Macron et  le scandaleux soutien de certains responsables socialistes 

Décidément on aura tout vu sous le quinquennat de Hollande qui se termine dans une catastrophe politique, idéologique et démocratique ahurissante, sinon désespérante, avec ce qui se passe autour de Macron.

Et d’abord, il y a cette candidature elle-même, dont le programme, enfin révélé est politiquement scandaleux venant de quelqu’un qui a accepté de participer à un gouvernement  qui se voulait initialement « de gauche », dans les mots en tout cas. Il suffit d’en lire le  contenu (voir Le Monde du 4 mars) : c’est l’orientation calamiteuse de la gouvernance de Hollande, mais en pire… et le sourire béat en plus ! Sans en répéter le détail, on s’aperçoit qu’il reprend ou poursuit, en l’accentuant, la politique de l’offre, la baisse des charges sur les entreprises, la loi EL Khomri destinée à flexibiliser le travail. A quoi il entend ajouter une réforme fiscale favorable aux grandes fortunes en limitant l’ISF au patrimoine immobilier, ce qui provoquera un manque à gagner pour l’Etat, une baisse considérable des recettes publiques dans ce secteur (la moitié a-t-on calculé) et une aggravation des inégalités sociales. Sur autre plan, le « dialogue social » risque d’évacuer les syndicats, trop politisés soi-disant et ne défendant pas « l’intérêt général » (sic) et il se fera alors avec des syndicats minoritaires ou au moyen de référendums locaux que les patrons sauront bien manipuler à leur profit. J’arrête-là ce sottisier des horreurs – horreurs  pour qui a conservé une fibre de gauche minimale. Et l’appel éclatant à la modernité que Macron ne cesse de proclamer n’est qu’un cache-sexe facile destiné à masquer les intérêts financiers que l’on sert. On comprend alors clairement tous les soutiens qui lui viennent de la droite car, dans ces domaines décisifs pour le monde du travail, c’est une politique de droite qu’il nous promet, faisant fi de la souffrance de ceux à qui elle va s’appliquer et qui constituent (eh oui !) la grande majorité.

Cette orientation prend acte, en la durcissant, de la rupture avec le socialisme et, même, avec la social-démocratie qu’aura opérée Hollande sans le dire officiellement, c’est-à-dire cyniquement. Elle aura  consisté en une vraie contre-révolution ou régression idéologique, tournant le dos aux principes fondateurs du PS au temps du congrès d’Epinay, qui impliquaient que l’on rompe avec le capitalisme, fût-ce par la voie de réformes progressives, mais, comme aurait dit Jaurès, de « réformes révolutionnaires ». Ces principes sont ici abandonnés, dans un « Bad Godesberg » silencieux parce que non assumé. Il est vrai que  dans les années 1970, il y avait encore un PC fort qui pouvait faire contrepoids et empêcher de pareilles dérives. La chute du mur de Berlin et l’affaiblissement de ce même PC auront porté à son comble cette contre-révolution libérale, et les dirigeants du PS misent sur sa disparition à terme pour amplifier ce mouvement. Mais je ne suis pas sûr qu’ils fassent un bon diagnostic : le PCF n’est pas mort, quoi qu’on croit, espère ou dise, et je parie quant à moi qu’il rebondira dans l’avenir. Passons. Par ailleurs, il est vrai aussi que cet abandon idéologique du socialisme a déjà eu lieu dans beaucoup de pays européens, l’Allemagne ou l’Angleterre de Blair en tête, et que, en France même, Mitterrand avait ouvert le processus avec le tournant de la rigueur de 1983. Mais le PS français, parfois associé au PC, semblait incarner une résistance originale en Europe. Celle-ci a disparu avec fracas sous Hollande et, ici, avec Macron. Avec cette conséquence terrible, pour l’instant en tout cas, que c’est l’idée même de gauche qui en sort dévalorisée, atteignant par ricochet la « gauche de la gauche » et suscitant ainsi la tentation d’un vote en faveur d’une extrême-droite qui a su s’emparer, hélas, de certains thèmes de la gauche pour les exploiter à son profit… alors que celle-ci aurait dû les mettre en avant dans leur intégrité :  je pense à la laïcité, à la souveraineté nationale dans certains domaines, au rôle de l’Etat, à la critique d’une mondialisation capitaliste qui sacrifie l’intérêt des peuples au profit des multinationales et qui n’a rien à voir avec le véritable internationalisme, etc..

Dans ce contexte lamentable, voici qu’un évènement politique, lui aussi lamentable, vient de survenir sans soulever d’indignation particulière : le soutien de nombreux responsables socialistes à Macron. C’est là un authentique scandale démocratique que les médias passent curieusement sous silence. Je ne cite pas tous ceux qui sont concernés par cette démarche et qui sont encore au gouvernement ou détenteurs de responsabilités importantes au sein de l’appareil du PS – leurs noms sont connus. Mais je ne peux m’empêcher d’indiquer que c’est le cas aussi dans ma région, où l’ancien président du Conseil régional, Jacques Auxiette, vient d’appeler à voter Macron (alors qu’il fut pro-Aubry !), sans état d’âme mais avec l’espoir secret, bien entendu, d’en tirer un bénéfice politique si celui-ci était élu.  Cependant, où est donc le scandale démocratique ? Il tient simplement au fait que c’est Hamon, toujours de gauche lui, qui a été désigné pour incarner le PS à la présidentielle, sur la base d’un authentique vote démocratique, à la fois des militants de ce parti et de ses sympathisants ; et il l’a été à partir d’un programme de rupture avec ce que le gouvernement de Hollande a fait de pire sur le plan social. Or, en s’engagent publiquement auprès de Macron, qui est hors-PS, ils violent la règle démocratique élémentaire qui veut que l’on soutienne publiquement le vainqueur d’une élection dans son propre camp, la minorité devant entériner et respecter la position de la majorité, ou alors on n’organise pas un vote… ou encore on s’en va !

