Fin de l'intellectuel français?

La disparition de la revue "Le Débat" fait croire à beaucoup que "l'intellectuel français" aurait disparu. C'est se fixer sur une partie de notre intelligentsia et oublier tout ce qui se passe dans le champ du marxisme en termes de travaux théoriques ou de revues. C'est aussi accepter scandaleusement la censure dont ce marxisme innovant est l'objet dans les médias.

                                                               Fin de l’intellectuel français ?

La disparition de la revue Le Débat agite les esprits ces temps-ci. Et il est vrai que après celle des Temps modernes, de J.-P. Sartre, il y a deux ans, on peut estimer qu’il y a de quoi s’inquiéter. D’autant que cette revue, animée par P. Nora et M. Gauchet, était de qualité : je n’en partageais pas du tout l’orientation idéologique, disons politiquement et idéologiquement centriste, mais quelqu’un comme Gauchet avait une vraie réflexion sur notre société et l’on pouvait discuter avec lui comme je l’ai fait à la télévision pendant deux heures il y a une douzaine d’années, avec BensaÏd et face aussi à un Finkielkraut qui en était l’exact opposé par sa morgue et sa suffisance. J’en retiens la sympathie qu’il me manifesta à la sortie de l’émission et je présentai plus tard, dans une longue préface d’un livre, Les chemins difficiles de l’émancipation, une analyse critique de sa vision de la société, démocratique et républicaine incontestablement, mais guère attentive aux rapports de classes et à leurs effets d’aliénation sur les hommes – concept d’aliénation, d’origine marxiste, qu’il semblait ignorer.

Tout cela pour cadrer le propos qui va suivre : l’inquiétude sur l’état de notre « intelligentsia » s’est traduite, donc, par l’annonce d’un décès de celle-ci un peu partout, celle de « l’intellectuel » en France : dans le journal Marianne sous la plume d’un de ses éditorialistes, J. Julliard, mais qui n’est guère représentatif de la ligne de ce journal (il écrit même dans Le Figaro !) et dans Le Monde via un texte très intéressant d’un intervenant extérieur, J. Garcia, ( n° du 5 septembre), qui en appelle justement au « débat » (avec une minuscule) et à la vraie discussion. Mais son texte est marqué par un oubli ou une occultation, au choix, qui me stupéfie et que je voudrais dénoncer en toute sérénité, mais avec lucidité et intransigeance, tant elle est générale dans une grande partie du monde intellectuel français et dans les médias qui le relaient : l’ignorance, évidente ici, systématique en tout cas, de ce qui se passe du côté des intellectuels marxistes ou s’inspirant de Marx, avec en plus une orientation favorable, à des degrés divers, au communisme.

Premier élément, théorique mais très positif : nous assistons à un retour incontestable de la pensée marxiste, donc du « marxisme » si l’on veut, que même un journal comme Le Monde, qui ne lui est pas favorable, a dû reconnaître il y a déjà quelques temps, avec deux pages consacrées à ce sujet. A l’Université les travaux qui sont dans cette orientation se multiplient et les interdits qui prévalaient autrefois dans les nominations (j’en sais quelque chose pour en avoir été victime) ont cessé. De nouveaux penseurs se révèlent et sont édités, qui entretiennent un rapport fécond à Marx, quitte à s’en distinguer, à l’enrichir ou à le modifier… sans le répudier : je songe ici tout simplement à Thomas Piketty ou à Frédéric Lordon, dont personne ne contestera la qualité de leur réflexion. Quant à ceux qui se réclament directement de Marx, mais dans un rapport fécond à nouveau, il y a l’immense œuvre de Lucien Sève, mort récemment (et dont la mort a signalé l’existence intellectuelle à beaucoup !), sans doute le philosophe le plus important depuis la fin du 20ème siècle, par ses travaux, en particulier sur la personnalité humaine et son enracinement historique ainsi que sur le matérialisme : je ne développe pas mais on peut l’opposer sans réticence à ceux, survalorisés sans raison mais favorables au libéralisme, de M. Foucault, dont la conceptualité me paraît très pauvre ou sophistique[1]. Je pourrais aussi citer J. Bidet ou T. Andréani et, pourquoi pas moi-même si je me réfère à ce qu’on dit de mes nombreux livres et à l’ambition qui est la mienne! J’ajoute seulement que ce « retour à Marx » (c’est le titre d’un de mes ouvrages) n’exclut pas qu’on l’enrichisse d’autres apports d’auteurs comme Freud, que Marx ne pouvait connaître par définition, pour stimuler l’anthropologie que l’on peut élaborer sur la base des sciences en général et des sciences humaines en particulier. Mais j’ajoute aussi que ce « retour » se prolonge en politique d’une manière inattendue : face à la déferlante libérale qui envahit le monde, l’idéologie marxiste fait retour ici ou là, comme aux Etats-Unis, terre pourtant du « capitalisme triomphant » (jusqu’à présent), en Angleterre et même en France, même s’il avance à pas feutrés.

