Bernard Vasseur face au matérialisme

Bernard Vasseur, philosophe et spécialiste reconnu d'Aragon, a tenu à faire connaître ici son avis sur le matérialisme tel qu'il est questionné dans le livre commun d'Yvon Quiniou et de Nikos Foufas, philosophe grec. Il souligne sa vitalité philosophique et à quel point il peut rendre compte du réel dans bien des domaines. Il a donc la parole, après en avoir parlé dans "L'Humanité".

                                                                    Bernard Vasseur

                                                          Vitalité du matérialisme philosophique

Il y a quelques mois, le grand historien du matérialisme en philosophie qu’est Olivier Bloch publiait Un bouquet de fleurs du mal, une anthologie de textes classiques d’Aristote à Marx donnant parole à un large pan de ce courant de pensée. Et voilà que deux philosophes d’aujourd’hui, Yvon Quiniou et Nikos Foufas vont permettre à leurs lecteurs de s’approprier des segments majeurs de cette longue histoire en la mettant en mouvement au présent, en la parcourant de l’intérieur, en en montrant brillamment l’actualité et la pertinence. Ils viennent en effet de publier un dialogue conduit de façon claire et pédagogique qu’ils ont intitulé Le matérialisme en questions. C’est ainsi une synthèse des recherches menées depuis cinquante ans sur le sujet par le premier qui est présentée et soumise au questionnement du second, tout au long d’une méditation limpide menée en commun. On y retrouve certes des noms attendus dans un tel contexte, mais aussi des « invités surprises » qui sont là à titre de « compagnons de route » (comme Nietzsche et Spinoza). On y côtoie également les noms de scientifiques comme Darwin (pas celui de l’Origine des espèces, mais celui révélé par Patrick Tort de La filiation de l’homme), Dewey ou Russell. Du coup, c’est une conception ouverte du matérialisme qui apparaît, ce courant de pensée se précisant et se pluralisant sans renoncer à ses options cardinales. Mais le plus passionnant de l’ouvrage tient dans les questions autour desquelles la pensée de Marx est convoquée. La première porte sur les rapports entre athéisme et matérialisme, avant de dériver (mais c’est autre chose) vers la critique matérialiste de la religion. La seconde question tient au rapport tumultueux de la morale et du matérialisme. Ici, sur ce thème qui lui est cher, Quiniou tient à rappeler la dimension morale présente dans le combat communiste pour l’émancipation humaine. Vient alors (en troisième lieu) le thème de l’aliénation : une question anthropologique centrale dont nos deux auteurs montrent bien qu’elle dépasse le seul problème de l’exploitation dans le travail, mais touche à la dépossession de soi dans sa vie. Peut-être auraient-ils pu ici signaler que si l’aliénation est bien présente dans le Capital de Marx (Lucien Sève l’ayant établi contre Louis Althusser), il est difficile de réduire ce livre à un traité d’économie politique (comme la tradition du marxisme soviétique en a imposé la grille de lecture). Enfin, le livre se clôt sur une présentation du matérialisme historique et distille une critique subtile du schématisme appauvrissant auquel il a souvent donné lieu dans le passé. On l’aura compris, au terme de la lecture, on se retrouve pris au jeu des questions-réponses des deux auteurs et on se prend à rêver de s’y introduire et de le poursuivre, signe que leur pari de « dialogue critique » est réussi.

Yvon Quiniou et Nikos Foufas

Le Matérialisme en questions, Dialogue critique

Editions L’Harmattan.

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