Ce dernier point est doublement significatif. Il signifie d’abord que l’exigence éthique (ou morale, ici) a abandonné un grande partie des responsables socialistes : ce ne sont plus que des hommes de pouvoir, obsédés, voire drogués, par celui-ci et par l’ambition personnelle, et coupés du peuple, ne percevant même pas le malheur social « réellement existant » ou ce que Bourdieu a appelé, lucidement et courageusement, « la misère du monde ». Mais c’était un grand esprit, qui avait, lui, le sens pratique de l’Universel et qui le revendiquait ! Ensuite, il signifie aussi que nombre de responsables « socialistes » (et Hollande en tête) n’ont guère de convictions politiques et idéologiques profondes – en entendant par « idéologie » non des opinions liées à l’air du temps et qui peuvent varier avec le temps, justement, mais une vision d’ensemble forte et durable de l’homme et de la société, engageant des valeurs incontestables, laquelle vision doit intégrer, à gauche en tout cas, un souci rigoureux et  audacieux d’un avenir meilleur pour ceux qui sont exploités ou aliénés, d’une manière ou d’une autre, dans le cadre du système capitaliste. Cela veut dire aussi, dans les deux cas (appréhension du présent, projet d’avenir), que la morale a déserté la politique tant dans ses moyens (voir aussi l’affaire Fillon dans l’autre camp) que dans ses fins, ce qu’on  occulte trop souvent : les libéraux et désormais une partie des socialistes ont-ils seulement la moindre vision morale de l’avenir et assignent-t-ils à leur action une finalité estimable et autre que la gestion du désordre existant et le service des intérêts économiques des dominants? J’en doute fortement. On oublie ainsi cette grande leçon de Rousseau, dans l’Emile, selon laquelle la morale et la politique sont inséparables (comprendre : en droit, pas en fait, hélas) et que ceux qui veulent les séparer « n’entendront rien ni à l’une ni à l’autre ». Je traduis pour ces ignares en philosophie que sont devenus la plupart des hommes politiques – y compris Macron, ici, et paradoxalement étant donné son parcours universitaire : la morale doit se prolonger en  politique, y trouver une traduction concrète et collective, et la politique doit se fonder sur la morale. Or c’est bien le contraire qui se passe aujourd’hui ! La politique, spécialement la politique économique, se veut amorale (Comte-Sponville a malheureusement théorisé et justifié ce point dans un de ses livres) et cet amoralisme théorique, revendiqué intellectuellement et pratiqué effectivement, peut se déployer en toute bonne conscience dans des pratiques moralement scandaleuses : en évacuant la morale et en la déclarant obsolète, on évacue la seule instance qui nous permettrait, à l’aide de ses normes universelles et obligatoires, de percevoir et de dénoncer l’immoralité pratique qui règne en politique. C’est ainsi, tout simplement, que l’amoralisme (que le post-modernisme défend au demeurant dans la foulée de Nietzsche) se transforme en immoralisme tout court.

On voit donc la dégradation que subit la politique aujourd’hui – à l’exception de ce qui se passe dans la partie de la gauche qui continue de se réclamer de cette identité, contre vents et marées. Alors qu’elle pourrait faire l’honneur de ceux qui s’y engagent, elle est devenue une  misérable foire d’empoigne des intérêts individuels  ou, comme aurait pu le dire Hobbes (mais on pourrait aussi citer Clausewitz s’agissant du rapport de la politique à la guerre), une forme transformée de « la lutte de tous contre tous ». Conclusion, un peu désespérée, mais non désespérante je l’espère et qui consiste en une demande symbolique : au secours Rousseau, reviens-nous !

                                                                       Yvon Quiniou

 

PS : Pour ceux qui me demanderaient comment faire et comment envisager concrètement une politique d’émancipation (terme ignoré de beaucoup de « politiques »), je leur conseille d’attendre simplement la sortie de mon prochain livre au mois de mai, chez Kimé, « Les chemins difficiles de l’émancipation ». Entendre : difficiles, mais exigibles moralement, désirables humainement et pas impossibles ! Ils comprendront mieux ma (saine) colère !

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires
  • 07/03/2017 15:32
  • Par ro

Je suis d'accord avec certains commentaires : la dynamique Macron actuelle a le mérite de clarifier le positionnement politique de tout un tas de gens à commencer par des hiérarques PS qui ont eu tendance à ch... dans les bottes de leurs électeurs depuis au moins 5 ans Innocent Le PS est mort mais il a encore des électeurs vivants eux. Si ils n'ont pas participé à cette dynamique de la France insoumise, ils ne sont pas forcément dupes du positionnement d'Hamon et ils n'étaient pas les seuls à voter pour lui à la Primaire dite de la "Belle alliance populaire". C'est cette "belle alliance populaire" qui reste à construire en fait largement en dehors du PS et elle ne peut se faire qu'en refusant tout ce que le (cadavre du) PS avait déjà verrouillé : programme politique présupposant d'endosser le bilan de Hollande (c'est à dire un suicide politique), investitures aux législatives (comme celle d'El Khomri)... Il y a dans les programmes de Hamon ET Mélanchon, mais aussi dans le contenu de certaines initiatives pour les rapprocher, certains ingrédients d'une telle alliance. Et si il faut parler d'Europe pour ça, pourquoi pas ?