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Billet de blog 5 janv. 2018

Petite leçon philosophique sur l'athéisme

Un dossier du journal "Le Point" se demande si l'on peut vivre sans Dieu, donc en étant athée. Il lui manque malheureusement une analyse rigoureuse de l'athéisme, de ses deux formes dont le simple agnosticisme et, surtout un éclairage sur l'athéisme radical qui s'appuie sur un matérialisme transformé en nouvelle métaphysique. Celui-ci tombe hors de la science, mais ne nous empêche pas de vivre.

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                                        Petite leçon philosophique sur l’athéisme 

Le journal Le Point, qui est  plutôt un bon journal, a publié  dans un hors-série Références  un dossier sur l’athéisme, intitulé « Peut-on vivre sans Dieu ? ». Dossier assez complet, parcourant l’histoire de la pensée, que je recommande donc, mais qui a oublié  quelques références intellectuelles contemporaines importantes en chemin, comme Marcel Conche ou d’autres, et surtout auquel il manque une analyse rigoureuse et définitive de l’athéisme, un peu ébauchée cependant dans l’article de Jean Soler. Je voudrais donc combler brièvement cette lacune, quitte à paraître présomptueux dans cette ambition.

Il y a deux sens du mot athéisme. Il y a d’abord l’athéisme privatif, qui consiste à être sans Dieu (a-thée, avec un tiret), lequel s’apparente à l’agnosticisme : on s’abstient d’affirmer qu’il y a un Dieu, sur la base de l’idée incontestable et désormais incontestée, empruntée à Kant, qu’on ne saurait démontrer rationnellement son existence… même si certains philosophes comme Descartes ou  beaucoup de  théologiens ont versé dans l’illusion qu’on le pouvait ; mais aussi on s’abstient d’y croire (ce n’est pas pareil), pour diverses raisons : soit tout simplement parce qu’on n’a pas la foi, ou bien parce que son objet nous est incompréhensible, nous paraît absurde, voire scandaleux moralement étant donnée la condition humaine ou le sort fait aux hommes. Du coup, cet athéisme privatif s’abstient de se prononcer sur le statut métaphysique du monde : infini ou fini, incréé ou créé, finalisé ou pas : « Ce dont on ne peut parler (sous-entendu : rationnellement), il faut le taire » disait Wittgenstein… et donc on se tait.

Mais il y a un autre athéisme, plus radical, qui est un athéisme positif, si l’on peut dire : il affirme publiquement qu’il n’y a pas de Dieu. Certes c’est une négation, mais qui revient à une affirmation (négative) :« « il n’y a pas ». Là où l’on s’abstenait d’affirmer une  présence, on  affirme ici une absence, comme pourrait dire Comte-Sponville. Athéisme affirmatif donc ou encore dogmatique (au sens strict du terme, qui n’est pas péjoratif). Ses motifs rejoignent ceux du précédent athéisme : l’absence de preuves pour la thèse inverse, l’absence de foi tout court en particulier. Cependant, il est plus combatif dans son argumentation : il dénonce plus fortement le caractère irrationnel ou incompréhensible du concept de Dieu, celui aussi des croyances que la religion, aidée de la théologie, lui associe comme le dogme du péché originel et, surtout, il accentue la critique morale de Dieu. C’est le cas tout particulièrement de l’athéisme axiologique de Conche, tout à fait remarquable : ce n’est pas tant la condition humaine, avec la mort pour horizon, qu’il reproche à un hypothétique Dieu, mais, j’y insiste, le sort fait aux hommes, le mal qu’ils subissent sans l’avoir voulu. Tout spécialement, il ne supporte pas la souffrance des enfants qui, eux non plus, n’ont rien fait pour la mériter et qui pourrait justifier l’idée d’un Dieu méchant ou sadique. Or, pour lui, cela est incompatible avec l’idée d’un Dieu (parfait) et suffit à l’exclure définitivement. On comprendra que cet athéisme s’accompagne d’une critique militante des religions (sauf chez Conche) tant elles justifient et donc renforcent le malheur humain par leurs croyances absurdes.

