Macron, avez-vous vraiment lu et compris Paul Ricoeur ?

Macron se réclame de Ricoeur. En réalité, son livre "Révolution" et ce qu'il en a appliqué au pouvoir, est en en opposition totale avec la pensée politique de ce dernier. Son libéralisme économique échevelé fait fi des obligations morales en politique que celui-ci réclamait. Macron est un individualiste forcené, alors que Ricoeur était un personnaliste, soucieux d'autrui.

                                       Macron, avez-vous vraiment lu et compris Paul Ricœur ? 

Je vous pose cette question, que l’on peut trouver impertinente puisque l’on sait que vous avez travaillé un temps avec Paul Ricœur, pour une raison simple : je viens de relire la dernière formulation de sa réflexion sur la morale et l’éthique (dans Le juste,2) et j’ai été surpris par le fossé qui vous sépare de lui  à la fois dans votre livre-programme Révolution et dans votre action au pouvoir qui s’en est suivie.

Dans ce texte clair, pertinent et incisif, Ricœur, contrairement à une mode désastreuse qui se répand de plus en plus, entend réhabiliter la morale contre le seul concept d’éthique. Disons, pour simplifier, que l’éthique désigne des normes enracinées dans « la vie et le désir » et donne naissance à des systèmes de valeurs particulières, multiples, relatives et non obligatoires en  elles-mêmes, comme l’éthique des affaires, l’éthique sportive, etc. La morale, c’est tout autre chose et l’auteur a raison de s’appuyer sur Kant pour en donner une conception exacte : ses normes reposent sur la raison, elles sont donc potentiellement ou en droit universelles (même si elles ne sont pas toujours reconnues en fait) et elles sont inconditionnellement obligatoires, comme le respect de la personne humaine en  nous-même ou chez autrui. Elles peuvent donc s’imposer à la vie et au désir, les restreindre ou les réprimer quand ils portent atteinte à la dignité humaine. Elles peuvent même, voire doivent amener à critiquer certaines éthiques comme celle des affaires, précisément, quand celle-ci nous amène à sacrifier l’humain à l’argent – ce qui est le cas la plupart du temps. Il s’ensuit que la morale s’appliquant avant tout à nos rapports avec les autres, va, elle, se prononcer sur les types des rapports que nous entretenons avec eux, y compris – ce qu’on oublie souvent –sur  les rapports sociaux, donc sur la société dans laquelle nous vivons et sur les relations entre les nations. C’est ainsi que, chez Kant, la morale débouche tout naturellement sur le Droit, dans lequel elle objective ses exigences comme l’égalité et la liberté de tous telles que 1789 les a proclamées. De même, elle commande la paix et l’on sait ou devrait savoir qu’il a écrit un admirable Projet de paix perpétuelle, prémonitoire dans ses intentions et ses effets à venir sur la conscience collective. Élargissons le propos : la morale débouche donc sur la politique, sur une organisation sociale et économique qui en réaliserait concrètement les exigences… même si Kant, influencé idéologiquement  par son temps, n’est pas allé jusque là. Mais on peut le faire à sa place, sans le moins du monde le  trahir : l’impératif du respect de la personne humaine, considérée comme une fin en soi, condamne d’emblée l’exploitation économique du travailleur, puisque celle-ci consiste à le réduire à l’état de moyen  au service de la fin essentielle du capitaliste, à savoir le profit, quels que soient ses effets délétères sur sa vie. De même pour l’impératif de l’autonomie  (c’est le troisième selon Kant) contraint à ne proposer aux hommes – ici les citoyens – que des formes de vie auxquelles ils peuvent eux-mêmes acquiescer, ce qui s’appelle la démocratie reposant sur la volonté générale, mise en œuvre politique concrète de la morale dans ce cas. A quoi l’on ajoutera que cette exigence d’autonomie interdit autant que possible l’aliénation individuelle, cette aliénation qui, en dépossédant l’homme de la culture à laquelle il a droit, l’empêche d’être un acteur libre ou autonome en politique, à savoir un vrai citoyen. On voit donc, pour conclure ce bref mais essentiel rappel, que la morale et la politique sont indissociables comme l’avait vu Rousseau : la morale doit imposer ses fins à la politique et la politique doit s’en inspirer pour les mettre en œuvre effectivement.

Or, que nous dit et que fait Macron ? Exactement le contraire. Ayant lu avec soin son livre Révolution (voir mon essai Qu’il faut haïr le capitalisme, chez H&O), j’ai constaté à quel point la morale avait déserté sa réflexion de fond sur la politique, de plusieurs manières. D’abord, il est très peu question de justice sociale comme idéal ultime de l’action politique chez lui. Non que ce vocabulaire soit totalement absent (« pas folle la guêpe ! » : il a des électeurs à conquérir) ; mais il n’est présent qu’à la marge, au passage (on peut vérifier), quand il s’agit de nommer rapidement des situations scandaleuses sur lesquelles il ne s’appesantit d’ailleurs pas, qu’il n’analyse pas en profondeur et dont il ne signale pas qu’elles s’enracinent dans la structure même du capitalisme qu’il défend et n’entend pas abolir. Ce sont simplement des faits ou effets, si l’on veut, mais sans causes repérables par l’intelligence… alors que nous avons une somme de connaissances et d’explications, justes et impitoyables, sur ces situations depuis Marx ! Tout se passait donc comme si le sens ou le ressort moral avait disparu chez cet homme qui nous dirige, comme si donc la capacité morale d’indignation, dont Ricœur, qu’il prétend avoir lu, fait pourtant si bien l’apologie (voir p. 59 de son livre cité), avait elle aussi disparu : amoralisme, donc pour l’essentiel. Et ce ne sont pas ses saillies injurieuses sur « les gens de rien » qui sont dans les halls de gare ou sur les chômeurs « qui déconnent » qui relèveront son niveau moral !

