L'impératif politique absolu de l'Education

Face aux multiples maux dont souffre notre société libérale et accentués par Macron, il y a une carence qu'il faut dénoncer : le refus de faire de l'Education une instance décisive pour les critiquer et projeter de les supprimer. Pourtant celle-ci a été mis en avant par les philosophes des Lumières, suivis par le mouvement émancipateur issu de Marx. Il est impératif de s'en inspirer!


                                     L’impératif polilitique absolu de l’Education

Notre société souffre d’un nombre effrayant de maux, dont  quelques observateurs lucides de ce qui se passe, mais trop rares, ont heureusement conscience : la domination du néo-libéralisme depuis la disparition du système soviétique, renforcée par notre président Macron qui ne marche plus que sur une jambe, la droite ; l’aggravation dès lors des inégalités au profit des plus riches qui vont être à nouveau « chouchoutés » par notre gouvernement ; la paupérisation des classes populaires et moyennes ; les attaques contres les services publics dont ceux de l’Education nationale, enseignants compris, et de la santé ; l’augmentation prévue du chômage ; la marchandisation de tout avec une publicité envahissant des journaux ou d’autres médias qui y étaient à l’abri, plus ou moins, jusqu’ici ; une gestion chaotique de la pandémie avec des mesures démagogiques visant la réélection à la Présidentielle de l’an prochain ; la violence sous diverses formes (sociale, religieuse, sexuelle) qui s’accroit ; la fragmentation de la population qui ne semble plus croire au moindre projet commun et unificateur que les politiques pourraient et devraient leur proposer au-delà de leurs ambitions personnelles ; enfin, l’arrivée d’une culture « islamo-gauchiste », importée pour une part des Etats-Unis, véhiculant les thèmes de l’anti-universalisme, du différentialisme, du racialisme (sous prétexte d’anti-racisme) et du « transgenre », donc de l’identité sexuelle (je laisse de côté celui de l’intersectionnalité, intéressant) et qui contribue à cette fragmentation dont j’ai parlé en oubliant ou en occultant ce qu’on doit continuer à appeler la lutte des classes, à savoir les réalités sociales conflictuelles les plus essentielles dans l’ordre du travail et de la production, liées à la propriété privée de l’économie. Je m’arrête là, mais j’aurais dû citer la terrible catastrophe écologique qui risque d’abîmer l’humanité entière, sinon de la faire disparaître, et dont le capitalisme productiviste, livré à lui-même, est la cause principale quoi que certains Verts en disent. 
Or, en plus de ces maux et face à eux, il y a un autre mal que l’on oublie et qui s’ignore lui-même par définition, c’est le déficit gravissime de l’Education entendue (d’où la majuscule), au-delà de la seule Ecole, comme l’instance qui devrait nous en fournir une conscience critique et donc nous transmettre des valeurs humanistes universelles susceptibles de nous y rendre sensibles, de nous entraîner à les dénoncer et de vouloir y remédier à l’aide d’un projet politique collectif digne de ce nom. Ce thème d’une éducation morale des consciences, qui n’a rien de totalitaire comme les libéraux voudraient nous le faire croire et qui a pour seule visée l’émancipation des être humains de tous les maux qui pèsent sur eux, pour autant, bien sûr, qu’ils relèvent de l’action des hommes (on ne changera pas la condition humaine dans ce qu’elle a de naturel et d’inévitable comme la mort !), ce thème donc est au coeur de toutes les grandes philosophies depuis, disons, le 17ème siècle. Descartes lui-même, dans le Discours de la méthode a préconisé une maîtrise technique de la nature orientée vers le seul bien de l’homme, via la médecine, par exemple (5ème et 6ème parties de ce texte que beaucoup de ses spécialistes passent sous silence) et les grands philosophes des Lumières ont toujours conclu leur œuvre par un projet politique fondé sur la morale et qui supposait qu’on le diffuse auprès de tous, si possible vu les conditions d’acculturation de l’époque. Ce fut le cas des Encyclopédistes, de Rousseau bien entendu qui ne se contenta pas de condamner les inégalités de son temps et leur légitimation par la religion (voir son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes) : il le fit suivre de son projet radicalement émancipateur du Contrat social qui était destiné à convaincre politiquement les consciences de la valeur de la République et il y réussit en partie avec la Révolution française et, tout autant, il consacra un livre à l’éducation, précisément, l’Emile : celle-ci y est conçue, sans dogmatisme, comme ce qui permet de former un « être humain libre » et il aura même ajouté l’idée qu’il ne peut y avoir de « révolution des mœurs  et des institutions » sans une révolution de l’éducation ! On trouve un peu la même idée chez Kant quand il oppose au « moraliste politique », dont le discours hypocrite est habilement au service de son intérêt, le « politique moral » dont la démarche s’appuie sur des valeurs morales universelles qu’il entend mettre politiquement en pratique dans un projet de société (voir son Projet de paix perpétuelle) et quand il développe aussi une conception de l’éducation, y compris dans l’ordre de la pédagogie, qui vise à améliorer la nature humaine. Enfin, à la même époque, il y a Condorcet qui nous propose, lui, une conception remarquable du rôle de l’éducation pleinement intégrée à la politique, laquelle entend provoquer un « développement des facultés intellectuelles et morales de l’homme » permettant un progrès historique à venir de l’humanité (Esquisse des progrès historiques de l’esprit humain, fin).

