Sur et contre Jean d'Ormesson

Jean d'Ormesson vient de disparaître. Cela n'empêche pas de commenter de manière critique le personnage politique et l'écrivain, contre son encensement médiatique aveugle. De droite d'un côté, surfait de l'autre, quel qu'ait été son charme personnel. Un grand bourgeois, quoi!

                                         Sur et contre Jean d’Ormesson

Jean d’Ormesson vient de mourir. Cela n’empêche pas de commenter le personnage d’une manière critique, vu surtout les éloges dithyrambiques et a-critiques dont il a fait l’objet un peu partout. Je peux en parler car je l’ai lu et l’ai entendu souvent, autrefois, à la  radio.

C’était un homme incontestablement charmant, et qui le savait. Il avait l’art de la conversation, hérité du 18ème siècle dont sa famille aristocratique remontait, mais il en avait dépassé l’aristocratisme au profit d’un libéralisme républicain, de bon aloi, dont il se réclamait, soi-disant. Voire. Car ce même homme aura constamment combattu la gauche sans vergogne au Figaro ou dans ses chroniques dans celui-ci quand il n’avait pas ou plus cette fonction. Par ailleurs, il faut se souvenir de ses débats avec Roland Leroy sur France-Inter  à une certaine époque, le vendredi soir, où tout les opposait et où il était capable de s’indigner avec une violence rare contre lui parce que celui-ci l’interrompait ! Il s’en offusquait du haut de sa dignité à la fois aristocratique et bourgeoise : quoi, être contredit par un communiste, d'origine populaire, vous n’imaginez pas !

Mais il y a aussi l’écrivain, consacré par l’Académie française. Or là aussi, je dois dire mon immense déception, quelle qu’ait été son importante  culture, qui ne remplace ni le génie ni l’originalité  dont l'absence n'est pas compensée pas le brillant à l'oral (voyez Modiano, par opposition). J’ai lu sa saga familiale, transposée au cinéma ou à la télévision : je n'en ai rien retenu.  Même chose pour ses essais  théoriques : je suis incapable d’en mémoriser la moindre idée, quelle qu’ait été la facilité de son écriture. Ce n’est pas une question de désaccord philosophique – il avait à Dieu un rapport proprement délirant qui n’est pas le mien – mais un problème de profondeur dans la justification de sa position, véritablement enfantine… et infantile. Oubliable, donc.

Ce qu’on doit en retenir finalement, en dehors de son succès médiatique facile, c’est l’image d’un homme très égocentrique et narcissique. Certes, il disait ne pas prêter attention à son succès public, ce qui est possible, et il avouait même qu’être à l’Académie française était incompatible avec le fait d’être un grand écrivain  – on devinera qu’il avait la lucidité de parler pour lui et ce propos le rend plutôt sympathique: « On est immortel durant sa vie, mais on reste un fauteuil  après» avouait-il, avec un humour un peu désespéré.

Un dernier trait, qui dit beaucoup de choses, sous son apparence anecdotique. Marcel Conche, le plus grand philosophe de sa génération encore vivant, raconte quelque part comment il l’a côtoyé à la Sorbonne lors de la préparation de l’agrégation de philosophie. Quand il rentrait des vacances d’hiver, il était tout bronzé de son séjour à la neige, contrairement au pauvre Marcel, qui n’avait pas les moyens de se le payer. Cela explique beaucoup de choses sur le personnage et ses orientations politiques et idéologiques, très conservatrices, dont on sait que le milieu social les détermine largement… sauf lorsque qu’on a le courage et l’intelligence de dépasser son influence. Ce ne fut pas le cas de l’ancien directeur du Figaro, qui restera le symbole même d’une réussite littéraire officielle largement usurpée et socialement conditionnée, quelle que soit sa sincérité proclamée!

                                                                                Yvon Quiniou                                                                              

 

 

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