questions (avec Nikos Foufas, philosophe grec) paru récemment chez L’Harmattan, également.

[1] Le critère de l’Universel est au principe de la morale : est moral ce qui peut être universalisé sans contradiction. Ce n’est pas le cas de l’exploitation par définition : tout le monde ne peut être exploité – ou encore des privilèges, là aussi par définition.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.