Bertrand Russell, le grand démystificateur des religions 

B. Russell est l’honneur de l’intelligence. Il fut sans doute le plus grand philosophe mondial du 20ème siècle, non seulement à travers sa réflexion sur les fondements logiques des mathématiques (avec Whitehead), mais parce qu’il aura su, avec la même profondeur et dans ce cas avec une clarté admirable, appliquer son intelligence philosophique aux problèmes moraux et politiques (qu’il ne dissociait pas) et à ceux de la vie humaine en général, nature de l’homme comprise. Il l’aura fait dans une grande liberté d’esprit qui lui aura valu de multiples avanies, dont l’hostilité de l’opinion publique la plus réactionnaire, de multiples interdits d’enseignement à l’Université, jusqu’à l’emprisonnement pour cause de pacifisme et même, tout à la fin, pour sa condamnation de la guerre du Vietnam à…88 ans !

C’est cette intelligence critique, vouée à la rationalité et au bien des hommes, que l’on retrouve dans deux textes sur les religions qui viennent d’être réédités aux Belles Lettres : Pourquoi je ne suis pas chrétien et  La religion a-t-elle contribué à la civilisation ? (associés à Le mariage et la morale). Je dis bien « les religions » ou « la religion en général », donc  toutes les religions – ce qui exclut d’emblée de sa part un quelconque esprit partisan ou partial en faveur de l’une d’entre elles. Or son propos est essentiel, fondamental même, tant nous sommes accablés aujourd’hui par un retour insupportable du religieux sous de multiples formes et par une cécité inadmissible devant ce qu’elles ont été historiquement, qu’elles continuent à être pour l’une d’entre elles, l’islam, quoique on en dise, et qu’elles pourraient redevenir si les circonstances historiques s’y prêtaient et dont on a déjà des prémices dans les pays de l’Est, qui  sont en train de verser dans une crypto-dictature d’inspiration religieuse.

Résumons brièvement le procès lucide et juste que Russell leur fait, en ayant en vue ce qu’a été l’Eglise catholique tout particulièrement, mais pas seulement elle.  Celui-ci est total, radical – à savoir qu’aucun aspect des religions n’échappe à sa critique, dont seule sa raison (et non une quelconque passion anti-religieuse) est la base. La critique est d’abord intellectuelle : la foi religieuse est toujours la foi en quelque chose que les Eglises codifient et imposent et elle s’accompagne donc toujours de dogmes doctrinaux qui ne résistent pas à un examen rationnel, même si la philosophie, d’inspiration théologique, a tenté de les rationaliser. C’est ainsi qu’il dénonce et démonte les multiples pseudo-preuves de l’existence de Dieu – comme celle qui veut que le principe de causalité nous contraigne à poser une cause suprême (et sans cause !) ou encore celle qui affirme qu’il y aurait un plan de la providence assignant à l’univers une fin bonne et qui expliquerait sa perfection. On pourrait multiplier ses exemples de réfutations, qui sont d’une grande acuité. Mais ce qu’il faut ajouter, c’est précisément la critique intransigeante du statut de preuves scientifiques que s’arrogeaient ces arguments (théologie = science de Dieu), transformant la foi en savoir à l’instigation des Eglises et nourrissant du coup, non seulement un dogmatisme insupportable à l’égard des fidèles, mais un dogmatisme des religions entre elles – car il n’y a pas une mais des religions – , ce qui les a entraînées à se faire la guerre entre elles pour exercer un magistère exclusif et impérialiste.

Du coup, le procès va se faire indissolublement intellectuel et moral, comme on le voit ici même. La religion qui entend, selon son étymologie, relier les hommes entre eux et donc prôner l’amour du prochain, ne relie qu’en interne : elles s’opposent entre elles en externe, elles se combattent et se sont combattues sous les pires formes et elles constituent donc un  ferment de haine entre les hommes – point qui est régulièrement et scandaleusement occulté par l’histoire officielle des religions que l’Ecole nous enseigne, alors que le spectacle du monde contemporain nous en offre encore de terribles exemples. Au point que Russell peut non se moquer, mais s’indigner du fait que bien des « chrétiens » n’ont pas été ou ne sont pas des chrétiens au sens où ils n’appliquent pas les préceptes d’« amour »  dont ils se réclament : chrétiens Franco, Salazar, Pinochet ? Chrétien l’antisémitisme ? Forme d’amour que la haine mortifère du mécréant ou de l’apostat dans l’islam ?