Mais il y a aussi un argumentaire de fond, qu’on peut dire théorique et qui  peut faire illusion dans son livre, lequel est assez ahurissant : celui ci valorise en premier l’efficacité productive et subordonne la justice à celle-ci, la plaçant donc en position seconde et la soumettant, du coup, à ses aléas. Le raisonnement, qui se veut profond, est pourtant bien bancal, à un double titre. Il lie, par un rapport de cause à effet (efficacité → justice) deux notions qui appartiennent à des champs sémantiques hétérogènes, ce qui fait que l’on ne voit comment l’une pourrait entraîner automatiquement l’autre. Tout le monde sait que la richesse globale d’un société ne produit pas nécessairement de la justice sociale (sauf à croire à la théorie idiote du « ruissellement ») et que celle-ci n’est pas liée à la quantité de richesse produite, voire à son accroissement (c’est la thèse de Macron), mais consiste en un problème de redistribution ou de partage « juste » de la richesse existante qui est déjà très grande en France ! A aucun moment, le souci moral d’une pareille « sagesse pratique » de redistribution, pour parler comme Ricœur, ne l’effleure. Ne lui a-t-on pas appris dans sa jeunesse chrétienne que le « partage » est une vertu et qu’il faut s’efforcer d’« aimer son prochain comme soi-même » ? Sans compter que cette valorisation de la production et de la croissance est totalement inconsidérée ou irresponsable aujourd’hui, face à la crise majeure que le productivisme aveugle nous prépare. C’est là la pensée politique d’un technocrate sans âme, cette âme dont son « maître »en philosophie a du pourtant l’entretenir.

Enfin, il y a un dernier point qu’il faut rappeler et que j’ai souligné ailleurs… mais tant pis ! Toute la philosophie politique de Macron est inspirée par le pire libéralisme théorique (ce qu’on ne trouve pas chez Ricœur, qui était un homme de gauche, disons « socialisant ») : pour lui, comme chez Hayek ou d’autres, qu’il  ne cite pourtant pas, le fondement ou la base de la société se trouve dans l’individu considéré comme la réalité ultime et appréhendé comme un atome indépendant des déterminismes multiples, spécialement sociaux ou de classe, dont nous savons pourtant qu’ils l’influencent, voire le structurent et le constituent dans ce qu’il est. Cet individu est perçu comme doté d’un libre arbitre qui le rend responsable de son sort et de talents naturels qui lui confèrent un mérite justifiant sa position sociale. C’est à ces qualités qu’il entend faire appel et c’est l’intérêt comme motif essentiel qu’il veut solliciter pour assurer une authentique « égalité sociale » dont l’Etat ne saurait être directement l’acteur : c’est la concurrence interindividuelle, telle qu’il prétend la dynamiser par diverses mesures, qui triera entre les bons et les moins bons et mettra en oeuvre "l’égalité individuelle des chances". Disons le crûment : nous sommes-là en plein roman social sur le plan des faits et en pleine invocation sur le plan politique, invocation que la politique menée depuis deux ans révèle comme un mensonge. Et que nous soyons en plein « roman social » tient à ce que Macron ne veut pas s’appuyer sur les sciences humaines, seuls facteur de vérité dans ce domaine, pourtant. Et ici encore, il est en opposition avec Ricœur : sait-il que celui-ci les valorisait et s’appuyait sur elles, appréciant aussi bien Freud que Marx et sa sociologie,  et ayant développé intelligemment leurs théories dans certains de ses livres ?

Pour finir, on  me reprochera, pour défendre Macron, de trop critiquer la notion d’individu et de ne pas le valoriser comme lui le fait abondamment. Or je serai clair : je n’ai rien contre l’individu (j’en ai défendu largement le droit à l’épanouissement ailleurs), mais j’ai tout contre l’individualisme qui prône la lutte des individus entre eux et la victoire de certains contre d’autres sur une base sociale, engendrant ainsi des inégalités sociales difficilement supportables. Et je précise une dernière fois, sur ce plan, la rupture, décidément, entre Macron et Ricœur : pour ce dernier, l’homme ne se réduisait pas un individu, il le considérait aussi comme une personne (concept moral que j’approuve pleinement, bien que matérialiste). Bref et contrairement à Macron une nouvelle fois, il n’était pas individualiste mais personnaliste, ce qui est très différent et bien meilleur sur le plan normatif et moral. Alors, Macron, avez-vous bien lu et compris Ricœur ?

                                                                      Yvon Quiniou

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