Une autre dimension s’y ajoute pourtant, importante, qui distingue cet athéisme du précédent : une conception du monde qui est matérialiste ou, comme chez Conche, naturaliste (il refuse la réduction de l’esprit à la matière). Le monde matériel est déclaré incréé et infini, il n’a ni commencement ni fin, et il peut comporter une multitude d’univers. En ce sens donc, pour autant qu’il inclut le matérialisme (ou le naturalisme), on peut le dire scientifique : la science la plus développée  implique en effet et impose le matérialisme, à la suite de Darwin et de la biologie contemporaine la plus avancée : si l’homme est un produit de l’évolution de nature matérielle, il n’en est donc qu’une forme, aussi complexe et élevée que l’on voudra. Dieu est absent dans cette considération et l’athéisme est donc consubstantiel à la science, au sens où son matérialisme se passe totalement de Dieu et récuse son intervention dans l’enchaînement des processus naturels ou matériels dont l’homme est issu, pensée comprise.

Sauf qu’il faut bien comprendre son statut, pour ne pas verser dans un scientisme illégitime. Il est une condition méthodologique de la science, voir son « horizon de sens » pour citer librement Denis Collin (autre absent notoire de ce dossier). Mais est-il en tant que tel démontré scientifiquement ? Non, car c’est là que l’on retrouve la limite métaphysique du matérialisme athée, ou qui se veut athée, même quand il refuse toute qualification métaphysique. Car là aussi la thèse de l’infinité du monde (ou de la nature) et de son caractère incréé est scientifiquement indémontrable, quoique dans la continuité de la science et donc infiniment probable. Mais la science ne peut se prononcer que sur le fini, fût-ce indéfiniment et non sur l’infini. Conche, à nouveau, l’a très bien dit : « Toute affirmation sur la totalité est métaphysique, et donc indécidable » – sous-entendu : sur le terrain  scientifique. On peut donc toujours imaginer (je dis bien : imaginer) que la nature qui a crée l’homme – thèse matérialiste  dont se contente l’athéisme positif ou dogmatique –  puisse être elle-même créée par un éventuel Dieu, quitte à ne rien comprendre à  cette hypothèse. On aurait ainsi le schéma suivant : (Dieu ?)  → nature → homme. La deuxième partie, à savoir l’implication « nature → homme » est vraie, établie scientifiquement, et elle exclut Dieu : elle est, prise toute seule, positivement athée. La première partie, entre parenthèse, elle, fait l’hypothèse d’un Dieu origine ultime de la nature. Elle n’est ni prouvable ni réfutable et, malgré ses difficultés internes s’agissant de Dieu, elle laisse la porte ouverte à un athéisme simplement privatif ou agnostique.

Reste que la question coiffant ce dossier a une réponse d’une grande simplicité et totalement évidente : bien sûr que l’on peut vivre sans Dieu ! Quelle idée que de se poser cette question journalistique ! L’homme en général n’a pas besoin de transcendance, quoiqu’en disent certains et même Macron ! Pour vivre, il a besoin de satisfaire ses besoins matériels sur la base des sciences et des techniques sous toutes leurs formes, de dominer la nature et son histoire, de son intelligence donc, de ses rapports avec autrui sans lesquels il n’est rien, de satisfactions affectives comme l’amour, de jouissances sensibles multiples dont les satisfactions esthétiques, voire de la philosophie elle-même qui lui fait prendre conscience de tout cela et  qu’il peut vivre par conséquent en toute autonomie métaphysique. Pourquoi lui ajouter  « Dieu », principe des religions monothéistes, qui ont toutes contribué au malheur de l’homme ? Par contre, il est sans doute plus difficile de mourir en athée !

Yvon Quiniou, auteur, entre autres, de Athéisme et matérialisme aujourd’hui (Pleins Feux, 2004) et de Critique de la religion. Une imposture morale, intellectuelle et politique (La Ville brûle, 2014).

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