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Billet de blog 5 février 2025

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A nouveau, vive Guédiguian!

Dans son récent film "La Pie voleuse", Guédiguian nous revient avec le même talent et la même sensibilité. Il évoque l'histoire d'une femme de milieu populaire qui fait des ménages et vole ceux qui l'emploient pour aider les études de cinéma de son petit-fils. L'ensemble est à la fois beau dans sa réalisation, douloureux sentimentalement et attentif à un milieu social défavorisé. Bravo!

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                                                                A nouveau, vive Guédiguian ! 

Décidément Robert Guédiguian ne cessera de m’étonner - de nous étonner ! Avec La Pie voleuse et après de très nombreux films de qualité, ce cinéaste marseillais nous revient avec son équipe de départ augmentée de quelques acolytes, dont, en tête bien entendu, son égérie Ariane Ascaride, toujours aussi charmante de finesse et de talent dans l’expression de ses émotions ou sentiments à l’écran. A quoi s’ajoute le plaisir de voir les anciens tenir parfaitement le coup malgré l’âge !

Le thème d’abord. Une femme de milieu populaire qui fait des ménages et qui, afin de permettre à son petit-fils de faire du piano pour lequel il est doué, va voler de l’argent à ceux chez qui elle travaille. Je laisse de côté la fin de cette histoire, qui se termine bien malgré tout et que le spectateur découvrira par lui-même, pour éclairer les qualités de ce film en raison de sa richesse humaine autant que cinématographique : cela suppose que l’on soit attentif à tous les aspects ou détails du film, tout en se laissant entraîner par lui… quitte à en pleurer parfois, eh oui ! Car si l’ensemble ressemble à des films antérieurs - le retour à Marseille et à l’Estaque où il a vécu enfant et qui a marqué sa mémoire, ses acteurs de toujours - tous les détails en renouvellent, voire en subliment l’intérêt, esthétique autant qu’émotionnel. Esthétique d’abord. Une caméra fluide qui joue des contrastes entre les scènes - de la tristesse à la joie, par exemple, de la colère à la tranquillité, de l’intérieur à l’extérieur ou inversement, et qui nous offre donc aussi le spectacle des rues ou ruelles du lieu, dans leurs courbes ou leur dénivellement. Avec en plus, bien entendu, l’éblouissement que l’on éprouve à voir la mer au soleil ou adoucie par la nuit qui vient, du haut d’un balcon… et ce malgré le bruit des trains qui passent, ou encore les couleurs des maisons ou des jardins que la caméra nous fait voir doucement dans la lumière du Midi.

L’intérêt émotionnel, ensuite, qui est immense et tout aussi subtil tant Guédiguian se révèle être un psychologue d’une rare finesse, qui ne porte pas de jugements de valeur brutaux sur ce qui se passe : il veut comprendre et faire sentir des sentiments, des attitudes ou des comportements, et non les dénoncer. Or le film nous met en présence de situations complexes et variées, qui se croisent au surplus, où sont en jeu la vie familiale avec le rapport compliqué d’un père avec son fils, celui important d’une grand-mère pour son petite enfant, déjà évoqué, la question délicate de l’amour conjugal avec ses non-dits, ses aspérités que le temps révèle, ses déséquilibres douloureux, ses impasses aussi et donc la tentation amoureuse hors du couple et contre lui. Le film nous offre un exemple magnifique, autant que terrible, avec la femme abandonnée qui, souffrant pourtant mais aimant toujours, range les vêtements de son mari qui la quitte… dans sa valise : détail poignant que je n’aurais pas imaginé ! A quoi il faut ajouter une franchise visuelle dans l’évocation de l’enthousiasme amoureux, mais tout autant la pudeur quand il filme une scène d’amour dont un autre cinéaste aurait exploité sans vergogne la nudité des corps.

Enfin, reste la situation de l’héroïne qu’incarne Ariane Ascaride en compagnie de Jean-Pierre Darroussin chez qui elle va donc faire le ménage, régulièrement présent à l’écran avec sa chaise roulante et qui éprouve pour elle une émouvante sympathie, proche de l’élan charnel, mais sans conséquence. C’est ici que ce film révèle alors sa dimension de critique sociale, guère étonnante quand on connaît l’engagement politique de Guédiguian, que la conjoncture pourtant dramatique de notre époque, y compris en France, ne l’aura pas fait abandonner. Car ce qui en fait l’intérêt, humain à nouveau mais sous un autre angle, c’est sa dénonciation implicite (elle n’est pas proclamée didactiquement) mais forte de la situation d’une femme qui vit très modestement auprès d’un mari au chômage qui perd de l’argent dans des jeux de cartes : elle se sent contrainte de se désavouer moralement en volant ceux auprès desquels elle travaille et qu’elle apprécie pourtant, et cela pour le motif familial évoqué plus haut. Sans compter la vie modeste de tous ces retraités en difficulté dont le statut tranche avec la vie aisée des bourgeois, cadre de bien d’autres films, et qui se consolent par des riens à manger ou à boire. Ce qui a incité Guédiguian à déclarer qu’il revendiquait un « cinéma de la rue » différent du « cinéma bourgeois », sans mépriser d’ailleurs celui-ci. Cinéma différent, donc, et qui nous révèle, même si c’est en arrière-plan car il ne se veut pas sociologue, un univers social souvent masqué par les médias dominants et la production culturelle lourde d’une idéologie conservatrice. C’est en sens qu’il ose dire que tous ses films sont des « moments communistes », militant à leur manière pour un tout autre monde social où la liberté ne sera pas séparée de la justice et de l’égalité qu’elle implique. Bravo Guédiguian, pour ton courage et ton talent, ton talent au service de ton courage !

                                                           Yvon Quiniou

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