« La démoralisation. La morale et la crise », un livre de C. Godin

Christian Godin fait partie de ces philosophes actuels dont on ne parle pas assez et qui prouvent que la philosophie ne se réduit pas à ces vedettes de l’actualité qui, pour une large part, la déshonorent. Son livre La démoralisation. La morale et la crise (Champ Vallon, 2015) manisfeste une réflexion sur notre époque et notre société qui est d’une rare intelligence et d’un rare lucidité, et qui se risque à briser bien des tabous.

Christian Godin fait partie de ces philosophes actuels dont on ne parle pas assez et qui prouvent que la philosophie ne se réduit pas à ces vedettes de l’actualité qui, pour une large part, la déshonorent. Son livre La démoralisation. La morale et la crise (Champ Vallon, 2015) manisfeste une réflexion sur notre époque et notre société qui est d’une rare intelligence et d’un rare lucidité, et qui se risque à briser bien des tabous. On pourrait la résumer comme étant une critique de l’immoralité qui atteint nos sociétés capitalistes dans nos attitudes et  comportements quotidiens, donc comme développant une micro-sociologie de cette même immoralité  dans les divers champs de notre vie individuelle et collective. Mais ce diagnostic suppose une thèse préalable et entraîne une conclusion qui constituent les moments les plus forts de ce livre, car proprement conceptuels, même si l’on n’en partage pas tous les attendus.

Point de départ théorique, donc. Nous sommes en présence d’une crise de la morale, qui ne peut se comprendre que si l’on distingue bien la morale et l’éthique, ce qui est le propos, essentiel, de la 1ère partie. Disons, pour résumer, que l’éthique désigne des valeurs particulières et facultatives, issues de la vie et imprégnant les mœurs, et celle-ci n’est pas en crise et ne saurait l’être : il y a eu et il y a de multiples valeurs éthiques, historiquement, socialement et individuellement relatives, et notre époque est marqué par une inflation du discours éthique. La morale, c’est tout autre chose : elle désigne des valeurs universelles et impératives, issues de la raison et qui nous imposent, entre autres, le respect de tout être humain – respect dont Kant nous a fourni une formulation définitive. Or Godin part du constat irrécusable que celle-ci est en crise ou, si l’on préfère, en panne : il y a une perte progressive du sens moral, donc une « démoralisation » au sens strict, laquelle, par ailleurs, produit une démoralisation au sens plus banal où elle fait perdre leur « moral » aux individus, où elle les démoralise psychologiquement, les décourage en les déconnectant des valeurs inconditionnelles qui pourraient donner un sens véritable à leur existence – ce qu’aucune éthique, du fait de sa contingence, ne saurait faire. Soyons clair : je partage complètement cette analyse ainsi que la double conséquence que Godin en tire, à savoir, premièrement, que la capacité de juger moralement notre ordre social disparaît tendanciellement, en l’occurrence l’idée que le capitalisme est intrinsèquement immoral, bafouant les valeurs irrécusables de la morale comme le respect de l’homme ou le refus de son instrumentalisation (il s’oppose ici à la thèse de Comte-Sponville), et, deuxièmement, que cette immoralité imprègne nos comportements individuels.

La deuxième partie du livre, la plus concrète, fourmille d’analyses de cette immoralité quotidienne que le capitalisme contemporain engendre : l’individualisme exacerbé, le consumérisme poussé à l’absolu, le narcissisme, l’esprit de compétition, la servilité liée au carriérisme, l’utilitarisme, la multiplication des addictions qui altèrent la volonté, etc. : on n’en finirait pas de présenter tous ces défauts humains contemporains qu’il décrit, qu’il faut oser dire « moraux », en l’occurrence « immoraux », même s’ils sont le produit d’un certain type de société et non le choix d’un libre arbitre qui se tromperait et, comme on disait autrefois, « fauterait ». Les analyses de Godin sont ici extrêmement incisives et courageuses, vu le cynisme ambiant qui, à la suite de Foucault (c’est moi qui parle), n’en a que faire de la morale et le revendique, dans une espèce de nietzschéisme attardé qui déniait toute valeur aux accusations morales d‘« exploitation » ou d’« oppression » de l’homme visant le capitalisme (voir Par-delà le bien et le mal, § 259). On regrettera seulement que ces mêmes analyses soient parfois excessivement sévères et paraissent dans certains cas imprégnées d’une nostalgie du passé qui me paraît parfois mythifié : l’individualisme, par exemple, ne peut-il aussi avoir une face positive quand on le comprend comme un détachement du communautarisme d’autrefois qui étouffait l’individu ? On pourrait citer d’autres cas, qui ont cependant le mérite immense de susciter le débat en pointant de réels problèmes liés à la moralité ou à l’immoralité contemporaines de nos moeurs.

