« Eléments » : le retour en force d’une revue réactionnaire

 

Inquiétant signe des temps : la revue Eléments d’Alain de Benoist, qui doit avoir une trentaine d’années d’existence et qui avait reflué dans la dernière période, revient en force avec une présence visible dans les kiosques et une influence qui grandit (colloques, conférences, collaborations). Or il faut savoir ce qu’elle veut et ce que signifie son renouveau. Revue de ce qu’on a appelé la Nouvelle Droite, elle s’inspire paradoxalement d’une idée de Gramsci : pour prendre le pouvoir politique, il faut d’abord conquérir l’hégémonie intellectuelle ou idéologique, bref gagner les consciences, donc la batailles des idées. Son retour au premier plan signifie que la droite a gagné intellectuellement, profitant de la régression massive des dirigeants socialistes : de leur politique anti-sociale mais, tout autant, de leur conversion idéologique au libéralisme et de l’absence totale de la moindre pensée forte chez eux et ceux qui les soutiennent encore dans le milieu intellectuel. Elle est donc un élément (c’est le cas de le dire) de la montée en puissance d’une droite puissante en France, flirtant avec l’extrême-droite.

Mais quel est son projet politique et comment le met-elle en œuvre ? La force de cette revue tient à sa qualité incontestable et à sa capacité de faire appel à des  auteurs très différents : d’extrême-droite, bien entendu, mais aussi à des penseurs dits de gauche ou proches de la gauche  et qui acceptent inconsidérément de se laisser interviewer ou complimenter par elle, tels Onfray, Julliard ou même Gauchet qui, dans le dernier numéro, a droit à un véritable panégyrique. On voit l’habileté de la stratégie : s’ouvrir à des pensées dissidentes, d’une manière parfois surprenante, à condition qu’elles ne soient pas marxistes ou proches réellement du communisme – comme Michéa (voir leur liste complète dans les « Unes », p. 9). D’où une démarche d’encerclement, à l’abri d’une posture d’ouverture et de séduction, pour mieux tuer toute alternative au capitalisme !

Car c’est bien cet objectif qui est visé sur un plan indissolublement culturel et politique. Je voudrais brièvement le montrer, quitte à schématiser, en analysant les idées d’A. de Benoist, le leader de cette revue, telles qu’elles sont résumées dans le n° 160 sous la plume de F. Bousquet, dans un article intitulé significativement « Pour en finir avec les droits de l’homme ». L’argumentation n’est pas toujours très claire, il faut l’avouer, malgré les nombreuses références culturelles ou à cause d’elles, mais je vais en indiquer les points saillants… et proprement désolants ! En un sens tout est dit dans le titre (qui reprend celui d’un livre d’ A. de Benoist) : il s’agit de dénoncer frontalement et radicalement la notion même de « droits de l’homme »… ce qui me paraît proprement ahurissant, je le dis tout net. Ceux-ci renverraient à un individu abstrait, citoyen d’un Etat républicain qui énonce et garantit ces droits valant pour tous. Or cette universalité abstraite de l’homme est une horreur théorique pour de Benoist, à un double titre. Anthropologiquement, elle oublierait l’enracinement historique et culturel de l’homme et elle en ferait un « squelette » mythique, « sans épaisseur » ni « identité ». On aura compris que de Benoist est un culturaliste et un relativiste, amoureux des appartenances, ou encore un différentialiste qui respecte les différences culturelles, bien entendu (ce qui est séduisant), mais à condition qu’elles n’empiètent pas sur les nôtres (ce qui l’est moins : le FN tient le même discours). Mais en plus, ces droits supposent un Etat, instance que l’auteur n’aime guère : lui qui entend mettre la défense des libertés au cœur de la politique, ne se rend pas compte que c’est l’Etat qui, par et à travers ces mêmes droits, assure leur existence ! Et il occulte ce fait essentiel que la multiplication de ces droits, en compréhension et en extension (il suffit de comparer les différentes Déclarations successives depuis celle de 1789), a pour effet non d’assujettir les individus, mais de multiplier les formes concrètes de leur liberté, donc de leur épanouissement vital : de la sphère politique, à la sphère sociale, éducative, aux rapports homme/femme,etc., et, enfin, dans l’ordre économique, si l’on accepte de le réguler…via l’Etat, précisément. D’où cette affirmation, sans la moindre justification, qu’il y aurait « un antagonisme formel entre démocratie et droits de l’homme » (sic) : comprenne qui pourra ! Même Marx, pourtant conscient de l’insuffisance des droits de l’homme quand on se contente de les appliquer à la sphère politique, considérait que c’était un « grand progrès » dans la voie de l’émancipation humaine (voir La question juive, si mal comprise) : il en critiquait les limites, non le principe.

Autre propos, mais qui n’est pas pour nous étonner car une idéologie a sa logique propre : le refus d’un fondement moral à ces droits alors qu’ils en constitue le mode d’existence effectif. Il peut alors s’en prendre scandaleusement à Kant qui préconisait une « politique morale » s’incarnant dans le droit « devant lequel la politique doit plier le genou »… comme il aurait pu s’en prendre à Habermas pour qui la morale, universelle par principe, « migre dans le droit » (formule magnifique) ou encore, bien avant, à Rousseau pour qui on ne saurait séparer les deux sans « rien entendre ni à l’une ni à l’autre » (L’Emile). C’est donc une politique contre le droit et la morale qu’il veut promouvoir (il s’appuie ici sur P. Manent), donc une politique rigoureusement amorale… qui risque fort de devenir concrètement immorale. Sa référence initiale à C. Schmitt va dans ce sens, comme sa nostalgie affichée explicitement pour… l’Antiquité (quid de l’esclavage ?) et de la féodalité. Sa dénonciation, très nietzschéenne de la morale (on doit savoir qu’il est proche de Nietzsche), l’entraîne à y voir, comme le penseur allemand, une « moraline » portant atteinte à la vie et risquant de « déboucher sur une police des comportements ». C'est cela même que l'on doit  critiquer chez Nietzsche, malgré l'iportance de sa son apport par ailleurs (voir mon livre "Nietzche ou l'impossible immoralisme", Kimé)!

On voit, pour finir, le danger extrême de ce type de discours philosophique : malgré ses critiques obliques du libéralisme économique, malgré aussi sa critique du subjectivisme individualiste qui peut plaire mais ne tient pas sur le fond (oublie-t-il que tout droit implique un devoir réciproque de le respecter et que l’individualisme peut être un rempart contre le totalitarisme ?), de Benoist s’efforce de déconstruire tout l’édifice moral et juridique, à vocation universaliste, qui est la base des progrès humains qu’a connus l’Occident, qui constitue notre civilisation, et il va chercher dans un passé mythique (il se réclame parfois du paganisme contre l’universalisme chrétien !) une solution non seulement imaginaire mais désastreuse. C’est la promesse, assumée cyniquement ( ?), d’une catastrophe assurée. On peut certes critiquer vigoureusement notre société actuelle et vouloir une autre société que la société mercantile et inégalitaire que nous connaissons, qui réduit l’homme au statut de consommateur et, auparavant, de facteur de production. Mais ce n’est pas en sapant à la base le fondement normatif des droits de l’homme pour mieux les invalider que nous l’obtiendrons : c’est en  exigeant que ceux-ci soient effectivement appliqués, alors que partout on tend à les réduire au seul profit d’un capitalisme transnational, dont le seul idéal de liberté est celui d’exploiter les hommes. Est-ce cette liberté sauvage et inhumaine, hors droit, que souhaite A .de Benoist ? Est-ce sa défintion de la politique?

 

                                                                       Yvon Quiniou

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