Quand Guédiguian filme une tragédie populaire de notre époque

Dans ce film à la fois sombre et magnifique, Guédiguian filme la difficulté de vivre d'une famille pauvre de Marseille. Il montre et dénonce les conditions de travail que le libéralisme impose, avec ses conséquences psychologiques sur ses victimes. Seule la présence de la petite Gloria, la tranquillité émue de son grand-père et ce qu'il reste de la beauté de Marseille nous consolent de tout cela.

                            Quand  Guédiguian filme une tragédie populaire de notre époque 

                                                                     Gloria Mundi 

Disons-le tout de suite : on sort à la fois K. O. et admiratif de la vision du dernier film de Guédiguian, si tant est que ces deux réactions puissent co-exister en nous. Car il s’agit bien d’une tragédie aux multiples facettes dans le milieu populaire de Marseille, ville à l’abandon où les pauvres sont nombreux  Cette tragédie n’est pas inventée et donc « mise en scène », si cette expression signifie une transposition du réel qui pourrait le travestir pour plaire au spectateur. C’est bien un reflet de ce qui se passe dans les milieux populaires, même si le scénario choisit, bien entendu, des évènements dramatiques particuliers, pour mieux nous parler et retenir notre attention. Et ce constat implacable vaut dénonciation. En ce sens, c’est un film politique au plus beau sens du terme, même s’il l’est, en quelque sorte implicitement, c’est-à-dire d’une façon qui n’est pas didactique : à charge  au spectateur d’en comprendre ou dégager le message qui accuse notre société.

Soyons honnête cependant. Le début du film, après une belle scène d’accouchement où la petite Gloria naît au monde (Gloria Mundi,), ne nous emporte pas d’emblée et on ne voit pas trop où le portrait social qui nous est présenté d’une famille en difficulté va nous mener. Mais progressivement et très habilement nous sommes entraînés dans une série d’incidents de plus en plus éprouvants, jusqu’à la fin catastrophique qui nous laisse chavirés, sinon au bord des larmes. Ces incidents sont ceux d’une vie sociale misérable, marquée par le malheur et dont on peut trouver l’équivalent un peu partout : des petits boulots, mal payés et précaires, épuisants avec le travail de nuit ou des tâches répétitives, tout cela angoissant et désespérant les personnages du film. D’autant plus que la vie de famille ou de couple en sort abîmée, bien plus qu’elle ne le serait dans d’autres conditions sociales. On a du mal a faire garder la petite Gloria quand ses parents travaillent, la fatigue entraîne des disputes de couple, voire de l’infidélité, les grands parents (Ascaride et Darroussin) sont sollicités mais ils ne peuvent pas tout faire, malgré leur disponibilité. A quoi s’ajoutent des accidents dramatiques liés à violence urbaine et à la pauvreté, ou encore à l’ambition d’un directeur de magasin qui achète des objets à moindre coup pour les revendre avec bénéfice : il se veut « premier de cordée », et trahit la promesse faite à sa belle sœur de lui trouver un travail dans son entreprise. Il le paiera, au final, au prix de sa mort.

Tout cela, sans que ce soit ni forcé ni mélodramatique, serait terriblement sombre, sans quelques éclairs de lumière qui illuminent parfois le film et qui manifestent le talent de cinéaste de Guédigian dans sa composition de l’œuvre : la présence rayonnante de la petite Gloria qui réconcilie par moments tout le monde et la présence épatante du grand-père, sorti d’une prison où il a purgé une peine pour un acte mortel involontaire. Gérard Meylan impose magnifiquement sa présence tranquille, apaisante et rassurante, souvent silencieuse, sauf  lorsqu’il promène sa petite fille dans les rues de Marseille en lui racontant des histoires qu’elle ne peut comprendre mais dont elle doit saisir les accents d’amour ! Et il est discrètement rayonnant quand il écrit des poèmes, à la surprise de  son entourage.

Marseille, enfin, la ville de Guédiguian et de son équipe amicale d’acteurs. Meylan se fait le porte-parole de la nostalgie de tous, qui l’ont aimée autrefois et qui constatent son enlaidissement par le foncier et la promotion immobilière qui s’en fichent de la beauté des choses ! On le voit errer dans les rues ou au bord de la mer, à la fois éprouvé et habité encore par un sentiment d’admiration. Admiration que Guédiguian réussit lui aussi à nous faire partager par des éclairs de beauté lumineuse, le soir quand les rues sont allumées et que sa caméra les surplombe et les filme splendidement  malgré les laideurs que la nuit cache. Comme si ce qui reste de poésie dans un paysage urbain pouvait nous consoler de la tristesse sociale de notre monde : Gloria Mundi, malgré tout !

                                                                              Yvon Quiniou

 

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