Sur cette base fondatrice qui est normative, non asservie aux intérêts seulement matériels, égoïstes ou de pouvoir de quelques uns, on comprend mieux l’immense projet qui animera la politique révolutionnaire au 19ème siècle et après, sur la base ce grand texte à la fois théorique, prospectif  et pédagogique qu’est le Manifeste du Parti communiste de Marx (et Engels). Car il s’agissait bien de former les acteurs d’une politique émancipatrice dans tous les domaines pour leur permettre de bouleverser un ordre social injuste, sachant que les idées nouvelles qu’il contient, politiques mais aussi intellectuelles et morales, ont un rôle décisif à jouer dans ce processus étant donné le poids de l’idéologie dominante qui est « au service de la classe dominante » et qu’il s’agit de combattre. C’est à partir de là qu’on doit comprendre et justifier tout le travail de ceux qui, se situant dans cette mouvance première, vont se consacrer à l’éducation, dans sa dimension populaire autant qu’individuelle, au point que Gramsci parlera de la nécessité de forger un nouveau « sens commun de  masse », à forte teneur à la fois intellectuelle et éthique, permettant à chacun d’être l’acteur de l’histoire collective contre les aliénations multiples qui la caractérisent, ne permettant pas aux hommes de réaliser leur personnalité. Or tout cela, dont on pourrait trouver d’autres illustrations concrètes chez d’autres penseurs qui ont assumé cette ambition humaniste (comme Jaurès ou des théoriciens  plus modernes), est malheureusement absent de la politique libérale dominante, en France mais aussi dans une grande partie du monde, dont je suis parti en constatant ses effets désastreux : dans leur immense majorité les hommes politiques ont perdu toute vision philosophique d’ensemble au service de l’humain et ils font tout pour nous faire croire que toute autre politique que la leur est impossible, sur la base d’un soi-disant réalisme ou « factualisme » (= culte des faits) sans la moindre envergure ou ambition morale, ou encore au nom d’une pseudo « nature humaine » dominée par le seul intérêt. C’est oublier que, comme le disait Camus, « un homme ça s’empêche »  – comprendre : ça s’améliore !
D’où la nécessité de revaloriser principiellement l’instance de l’éducation sous l’égide de la politique et dans tous les domaines où elle peut intervenir comme sous toutes les formes qu’elle peut prendre. Cela passe par une élévation du niveau culturel autant que de conscience démocratique non seulement du peuple, bien entendu, mais des médias, par l'éducation parentale également et ce que j'appelle l’éducation à la  parentalité  si l’on a bien compris à quel point nous sommes façonnés par notre enfance, psychologiquement (voir Freud) et idéologiquement, donc moralement. Mais il y a aussi la pédagogie dans ses formes à l’école, cette fois-ci, sachant que des courants innovants dans ce domaine sont apparus au 20ème siècle comme l’Ecole Freinet ou, mieux encore selon moi, le GFEN (Groupe français d’éducation nouvelle) ou ceux inspirés par Ivan Illich aux Etats-Unis, etc.. – sachant que le libertarisme n’est pas pour autant la meilleures solution pour faire accéder les enfants à une véritable autonomie de pensée et d’action : le respect des règles de la vie collective y est tout aussi crucial et on peut l’assimiler à l’école !  Enfin et tout autant, il y a le contenu de l’Ecole dont on doit se rendre compte que, en dehors de l’enseignement scientifique, il n’est absolument pas neutre et ne l’a jamais été et ce à un double niveau : 1 D’abord au niveau des principes républicains qui doivent le régir et dont la laïcité est la base : comme je l’ai lu (je cite de mémoire) celle-ci « n’est pas une opinion mais la possibilité d’avoir ou de se forger une opinion », dont je modifierai le libellé ainsi : « la possibilité d’avoir ou de se forger une conviction, rationnelle ou raisonnable » – c’est là le premier rôle de l’enseignement dans l’éducation nationale (et non privée). 2 Ensuite au niveau du contenu de cet enseignement. Celui-ci doit former l’esprit critique en dénonçant ce qui, dans l’histoire et tout en le présentant honnêtement, l’a empêché ou neutralisé : le refus de la science et de ses acquis rationnels, donc les croyances religieuses invraisemblables qui ont empêché l’accès à cette rationalité et à la vérité dont elle est porteuse, mais aussi les contenus normatifs des religions qui ont fait tant de mal aux êtres humains dans leur vie concrète tout en justifiant les pires pouvoirs en place. En ce sens, je tiens à marquer simplement, sans développer ce point, le rôle important que joue l’enseignement de la philosophie pour l’émancipation humaine quand il est fidèle à ce qu’il doit être. Or, précisément, sous la direction de notre ministre de l’Education nationale Blanquer, on a vu celui-ci patronner un projet de réforme du programme de son enseignement qui commençait par la métaphysique, suivie en première notion par celle de Dieu ! A quoi s’ajoutait la suppression de la référence officielle à Marx et Freud comme auteurs à pouvoir étudier ! On se serait cru revenu au 19ème siècle quand le spiritualisme religieux était l’orientation officielle de cet enseignement, excluant le matérialisme. Cela provoqua un tel tollé, tout de même, chez les enseignants, que projet fut supprimé et remplacé par un programme normal de notions et d’auteurs, sans exclusive, dans un ordre alphabétique neutre idéologiquement. Mais que cela est symptomatique de la dérive libérale, franchement réactionnaire, de notre gouvernement et de sa tendance à détruire l’ambition éducative progressiste qui devrait celle de tout gouvernement républicain. 

C’est ainsi que l’on dresse un tapis au Front national et à son anti-humanisme fondamental ! Oui donc, et à l’inverse, à l’impératif politique d’éduquer le peuple, au sens le plus noble de cette expression qui vise à l’élever, à l’émanciper de tout ce qui mutile sa vie et à lui éviter la catastrophe anti-démocratique qui le menace si l’on n’y prend pas garde par superficialité ou cynisme. 
                                                          Yvon Quiniou

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.