La dernière partie du livre revient à la réflexion conceptuelle du début. Godin aborde et dénonce à juste titre ce nouveau fatalisme qui habite les consciences aujourd’hui, de l’homme ordinaire aux dites élites politiques, et qui est largement responsable du statu quo social abominable dans laquelle la société, que ce soit au niveau national ou au niveau mondial, paraît enfermée : aggravation des inégalités, appauvrissement des plus pauvres, déstabilisation du statut des classes moyennes, enrichissement inouï et scandaleux des plus riches, augmentation de la violence sociale, conformisme des médias qui tend à tuer le jugement critique, etc. Or Godin s’en prend d’une manière subtile et juste à la prégnance du concept de « fatalité », tel que le « Tina » de Thatcher l’a rendu célèbre : il n’y a pas d’alternative, l’évolution des choses telle qu’elle se produit est inévitable, c’est-à-dire fatale. Il montre alors d’une manière remarquable que c’est confondre la fatalité telle que les Anciens la pensaient et le déterminisme scientifique, qui inclut désormais une part de hasard. Or  le déterminisme n’est pas ce qui exclut la liberté mais, au contraire, la conditionne : en le connaissant et en le maîtrisant par la technique, nous nous en libérons et acquérrons, en principe, une liberté concrète, tant collective qu’individuelle, à l’exact opposé du destin des Anciens.

C’est ici que la réflexion de l’auteur me paraît trahir les possibilités d’émancipation que cette vision comporte. Pour lui la complexité des choses et leur déroulement qu’il déclare  largement inévitable, quoique strictement déterminé par des lois, nous empêchent d’envisager que nous puissions changer fondamentalement l’ordre historique du monde. Or il n’avance pas ici d’argument réellement convaincant, de mon point de vue. Il me semble rejoindre le fatalisme contemporain qu’il critique par ailleurs. Non qu’il n’ait pas d’arguments plausibles, comme lorsqu’il signale que le développement scientifico-technique est nécessaire et irréversible, avec les effets économiques qu’il peut produire. Mais il oublie alors ce qu’il dit par ailleurs : l’histoire, qui semble échapper aux individus, est faite d’une multitude de décisions individuelles sur lesquelles nous avons tous un pouvoir, y compris via la politique qui est la sphère même où  celle-ci est active et peut avoir une influence sur les individus, via l’éducation en particulier. Godin semble ne pas croire à une pareille possibilité, comme s’il avait intériorisé idéologiquement ou intellectuellementcette fatalité de la démoralisation qu’il n’a cessé de dénoncer théoriquement tout au long de son ouvrage et dont il signale les effets profondément dépressifs. La seule porte de sortie qu’il envisage in fine, ce sont des actions morales ponctuelles à la base (actes de bonté personnelle, actions de solidarité, etc.), qui sont à la source de son « optimisme tragique » : belle formule, mais qui cache en réalité un pessimisme tout court, et tragique du même coup quand on pense à ce que la morale nous demande de faire. Le tragique ne réside-t-il pas dans le conflit entre ce que nous croyons devoir faire parce qu’il a une valeur importante et l’impossibilité de l’accomplir ?

 A la source de cette position, ultime et fondamentale, il y a chez Godin un point essentiel, dont j’ai déjà parlé avec lui : son refus d’adhérer quant au fond à la pensée de Marx et à la promesse d’un futur inédit, autre que la barbarie capitaliste actuelle, qu’elle nous permet de concevoir – barbarie que Godin dénonce bien, mais sans en tirer les conséquences historiques qu’en tirait l’auteur du Capital. Cela se voit à plusieurs signes. J’en signale deux. Le refus de parler d’aliénation. Or c’est bien de cela qu’il s’agit dans son livre : d’une histoire faite par les hommes, et par rien d’autre, qui se retourne contre eux de multiples façons et dont, par essence ils pourraient avoir la maîtrise puisqu’ils la fontet à condition de penser les nombreux aspects de cette possible maîtrise. Le refus d’envisager cette solution tient aussi, deuxième point, à sa position vis-à-vis du « communisme historique » : il en parle trois fois et dans deux occurrences il l’assimile au communisme tout court tel que Marx l’a conçu, attribuant ainsi au projet communiste un échec définitif dont seule sa trahison stalinienne est pourtant responsable. Ce contresens, trop courant hélas, l’empêche de penser que le capitalisme  puisse être dépassé et il l’entraîne alors à croire  (car il s’agit d’une croyance) à la fatalité globale de ses méfaits – cette fatalité historique qu’il aura voulu récuser, puisqu’il  en critique les effets tout au long de son ouvrage. Or on ne peut critiquer (moralement) que ce dont on peut venir à bout par l’action et donc la volonté (cette volonté qu’il valorise), et pour autant qu’on pense que cela est possible : contrairement à ce qu’a dit Gramsci, il n’y a pas d’optimisme de la volonté sans un optimisme préalable de l’intelligence !

                                                                                  Yvon Quiniou

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