Le christianisme contre l'islamisme? A propos de J.-M. Rouart

Dans un livre récent, J.-M. Rouart se livre à une apologie d'un archéo-christianisme, dont le déclin alimenterait la menace islamiste. Il oublie tous les méfaits de celui-ci, milite pour son retour de façon à contrer l'islam et s'en prend à la laïcité. Il ne s'agit pas de nier cette menace, mais il ferait mieux de scruter les causes du fait religieux à l'aide de la raison pour y remédier.

                                   Le christianisme contre l’islamisme ? A propos de J.-M. Rouart 

L’écrivain Jean-Marie. Rouart vient publier un brûlot contre l’athéisme intitulé Ce pays des hommes sans Dieu, dont on a pu lire des extraits significatifs dans la presse, que je vais commenter car on ne peut laisser passer de tels propos venant d’un académicien ayant pignon sur rue. Je vais les critiquer dans l’ordre de leur présentation publique.

1 Il s’en prend d’abord à « l’exception française » en matière de laïcité, qui constitue pourtant, en droit dirai-je, un modèle qu’il regrette vivement. Le fait religieux serait rejeté comme « un fait d’arriération mentale » et nous serions dominés par un esprit « laïcard » qui ne veut pas se référer à Dieu dans la vie collective et sa Constitution.

Ce propos est hallucinant tant il efface tous les maux dont la religion chrétienne, spécialement catholique, a pu entraîner dans la vie et la conscience des hommes, et dont la philosophie, celle issue des Lumières et qu’il dénonce, a opéré la critique, y compris de la part de penseurs qui étaient des croyants, mais pas des croyants d’Eglise : Voltaire, dont la télévision vient de rappeler son anti-cléricalisme constant, Rousseau lui-même, pourtant déiste, et qui reprochait à la religion de son temps de consacrer les inégalités sociales (fin de son 2ème Discours), Kant enfin (quoique en Allemagne) qui voulait hausser la croyance chrétienne au statut d’une conviction philosophique rationnelle-raisonnable, hors de toute révélation mystérieuse  comme de tout savoir métaphysique prétendu. N’y a-t-il pas là un progrès immense, à tous points de vue ?

2 D’où une valorisation a-critique de notre héritage judéo-chrétien qui aurait illuminé « nos valeurs, notre culture, notre sensibilité, y compris l’idée même de laïcité ». Que cet héritage ait pu jouer un rôle positif sur notre culture et notre sensibilité, je veux bien l’admettre, ayant moi-même été élevé dans la religion catholique, avant de perdre ce que je croyais être un « foi » authentique, et qui ai pu profiter de tout ce qui en littérature porte cette marque, y compris chez un Mauriac dont j’ai parlé ici même, sauf qu’il était d’un anticléricalisme virulent et lucide, contrairement à Rouart. Par contre, y voir une source de nos « valeurs » (en l’occurrence républicaines et progressistes) et de notre « laïcité » relève de l’affabulation : les valeurs chrétiennes sont, pour une large pas (pas totalement : voir l’Evangile) des valeurs anti-vie comme la bien montré Nietzsche, avec un déni du sensible et du corps,  l’invention de péchés imaginaires, un refus de la sexualité et de l’homosexualité. Quant à la laïcité, elle en aura été l’exact opposé  et ce sont les esprits laïques qui ont dénoncé dans l’Eglise un dogmatisme absolu et inhumain, vouant à l’enfer ceux qui ne croient pas, et elle aura envahi l’espace politique. Sans vouloir insister, je rappelle tout de même que sa domination au 19ème siècle a entraîné l’interdiction du matérialisme philosophique à l’Ecole et à l’Université avant la 3ème république : voir ce que j’en dis dans une partie de mon récent livre Critique de l’idéalisme philosophique. Où étaient la laïcité  et la liberté de pensée qu’elle préconise dans ce cas ? Et où est la valeur de l’émancipation intellectuelle associée à l’esprit critique : c’est à un terrible obscurantisme religieux auquel nous avons eu affaire ! J’en profite pour rappeler aussi, sans remonter loin en arrière avec le cas de Galilée, que l’Eglise catholique a mis plus d’un siècle pour admettre le darwinisme (en 1996), quitte à le couper de sa conséquence matérialiste quant à la nature de l’« esprit humain » ! Mais elle a bien progressé, y compris dans le domaine des moeurs. D’où la crainte, chez Rouart, d’un envahissement de notre société par l’Islam pour remplacer l’influence d’un christianisme défaillant dans son prosélytisme ancien qui se voulait conquérant.

3 La suite est une apologie, à nouveau, de l’influence culturelle de « son » christianisme – comprendre : de l’archéo-christianisme tel qu’il l’appréhende d’une manière unilatérale, avec sa « poésie » et son influence, ici incontestable, dans le domaine des arts qui est évidente : peinture, sculpture, musique. Sauf que la dimension poétique d’une religion n’est pas une preuve de sa vérité ! Et les quelques traits moraux qu’il lui reconnaît avec admiration, comme la notion de pardon ou de contrition ( ?) ne sont que l’envers d’une problématique du mal individuel qui est largement imaginaire et qui accuse les hommes au lieu d’accuser la société et les préjugés qui l’alimentent !

