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Billet de blog 7 nov. 2014

Les religions sont-elles réactionnaires? Quiniou/Lavignotte

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Stéphane Lavignotte, pasteur engagé à gauche, vient de publier un livre dont le titre recoupe mes préoccupations, Les religions sont-elles réactionnaires? (Textuel), au point que nous avons engagé un débat public, apaisé dans ce cas, malgré nos divergences.

Je commencerai par en dire du bien : partant du principe que les religions sont des phénomènes largement historiques soumis à variations, il refuse d'en faire des essences transhistoriques que l'on pourrait critiquer globalement et totalement. Très informé de leur histoire multiple et complexe, il peut donc à la fois signaler leurs défauts évidents et le rôle réactionnaire qu'elles ont massivement joué en tant qu'institutions, en particulier dans le chapitre II de l'ouvrage (cela rejoint l'un de mes précédents billets) et indiquer cependant tout ce qui peut échapper à cette critique. Par exemple, il y a des efforts qui sont faits par certains théologiens pour ne pas couper la "doctrine" des acquis scientifiques, comme ce fut malheureusement le cas dans le passé. Ou encore, il y a des courants religieux minoritaires qui échappent au moralisme insupportable et d'un autre âge dans le domaine des moeurs ou de la sexualité : ils ne condamnent pas l'homosexualité ou autorisent le mariage entre gays ou lesbiennes, acceptent donc les interrogations sur le genre et les évolutions possibles de la structure familiale, récusant l'idée d'une loi ou d'un ordre naturel, voulu par Dieu, qui nous imposerait comme légitime ou normal un seul mode de vie. Ou enfin, il nous rappelle que l'histoire a connu de nombreux mouvements sociaux qui se voulaient émancipateurs (même s'ils ont échoué), qui s'inspiraient d'une foi religieuse, d'un "imaginaire" (j'aime cette expresssion) porté par la croyance en une transcendance transposée dans l'espoir d'un monde terrestre meilleur et "non-encore-advenu" (il cite souvent Ernst Bloch), comme la guerre des paysans à la fin du Moyen-Age, animée par Thomas Münzer, ou la théologie de la libération en Amérique latine au 20ème siècle. C'est bien reconnaître que les religions sont prises, comme tout phénomène culturel, dans la lutte des classes et qu'elles ne sont pas toujours du côté des dominants... quand elles prennent racine chez les dominés! Au point qu'Engels ou Gramsci ont pu déceler dans ces mouvements l'inspiration d'un communisme primitif, généreux mais utopique.

Pourquoi alors manifester des réserves? D'abord à cause d'un effet de perspective dû à l'accumulation, à la fin du livre, de l'énoncé de ces exceptions à la règle : elles ont existé, c'est incontestable, et j'ai appris des choses que j'ignorais ou avais oubliées. Mais sur le long terme, c'est bien la règle qui a prévalu, à savoir le fait historique masssif et constant que les religions ont été réactionnaires - par exemple en ayant soutenu les pires régimes politiques, et cela continue - et, même s'il reconnaît ce point  avec une grande honnêteté dont beaucoup de croyants devraient s'inspirer, cette accumulation finale tend à nous le faire oublier. Ensuite parce que son idée de base, à savoir que les anti-religieux seraient eux-mêmes religieux dans leur critique parce qu'ils essentialiseraient la religion, constitue une erreur : la critique des religions qui est la mienne, par exemple, part précisément du principe qu'elles sont des productions humaines, multidéterminées : par la société (Marx), par la vie (Nietzsche) et par le psychisme inconscien (Freud), ce qui les soustrait à toute essence abstraite et univoque et les soumet, au contraire, aux variations de la vie humaine dans toutes ses dimensions. Ce sont les religions elles-mêmes qui s'essentialisent en définissant un dogme intangible tiré d'un texte révélé, et l'idée, soutenue par Lavignotte (et bien d'autres!), qu'il faudrait interpréter ce dogme au-delà de sa lettre est une stratégie subtile pour le sauver et lui préserver une identité théorique mystèrieuse et ouverte, mystèrieuse parce que ouverte. Enfin, il y a la thèse qu'il développe ultimement, très classique au demeurant venant des chrétiens progressistes, que la gauche aurait besoin d'un supplément d'âme, en l'occurrence de la référence à une transcendance divine pour vivifier son message (p. 134-135). C'est pour moi un propos inacceptable : l'homme est capable, par lui-même, d'instaurer à l'aide de sa raison la loi (ou les lois) de son comportement orienté dans le sens du bien d'autrui, individuel ou collectif, comme la loi d'une vie qui respecte les différences humaines ou ce bien essentiel qu'est la Nature. Affirmer le contraire, c'est continuer à se situer, malgré les efforts faits pour s'en sortir, dans le sillage du dogmatisme religieux, même s'il a ici un visage humain plaisant, voire attirant.  

                               Yvon Quiniou, auteur de Critique de la religion, La ville brûle.

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