Charlie : penser et non seulement s'indigner

Le drame qui a touché Charlie Hebdo a de quoi nous indigner tous, à un degré rare : barbarie sanglante et meurtrière, atteinte à la liberté d'expression qui conditionne toutes les autres libertés en permettant de dénoncer les diverses oppressions et donc de les combattre, insulte faite à cette forme superbe d'intelligence et de lucidité que sont l'humour, l'ironie et la caricature, etc.

Le drame qui a touché Charlie Hebdo a de quoi nous indigner tous, à un degré rare : barbarie sanglante et meurtrière, atteinte à la liberté d'expression qui conditionne toutes les autres libertés en permettant de dénoncer les diverses oppressions et donc de les combattre, insulte faite à cette forme superbe d'intelligence et de lucidité que sont l'humour, l'ironie et la caricature, etc. Pourtant, au-delà de cette réaction morale et de l'émotion insoutenable qui l'accompagne, au-delà aussi du consensus compassionnel qu'a pointé à juste titre Michel Onfray, il faut penser, réfléchir rationnellement sur les causes de ce drame pour éviter qu'on en connaisse d'autres, comparables, dans l'avenir. On doit le faire dans deux directions au moins.

D'abord en s'interrogeant sur la responsabilité de l'Occident et de la France en particulier dans la montée de l'islamisme à partir de ses foyers au Moyen Orient. Depuis des années, la France mène une politique impérialiste dans cette région du monde au nom d'une défense mythique des droits de l'homme : Afghanistan, Irak, Lybie, Syrie, Mali, nous intervenons pour abattre des dictatures souvent laïques au nom de la paix, nous mêlant de processus politiques nationaux, la plupart du temps sans mandat officiel de l'ONU et en ne respectant pas la souveraineté nationale de ces pays. Et si je précise que la défense des droits de l'homme y est mythique, c'est que nos interventions remplacent les anciens dictateurs par d'autres dictateurs, souvent religieux, provoquent le chaos et sont motivées par des objectifs économiques et géo-stratégiques inavoués. Au surplus, cette défense est sélective : pour ces mêmes raisons économiques et géo-politiques, nous nous taisons lamentablement devant la violation de ces droits de l'homme au Qatar ou en Arabie Saoudite. Enfin, l'effet le plus assuré de tout cela est une hostilité grandissante du monde arabe contre nous, qui se manifeste par la montée de l'islamisme, réaction nationaliste légitime ici, car anti-impérialiste, dont nous payons le prix. Pourquoi se voiler la face devant ce constat auto-critique? Ou plutôt : pourquoi ne pas avoir le courage de le faire publiquement?

Deuxième direction de réflexion que je suggère, qui va à l'encontre du consensus pro-regieux ambiant, en l'occurrence pro-islamique, qui affecte la plupart des partis, y compris à gauche, et que peu proposent de crainte d'être isolés et traités de tous les noms d'oiseaux : il faut cesser de séparer sommairement et catégoriquement l'islam et l'islamisme, comme si les tares que présente ce dernier n'avaient pas aussi leur source dans l'islam lui-même, j'entends : dans la doctrine originelle qui le définit. Je ne peux développer longuement (pour plus de renseignements voir le "Que sais-je?"  objectif de Dominique Sourdel, L'islam, aux PUF), mais j'avance quelques éléments pour ce débat critique : 1 "Islam" signifie "soumission" à une parole divine contenue dans le Coran et qui destitue l'homme de toute autonomie morale, l'obligeant à suivre ses prescriptions à la lettre, donc aveuglément. 2 La charia contient l'ensemble de ces prescriptions qui règlent la totalité de la vie individuelle et sociale, envahissant donc aussi la vie publique, ne séparant pas le spirituel et le temporel, instaurant ou, en tout cas, préconisant une authentique forme politique de théocratie, sans démocratie possible. Le mouvement islamique syrien entend d'ailleurs la mettre en place s'il parvient au pouvoir. 3 Enfin, parmi ces prescriptions considéreés comme sacrées, il y a effectivement le jihâd, dont le statut contraignant prête, il est vrai, à discussion, mais dont le sens belliqueux est clair : c'est une "guerre légale" (D. Sourdel, p. 56) faite aux incroyants, pas forcément spontanée et décidée dans un but expansionniste (encore que...), mais qui s'impose aux musulmans comme un devoir s'ils se sentent agressés dans leur foi et, spécialement, dans la vénération qu'ils vouent au prophète Mahomet. Je laisse de côté bien d'autres éléments scandaleux de l'islam authentique (et non point manipulé, transformé, porté indûment à l'extrême) comme son machisme, le statut inférieur, donc, réservé aux femmes, l'obsession du culte, etc Les troits traits que j'ai indiqués suffisent pour mon propos car ils montrent à l'envi combien il est porteur en lui-même de totalitarisme et comment il peut par lui-même susciter l'islamisme radical dans le fanatisme le plus délirant - surtout si l'on ajoute que celui qui se livre au jihâd tel que je l'ai défini (et non avec un sens plus souple d'effort sur soi qu'on veut exclusivement lui donner), fût-ce par le crime ou au prix de sa vie, se croit assuré d'aller au paradis parce qu'il a vaincu l'infidèle. Nous avons là tous les ingrédients qui peuvent expliquer doctrinalement ce qu'on appelle l'islamisme pour le distinguer arbitrairement d'un islam qui serait intrinsèquement pacifique, raisonnable et compatible avec la démocratie. Cette distinction apparaît ici pour ce qu'elle est : une stratégie d'évitement de la réflexion critique à son encontre. Un écrivain tunisien remarquable, Meddeb, décédé récemment, a affirmé cette chose décisive que je reprends totalement à mon compte : "L'islamisme est une maladie de l'islam, mais le germe est dans le texte" (souligné par moi).

On me dira que, s'agissant des religions, ce n'est pas une nouveauté absolue, ce dont je conviens parfaitement. Le christianisme  au Moyen-Age a perpétré des horreurs analogues et présenté des tares comparables : refus de la liberté de penser, inquisition, guerres de religion, bûchers, etc. Mais l'histoire lui a imposé d'évoluer, de s'intégrer à la démocratie, d'accepter la laïcité et de renoncer aux éléments de violence également insoutenables que comporte son texte de référence, la Bible (voir le Deutéronome qui invite l'homme à tuer ceux de son entourage familial qui l'incitent à ne pas croire au vrai Dieu). Ce n'est pas le cas de l'islam : il en est resté à son Moyen-Age intellectuel à lui, refusant de reviser sa doctrine. Il faut l'y inciter. Mais peut-il le faire sans renoncer à être lui-même?

                                                                   Yvon Quiniou

Post-scriptum: Voir mon commentaire final à la suite de toutes les réactions, plus ou moins acceptables, que ce simple "billet" a provoquées, ainsi que mon 2ème post-scriptum. Voir aussi l'excellent article de Christophe Darmangeat sur son blog, qui rejoint  ma position.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.