4 S’ensuit une critique, normale si on le suit, d’une Eglise catholique en crise aujourd’hui : ayant perdu son prestige, sa splendeur, son attrait, s’étant donc banalisée. Mais pourquoi ne s’intéresse-t-il pas en priorité aux raisons sociologiques et historiques, en même temps que culturelles, ou idéologiques, qui font qu’elle perd énormément de fidèles ? Cela l’amènerait sans doute et dangereusement à trouver dans la vie concrète des êtres humains, vie psychologique comprise, l’origine réelle des religions : voir Feuerbach, Marx, Nietzsche, Freud. Rouart serait-il inculte en matière de sciences humaines ?

4 D’où à nouveau un regret détestable de la gloire de l’Eglise d’autrefois, avec toutes ses pompes, une nostalgie évidente de son intégrisme avec un léger clin d’œil complice en direction de Mgr Lefebvre, particulièrement malvenu, y compris pour les chrétiens progressistes (car il y en a encore). Ne devrait-il pas plutôt regretter que notre humanité aille si mal et qu’on n’ait pas pour elle le respect qu’il a, lui, pour le christianisme d’antan? Ne pourrait-il y avoir un humanisme chrétien s’intéressant aux hommes, fût-ce à la lumière de Dieu… comme quand notre pape actuel déplore les méfaits du libéralisme mondial ? Mais tout cela est loin des soucis de notre académicien.

5 On le voit alors s’en prendre au « laïcisme » et aux « laïcards » dans des termes ironiques et méprisants, leur reprochant bizarrement d’être des « religieux » ou des « missionnaires » de « l’anti-religion » – les termes religieux » et « missionnaires » devenant ici de curieux défauts ! Et il les accuse de préférer l’existence terrestre au souci du supra-terrestre (dont l’existence n’est pas avérée), voyant même dans ce goût du terrestre, en citant L.-P. Fargue, « un cabaret du Néant ». De sa part, c’est ce que j’appellerai un « antihumanisme assumé » dont il ne saurait être fier si son sens de la culpabilité, hérité de sa foi, l’interpellait un tant soit peu. Et cela témoigne bien de cet « ethos » philosophique idéaliste qui domine les consciences aujourd’hui, selon moi.

6 Pour finir, on a, si l’on peut dire, le « pompon » de ce texte, à savoir l’affirmation que « la loi de Dieu est au-dessus des lois de la République ». Cet énoncé, avec les exemples fallacieux qu’il donne pour le justifier (comme le sauvetage des Juifs par des « justes » contre un Etat qui n’était pas démocratique et donc laîque) est scandaleux et pourrait tomber sous le coup d’une condamnation juridique pour atteinte à la sûreté de l’Etat ou quelque chose comme cela.

Il faut alors revenir sur son obsession politique, à la fois anti-laïque et anti-islamique, que le titre de l’article formule : « Le laïcisme n’est pas capable de répondre à l’islam conquérant ». Soyons donc clair ; je n‘ai rien contre la foi subjective, mais tout contre les religions objectives, avec leurs dogmes et leurs pratiques qui ont été souvent mortifères dans le passé, ce que Rouart occulte totalement. Et si le catholicisme a été abominable autrefois, l’islam dans son intégrité doctrinale est pire aujourd’hui, ce que beaucoup, par défaut de convictions rationalistes et progressistes ou par calcul électoraliste, ne veulent pas voir en face. Par contre et pour une fois, cela donne pleinement raison à Macron dans ce domaine, vis-à-vis duquel il reste réservé. Il n’empêche : ce n’est pas en revenant à un passé totalement mythique du christianisme qu’on répondra à la menace islamiste (qui est incontestable). C’est en nous rappelant que « ce n’est pas la religion qui fait l’homme, c’est l’homme qui fait la religion » (Marx) et en scrutant ses causes humaines, à savoir socio-historiques et psychologiques, qu’on mettra fin aux dangers que comportent toutes les religions, l’islam en premier aujourd’hui, hélas. Quand la « créature opprimée soupire », c’est à son oppression qu’il faut mettre fin et critiquer aussi les délires idéologiques que cette oppression engendre. Or c’est à cela que nous invite la laïcité, précisément : non seulement à respecter l’existence des religions, de fait, quand elles ne bafouent pas publiquement les lois de la vie en commun dans une République, mais tout autant à les examiner critiquement sans concessions, à la lumière de la raison, théorique et pratique, qui est notre seul guide pour une vie meilleure !

                                                            Yvon Quiniou. Dernier ouvrage paru : Critique de l’idéalisme philosophique. Approche théorique et politique, L’Harmattan.

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