Face à l'islam: un grand livre de Meddeb

Voici un livre magnifique que je recommande aux lecteurs de Mediapart dans la conjoncture actuelle. Son auteur est un grand intellectuel, tunisien d’origine, mais ayant travaillé en France, connaisseur de l’islam par lequel il a été imprégné dans son enfance, mais aussi poète, voire philosophe.

Voici un livre magnifique que je recommande aux lecteurs de Mediapart dans la conjoncture actuelle. Son auteur est un grand intellectuel, tunisien d’origine, mais ayant travaillé en France, connaisseur de l’islam par lequel il a été imprégné dans son enfance, mais aussi poète, voire philosophe. Toute sa vie (il est décédé en novembre 2014) il aura tenté d’ouvrir la culture musulmane à la culture occidentale, ce qui explique la double singularité de ce livre splendidement écrit : une approche rationnelle, sinon rationaliste, et critique de l’islam, mise en œuvre par son intellect, mais aussi une fascination compréhensive, celle du poète cette fois-ci, s’alimentant à la dimension irrationnelle, imaginative et spirituelle de ce même islam qui aura inspiré son œuvre poétique. A ce niveau, le livre fourmille de notations, de suggestions, de manifestations d’admiration à l’égard de ce qu’il appelle la « civilisation » islamique que la civilisation européenne se doit d’intégrer comme un élément paradoxal de sa propre constitution. Mais avec le risque que cette empathie, qui l’éloigne radicalement de toute « islamophobie » dont on ne saurait donc l’accuser sans malveillance, pourrait entrer en tension avec la perspective critique, voire la brouiller par ses intrusions. Or ce n’est pas le cas et je voudrais surtout développer cette perspective critique vis-à-vis d’une religion qu’il invite à se réformer profondément, car c’est de cela qu’il s’agit avant tout aujourd’hui. Et même si le texte (il s’agit d’un long entretien avec Philippe Petit) date de 2004, peu après l’évènement dramatique du Word Trade Center de 2001, l’essentiel de ce qui s’y dit est d’une pertinence telle qu’il se trouve doté d’une actualité tragique renouvelée en 2015. Quels sont donc les éléments saillants de cette analyse, à la fois lucide et courageuse ?

Il y a d’abord la question de la violence inhérente au Coran. Meddeb, ici, ne tourne pas autour du pot comme beaucoup, par prudence, absence de courage intellectuel ou, tout simplement, faiblesse d’esprit : « Je le répète encore une fois : le Coran porte dans sa lettre la violence, l’appel à la guerre. La recommandation de tuer les ennemis et les récalcitrants n‘est pas une invention malveillante, elle est dans le texte même du Coran. » (p. 149). Mais il ajoute à juste titre que l’on ne saurait réduire l’islam à cela : « cette violence n’est pas propre à l’islam, lequel sur cette question se révèle mimétique de la Bible » et, d’autre part, « l’islam ne se réduit pas à cette violence » (ib.). Car de nombreuses prescriptions du Coran portent sur des domaines spécifiquement religieux (métaphysique, culte, etc.) sur lesquels la raison théorique et pratique, dont Meddeb se réclame, ne se sent pas en état d’intervenir. Mais bien d’autres passages du livre prolongent, malgré tout, la dénonciation de leur violence. Cette critique est forte et intransigeante, comme l’analyse du thème de la Guerre Sainte que l’on retrouve tout autant dans le christianisme et les croisades – thème dans lequel les islamistes radicaux d’aujourd’hui peuvent évidemment puiser pour s’auto-justifier, au moins après-coup, de ce qu’ils font. D’autres thèmes contredisent cette violence, comme celui de la douceur, de la politesse, du partage ou de l’aumône légale, mais ils ne sauraient en rien l’effacer.

Mais Meddeb ne contente pas de ce constat. Il le rapporte à celui de la tentation d’un pouvoir théologico-politique qui est, lui aussi, consubstantiel à l’islam (comme il a été réalisé par la religion chrétienne tout au long de son histoire), et dont la source se trouve dans l’idée que l’homme ne saurait être l’auteur de la loi de ses comportements, individuels autant que collectifs, celle-ci se trouvant dans la Loi divine révélée aux hommes par le prophète (voir p. 162) – ce qui définit aussi la Charia, même si sa codification est postérieure au Coran lui-même. D’où cette conséquence clairement énoncée par Meddeb, en s’appuyant, au surplus, sur les analyses décapantes de Spinoza dans le Traité théologico-politique : l’islam, en l’état, et la démocratie sont incompatibles. Car le premier ne tolère pas vraiment la liberté de conscience, de pensée, d’expression, comme il n’accepte pas un droit positif d’origine purement profane, qui sont les bases de la République : « Le droit de la République et la démocratie se sont construits contre l’hégémonie de la religion et lui sont irréductibles » (p. 201). Bref, comme le suggère P. Petit, l’islam, tel qu’il est aujourd’hui, n’est pas « soluble dans la République ».