Mais il va bien plus loin que le rappel de ces faits historiques, dont le croyant aveuglé par sa foi dira qu’ils résultent du contexte ou qu’ils viennent d’une mauvaise interprétation des textes fondateurs (c’est la grande mode et la grande stratégie de l’«interprétation » pour sauver la lettre de ces textes). Il analyse brillamment quelques-uns de ces dogmes pour dénoncer l’immoralité qu’ils comportent ou qu’ils entraînent. Il en est ainsi de la dualité de l’âme et du corps. Il montre bien que le mépris du corps, lequel est ce qui nous relie aux autres et à la vie sociale, entraîne, faute d’un pouvoir suffisant sur cette vie qui nous la rendrait aimable, à privilégier l’individu spirituel en nous et à privilégier notre salut dans et par la foi. C’est ainsi que la croyance en l’âme aboutit à un individualisme forcené, la vertu se  concentrant dans l’amour de soi et dans le souci de l’immortalité personnelle. J’avoue avoir peu songé, avant de lire Russell, à cette critique imparable (qu’on trouve aussi cependant chez Marcel Conche).

On ajoutera deux points également « moraux » et humainement décisifs. D’abord et avant tout, une dénonciation parfaitement fondée de ce qui s’est appelé la morale religieuse, avec en particulier tous les interdits visant le corps et la sexualité. On oublie trop le mal qu’ils ont fait à l’homme et à la femme, et ce dès l’enfance : les faisant souffrir, les culpabilisant à l’aide de cette croyance absurde dans le pêché originel, voire les rendant violents ou malades. Et Russell a raison – cela aura été l’un des combats émancipateurs de sa vie – d’affirmer résolument le droit à la liberté sexuelle et à celle des mœurs individuelles contre tous les ostracismes religieux se déclarant « moraux ». En réalité, cette morale religieuse n’est pas morale, elle est immorale puisqu’elle a pour conséquence le malheur des êtres humains.  Ce n’est même pas une morale, mais, dans mon langage, une éthique, à savoir un système devaleurs particulier, qui se fait passer pour une morale, voire la morale et qui est fondée, dit Russell, sur la cruauté. Ensuite et plus largement, Russell peut s’en prendre logiquement à l’idée d’un Dieu bon et tout puissant : traçant le tableau véridique d’un univers et d’une vie où le malheur, l’injustice, les confits et la mort dominent, l’emportant sur tout ce qui peut nous réjouir par ailleurs, il a cet argument simple en faveur de l’athéisme : il ne saurait y avoir un Dieu bon ayant créé tout cela et, par conséquent, il ne saurait y avoir de Dieu du tout. Argument axiologique ou normatif imparable, que seuls ceux qui ont la foi béate chevillée au corps ou au cœur récuseront en se référant à l’idée que la transcendance divine est imcompréhensibe ! Grand bien leur fasse pourrait dire Russell, sauf que c’est une manière d’acquiescer au mal ici-bas et cela est inacceptable!

On aura compris, pour finir, que la religion est pour le philosophe anglais le règne de l’obscurantisme : par ses dogmes et ses pratiques constitutives, mais aussi par son refus constant des découvertes scientifiques, de Galilée à Darwin et jusqu’à Freud. C’est pourquoi il faut dire avec Russell que « la connaissance en général est désirable », qu’elle est supérieure dans tous les cas à l’ignorance et à l’irrationnel religieux et que, comme le  soutenant déjà le peintre Goya, « le sommeil de la raison engendre les monstres ». Cette leçon est hélas toujours d’actualité et on aimerait que nos politiques, mais aussi nombre d’intellectuels contemporains, l’intègrent.

                                                                                   Yvon Quiniou

 

NB : On pourra m’objecter que cette réflexion d’ensemble est malgré tout partiale au sens de partielle : elle oublie ou oublierait les éléments de progrès humain que les religions ont comportés. Je pense à la « théologie de la libération » en Amérique latine, à l’épisode des prêtres ouvriers après mai 68 en France, à certaines déclarations du pape François aujourd’hui en direction de la paix. Je n’entre pas dans le détail. D’autres le font à ma place, y compris dans des revues d’inspiration marxiste, comme La Pensée ou Actuel Marx, dont je conteste les analyses. Et je rappellerai que la doctrine sociale de l’Eglise catholique est officiellement favorable au capitalisme, hostile au socialisme, ce qu’on passe généralement sous silence ! Je me contenterai donc de rappeler ce propos plus tardif et plus nuancé de Russell, dans  Ma conception du monde (Idées/NRF), mais qui n'a rien d'ambigu : « Dans l’ensemble, je pense que la religion a fait beaucoup de mal ». Cette affirmation, elle, ne peut être contestée et elle éclaire la voie de ceux qui entendent contribuer à améliorer le sort de hommes dans tous les domaines… en s’opposant à tout ce qui s’y oppose ! On appelle cela l'émancipation.

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