Deuxième élément positif, lui aussi scandaleusement passé sous silence parce que l’on ne veut pas s’y intéresser : l’existence de revues où les travaux marxistes sont répercutés ou donnent lieu à des débats de qualité. Je cite : la revue Actuel Marx, qui date de la fin des années 1980, continue de vivre et organise des congrès internationaux qui ont un vrai succès ; la  revue La pensée, vieille publication française datant des années 1930 et d’inspiration rationaliste, Raison présente créée par un communiste dissident et d’une rare finesse, Victor Leduc,  soutenue par des personnalités comme M. Godelier, Gérard Mendel (rien que ça !) ou  les Cahiers rationalistes à la direction desquels ont figuré longtemps de grands  scientifiques communistes (mais pas seulement), la Nouvelle critique autrefois et, récemment, la revue communiste Cause commune, animée par de jeunes intellectuels engagés en politique, ou encore Contretemps, liée au NPA. Heureusement qu’elles sont là : on peut savoir, si on les lit, ce qui se passe d’innovant et d’important dans un « marxisme élargi », mais qui postule bien que le capitalisme peut et doit être dépassé, à condition qu’on se consacre à l’intelligence de son fonctionnement actuel et de ses méfaits persistants, voire aggravés avec la crise écologique mondiale qui menace à terme l’humanité en saccageant une nature dont l’homme dépend essentiellement, contrairement à ce que disent les religions.  Or ce qui est frappant lorsqu’on lit ces revues ou qu’on y participe comme c’est mon cas, c’est la qualité des débats, précisément dont elles sont le lieu : ce n’est pas la foire d’empoigne ou l’invective, ou encore la superficialité médiatique, mais le sérieux et l’argumentation de fond, dont on ne trouve l’équivalent nulle part ailleurs. J’y insiste ; nulle part ailleurs. A quoi s’ajoute, pas toujours il est vrai à cause de l’air du temps, la capacité de résister à la religiosité ambiante et de s’inquiéter du « retour du religieux » ou de son renforcement comme dans le cas de l’islamisme, ou encore la critique indispensable du néo-féminisme actuel, forme rétrograde d’une hostilité viscérale et délirante à l’homme (voir ce qu’en dit E. Badinter, de son côté il est vrai).

D’où inversement et malheureusement, l’élément négatif  qui a motivé mon propos : tout cela non seulement est ignoré mais censuré. Ignoré idéologiquement car, comme on a pu le dire, l’idéologue n’est pas celui qui ne sait pas, mais celui qui ne veut pas savoir, ce qui est grave de la part d’intellectuels qui devraient, du fait de leur statut revendiqué, se comporter à l’inverse et aller voir ce qui pourrait remettre en cause leurs certitudes politico-idéologiques d’un autre âge et dépasser le conformisme que notre société leur impose : « Ose savoir ! » ou « Ose penser par toi-même ! » avait pourtant dit Kant pour définir l’esprit des Lumières que notre époque tend à abandonner, préférant les ténèbres ou l’obscurantisme à la clarté dans bien des domaines[2]. Mais tout cela est aussi censuré par les médias et il y a là un scandale inouï à mes yeux dont je m’étonne que si peu d’intellectuels, « critiques » soi disant, ne s’en indignent pas, au minimum. Je pourrais multiplier les exemples car combien de mes amis, originaux ou inventifs, ne sont jamais – je dis bien : jamais – commentés par les journaux ou guère invités à la radio, par exemple pour parler de leur oeuvre[3]. Un seul exemple, de taille et dont j’ai déjà parlé : Lucien Sève. J’en avais  discuté avec lui, mais il s’était fait une raison, comme on dit. Alors qu’il a écrit de multiples livres consistant à « penser avec Marx aujourd’hui» comme il disait, dont une somme en quatre tomes  de plus de 2000 pages depuis 2004, aucun journal de droite (bien entendu) mais surtout de centre-gauche et non communiste, n’en a parlé !

Certes, il y a dans ce déni le souvenir malheureux de l’expérience soviétique. Mais une fois de plus, c’est l’ignorance, l’inintelligence ou l’hostilité de principe qui l’emportent : on confond le marxisme (de Marx) avec ce qui s’est fait en son nom, ce qui est un contresens total. On n’a donc pas lu Marx ou pas voulu le comprendre, ce qui permet de déclarer son apport forclos.

Conclusion : c’est ainsi que l’on fait croire qu’il n’y plus d’intellectuels français, sous prétexte que Le Débat a disparu. Cet annonce est en réalité un énoncé performatif : il consiste à produire ce que l’on annonce en faisant disparaître de la conscience collective ce qui existe réellement.

                                                       Yvon Quiniou

 NB: Le hasard me fait confirmer mon propos : la réception du dernier numéro de Cause commune qui comprend un riche dossier sur Lucien Sève et accuse, comme moi, le silence fait depuis longtemps sur son oeuvre!

[1] Son seul livre intéressant et intelligent est son premier, Maladie mentale et psychologie… mais qu’il a répudié !

[2] Je rappelle, pour ceux qui ne le sauraient pas, que Kant a été un grand critique de la religion positive et cultuelle au nom d’une religion « dans les limites de la simple raison »… ce qui lui valut d’être censuré ! Et je signale, à un tout autre bord, que Foucault s’est écrié un jour dans une réunion publique : « Ne me parlez plus de Marx » (dans ses Dits et écrits)… alors que Marx, je l’affirme tout net, est un génie. Récuser un génie n’est guère génial ! Il vaut mieux tenter de le réfuter, si on le peut.

[3] Je peux en parler d’autant plus facilement que j’ai un peu échappé à cette censure. Mais les temps ont changé avec Macron, qui filtre toute intervention publique qui pourrait, même lointainement, lui faire du tort !

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