On est ainsi en présence d’un fond doctrinal menacé par l’immobilisme en raison de son origine prétendument révélée, et donc clairement totalitaire ou liberticide. Certes, et Meddeb, qui est d’une honnêteté rare et qui a le sens scrupuleux des nuances, indique que la notion d’innovation existe, au contact de l’expérience, mais elle est extrêmement contrôlée et donc ténue. C’est ainsi qu’on apprend que ce droit d’innovation (que les différents courants pourront faire varier) se meut entre deux pôles : il y a une bonne innovation ou innovation louable et une mauvaise innovation ou innovation blâmable. Et au sein de ce champ, qui n’est pas seulement sémantique, il y aura des degrés allant jusqu’à l’autorisation d’innover en matière de charité, mais aussi le libre usage de ce qui procure « confort et agrément » dans la vie quotidienne. Par contre, la décoration innovante des mosquées est « désapprouvée » et, bien entendu, toute modification du dogme présent dans la tradition ou « sunna » est prohibée (p. 188-189).

C’est à l’abri de ces précautions et interdits que se sont développées deux formes d’islam que l’auteur distingue finement, sans les séparer par une cloison étanche comme le voudrait une mode complaisante. Un islam radical d’abord qui constitue une véritable tyrannie dont il peut rappeler le catalogue des « tortures » et des « mises à mort » « des plus effrayants et des plus denses en horreur » (p. 168 – voir aussi p. 163 pour les mœurs comme la polygamie, l’esclavage, la répudiation des femmes, etc.). En particulier il y a les meurtres atroces, les lapidations, les châtiments corporels, etc., dont l’actualité, dix ans après la parution de ce livre, nous offre le dramatique spectacle continué – en sachant bien, Meddeb le rappelle souvent, que les autres religions n’en ont pas été exemptes, ce qui ne les justifie en rien. Mais il existe aussi ce qu’il appelle un islam « diffus », celui de la plupart des musulmans, relativement pacifique (quoique souvent antisémite) : moins doctrinaire, il n’en est pas moins dogmatique et, surtout, il est centré sur un culte rigoureux, ce qu’il nomme en reprenant l’expression d’un islamologue allemand Van Ess, une « orthopraxie », c’est-à-dire un culte du culte, donc un attachement à la forme extérieure de la religion, qui la rend visible, laquelle est une forme médiocre de religiosité (on en trouve l’équivalent chez les Juifs) et dont Spinoza indiquait qu’elle ou il (le culte) était « plus semblable à une adulation qu’à une adoration de Dieu » (p. 159) et ne contribuait en rien au mérite moral personnel.

Reste à savoir comment tout cela a été possible, hormis la Révélation à laquelle Meddeb ne croit pas (d’autant qu’il y a des Révélations, dont la pluralité met en doute leur vérité propre, puisque celle-ci est unique !). L’analyse, ici, se fait largement historique et socio-économique et, c’est ce dernier point, le socio-économique, qui lui permet de dénoncer l’alliance contre-nature d’une croyance fondamentaliste et messianique avec une valorisation et un développement très forts de la Technique dans certains pays arabes comme l’Arabie saoudite, qui engendre un nouvel islam, à la fois intégriste et consumériste, fortement mercantile, avec des retombées terroristes et anti-civilisatrices (p. 193). Mais, au-delà de tout cela, il y a bien un phénomène spécifique d’adhésion a-critique aux croyances et aux pratiques de l’islam – y compris au sein de « l’islam diffus » dans lequel il repère, s’inspirant de La Boétie, un processus de « servitude volontaire » (p. 167-168). Spinoza avait déjà dit que dans la religion les hommes « se battent pour leur servitude comme s’ils défendaient leur liberté », mais c’est Marx qui, selon moi, a le mieux nommé et analysé ce phénomène en parlant d’ « aliénation idéologique ». L’islam tout particulièrement, après une brève période où il a été ouvert au libre débat intellectuel au début du Moyen-Age (avec Averroes, par exemple, mais pas seulement), s’est enfermé en lui-même et s’est coupé des avancées de la civilisation occidentale en matière de mœurs, de liberté de pensée et d’expression, de démocratie et, plus largement de valeurs morales universelles. Et il a conditionné sur sa base propre ses adeptes, les rendant autres que ce qu’ils auraient pu être et bornant leur horizon de pensée et de vie sans qu’ils le sachent, ce qui définit l’aliénation idéologique dans sa forme extrême. La question du voile, que Meddeb aborde pout finir, en est le symbole ultime et le plus visible. Alors que son port est antérieur à l’islam, qu’il n’est pas rigoureusement obligatoire dans le Coran, il l’est devenu dans l’islam commun, radical ou diffus, et il a trahi son origine de conseil pratique incitant à la pudeur pour devenir un véritable « vêtement idéologique » (p. 203), dit-il, exposant une pseudo-identité religieuse durcie (en même temps qu’oppressante pour les femmes) et s’exposant du coup au rejet dans une République laïque. L’auteur a bien entendu milité politiquement pour son exclusion de l’école.

Pour finir, il faut dire haut et fort que Meddeb est « contre ceux qui s’opposent à la critique de l’islam » (p. 214) et il fait partie de ceux qui exigent une profonde réforme de son fond doctrinal, comme de ses pratiques, espérant que le religieux se mette en « position de retrait » par rapport à la vie publique. Mais cela suppose qu’il se réconcilie avec la liberté sur tous les plans, spécialement le plan intellectuel, alors que c’est son problème fondamental. Car « la liberté de pensée plus que la liberté d’agir est la condition de toute réforme, qui doit être préparée par l’œuvre que produit l’esprit critique » (p. 166). Le peut-il ?

Textuel, 2004, réédité en 2015

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