N'y a-t-il plus de philosophes marxistes en France?

Le prochain "Forum philo" du Mans est présenté par le journal "Le Monde", qui l'organise, à l'enseigne de "Tous philosophes"? Ce titre est scandaleux quand on voit a quel point les philosophes marxistes ont disparu. Or ceux-ci sont très inventifs ces temps-ci et ils s'opposent au conformisme idéologique qui va caractériser ce forum et empêcher chacun de penser vraiment!

                                         N’y a-t-il plus de philosophes marxistes en France ? 

Le journal Le Monde a présenté les journées prochaines du Mans, consacrées à la philosophie, sous le titre de « Tous philosophes ? ». Titre alléchant, mais totalement frauduleux quand on voit la liste des personnalités qui y participent. Si je laisse de côté quelques noms d’intellectuels estimables, je suis scandalisé par l‘absence du moindre philosophe marxiste. Les philosophes ne seraient-ils pas aussi marxistes ou, si l’on préfère, n’y aurait-il pas aussi en France des philosophes marxistes dignes du nom de philosophes ? C’est ainsi que je n’y vois pas la participation, donc l’invitation à y participer, de gens comme L. Sève, dont l’œuvre est considérable et supérieure à tout ce qui s’écrit aujourd’hui et ce depuis longtemps (avec en plus un gros livre récent sur la philosophie de près de 700 pages !), ou J. Bidet ou encore T. Andréani, qui ont modernisé d’une façon spectaculaire et profonde la pensée issue de Marx. Et je n’insisterai pas narcissiquement sur mon cas ayant pourtant écrit un livre intitulé Misère de la philosophie contemporaine au regard du matérialisme comme je ne mentionnerai pas l'absence de collaborateurs de la revue Actuel Marx ou d'autres revuesJ’ajoute seulement que cela a lieu alors que le marxisme dans plusieurs de ses facettes (philosophie, sociologie, économie, recherche universitaire) reprend une vigueur que tout le monde reconnaît et que ses auteurs les plus inventifs ne sont pas chroniqués dans les médias dominants.

Par contre, ce que je constate, c’est la participation de penseurs qui n’ont pas pensé grand chose de nouveau, à commencer par l’organisateur de ces journées, à savoir R.- P. Droit, dont la superficialité, dans ses chroniques du Monde, est patente, sans compter qu’il n’a aucune œuvre sérieuse derrière lui. Parallèlement, la plupart des participants ont en commun de collaborer activement et d’une manière ou d’une autre (individualisme, philosophie désincarnée ou auto-centrée sur soi, a-politisme, etc.) à une idéologie conformiste, sinon réactionnaire, favorable au libéralisme actuellement triomphant, sans se soucier de ses méfaits catastrophiques sur les hommes. Pas un mot sur des catégories philosophiques – oui philosophiques et pas seulement scientifiques comme « exploitation », « aliénation » ou « émancipation » ! En d’autres termes : la dimension pratique, au sens progressiste, de la philosophie, que même Kant mettait au premier plan en en faisant sa fin suprême, a disparu comme par enchantement. Voir, pour seul exemple, celui de Comte-Sponville qui, ancien communiste, n’a cessé  depuis quelque temps de faire l’apologie du capitalisme, refusant de le condamner moralement... avec talent il est vrai, mais le talent n'est pas un argument ! Son  éloge de la philosophie tel qu’il est présenté dans le programme – « Apprendre et jouir » selon Epicure – est proprement scandaleux : c’est celui d’un intellectuel bourgeois qui ne se soucie pas du sort du peuple, tel pourtant qu’une grande partie des philosophes, précisément – Rousseau, Kant (à nouveau), Marx, Sartre, Althusser – l’ont  pourtant pris en compte.

Décidément, notre époque va mal : évoquer l’universalité de la préoccupation philosophique est juste. Mais le faire sous cette forme est hypocrite et mensonger. A l’opposé, quand Gramsci affirmait admirablement que « tout homme est philosophe » (voir ses Cahiers de prison), à condition bien entendu qu’il élabore intellectuellement et critiquement sa philosophie  « spontanée » et qu’on l’aide à le faire par l’éducation et une éducation offerte à tous, il avait en vue la nécessité d’une philosophie progressiste et même révolutionnaire, se souciant de la condition concrète des dominés, ceux qu’il appelait les « subalternes", pour en faire les acteurs autonomes de leur histoire, le contraire donc de ce qui nous est proposé au Mans où le conformisme idéologique et politique est roi, vouant les hommes à subir le désordre du monde !

                                                                       Yvon Quiniou

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