Non, il n'y a pas de droit à l'enfant!

L'actualité nous oblige à interroger la revendication de la PMA que le nouveau féminisme réclame. Or celle-ci fait problème: elle suppose un "droit à l'enfant" sans passer par une relation sexuelle, qui est terriblement narcissique et qui sous-estime les répercussions sur l'enfant d'une gestation "anonyme". Enfin, il s'inscrit dans un désir d'outrepasser les lois de la nature, très dangereux.

                                                 Non, il n’y pas de droit à l’enfant ! 

L’actualité directe avec les projets de lois sur la GPA et la PMA m’incite fortement à intervenir dans ce débat, mais en me concentrant sur la seule PMA étant donnés les enjeux éthiques, sinon moraux, que cela implique. Et, je le précise tout de suite, bien qu’étant fondamentalement de gauche, plus précisément de la gauche extrême, je tiens à faire entendre une voix discordante. Je vais donc m’en prendre, ce faisant, au « nouveau féminisme » qui revendique la légalisation de la PMA. En trois points, qui visent ma relation à la vie amoureuse mais aussi, à la filiation et aux lois de la « nature humaine » telle que je la conçois dans ce domaine, sachant donc que la PMA consiste à revendiquer pour un couple homosexuel (lesbien ou gay) la possibilité d’avoir un enfant qui n’a pas été procréé à deux, par définition, mais via l’apport d’une semence sexuelle fournie par un tiers anonyme.

1 Normalement un enfant est un être qui est issu de la relation inter-sexuelle entre un homme et une femme et qui a été désiré délibérément comme tel : désormais, les moyens contraceptifs permettent pleinement que cela se produise ainsi. Plus précisément encore, étant admis que l’on peut « faire l’amour » hors de toute volonté de procréation (heureusement), le projet d’enfant me paraît associé intimement à la relation amoureuse quand elle est profonde et se veut durable, débouchant sur la vie en couple. C’est dire que, dans ce cas, l’on veut ou désire un enfant à deux et que chacun veut un enfant de l’autre, pour parachever, actualiser, consacrer, voire magnifier cette union.

Or ce qui est choquant dans le « nouveau féminisme » qui se veut d’extrême-gauche (et dont je parlerai dans un prochain livre), c’est que la femme, en couple ou toute seule d’ailleurs, et surtout toute seule, veut un enfant pour elle sans passer par la relation sexuelle qui permet de le procréer et elle trouve ce désir ou cette envie légitime, ce qui se traduit par l’axiome suivant : « J’ai envie, donc j’ai le droit ». Or cet axiome, qui définit une forme ou un modèle de vie, est pour moi totalement désolant et même plus : il abîme la relation amoureuse (qui n’est plus là), mais aussi la relation parentale telle que la nature l’a façonnée (j’y reviendrai) et, enfin ou surtout, il relève d’une auto-centration totalement narcissique, égotiste et même égoïste, que la morale, bien comprise et hors de tout moralisme, ne peut que condamner. Et c’est pourquoi cette envie d’enfant ne saurait être un droit reconnu par une loi juridique, selon moi et d’autres, comme l’anthropologue Françoise Héritier affirmant : il n’y a pas de droit (moral) à l’enfant (voir Masculin/Féminin et une interview à L'Express)) et la législation ne devrait pas le reconnaître. D’autant plus que, s’agissant de la vie de l’enfant ainsi conçu, cela peut (je dis : peut) avoir des conséquences psychologiques malheureuses sur lui. C’est mon second point.

2 La question ici est plus délicate à traiter, car elle est controversée. Nous ne disposons pas de résultats statistiques probants concernant ces conséquences qui affectent l’enfant: d’abord le fait que l’enfant est alors sans père connu ou sans mère connue, mais aussi, ensuite, qu’il n’est pas confronté à la dualité masculin-féminin dans son entourage familial – ce qui peut également se produire en cas de mono-parentalité ou en cas d’adoption par une femme seule (ou un homme seul, ce qui est plus rare). Or l’on sait,  en particulier par la psychanalyse (voir Winnicott), que cette dualité est structurante et équilibrante pour l’enfant. C’est cette ignorance plutôt massive de ces conséquences sur le long terme qui entraîne les féministes en question à signaler que, selon elles, cela se passe plutôt bien, l’amour parental étant là, et, surtout, à indiquer à quel point les familles ordinaires (si l’on peut dire) sont le lieu de conflits qui sont eux déséquilibrants pour les enfants – ce qui est exact. Sauf que : 1 On sait à quel point la recherche de son origine biologique, paternelle ou maternelle, est un souci angoissant qui survient ensuite, chez beaucoup d’enfants, face à une « béance » dans ce domaine, difficile à assumer existentiellement, car il faut rappeler que le don de sperme, par exemple, est censé rester anonyme juridiquement, en France en tout cas et jusqu’à présent. 2 C’est aussi le cas des enfants adoptés par une femme seule :  l’expérience nous a montré que cela peut entraîner des troubles relationnels et des effets psychiques négatifs, on en a de nombreux exemples.

C’est pourquoi c’est au(x)  droit(s) des enfants qu’il faut songer prioritairement, au respect a priori que nous leur devons par anticipation. On a quitté alors l’égocentrisme pour le souci humain de l’autre, quitte à en être frustré. Mais qui a dit qu’un comportement humain n’impliquait pas un minimum de « sacrifice de soi », dans quelque domaine que ce soit ? Notre époque marquée, je l’ai souvent dit et écrit, par un amoralisme généralisé, reflet du libéralisme économique et politique qui ne pense qu’aux intérêts individuels, applique cet amoralisme dans ce domaine pourtant important ! A quoi on peut ajouter, que ce type de pratique comme le don de sperme donne aussi lieu à des trafics mercantiles plutôt indignes, par où le libéralisme strictement économique refait clairement surface !

3 Enfin, il y a un dernier point, qui est non seulement délicat à penser mais qu’il faut aborder franchement et lucidement, car il nous met en face d’un danger qui nous menace dans ce champ aussi : le transhumanisme, qui nous vient des Etats-Unis. Je m’explique. Le progrès de la science et de la technologie médicale, qui ne cesse d’avancer, non seulement nous permet de maîtriser notre biologie, donc notre corps, d’une manière assez extraordinaire s’agissant des maladies, des handicaps, des accidents physiologiques, voire des malformations. Rien que de positif ici pour l’homme (et je pourrais citer le Descartes du Discours de la méthode faisant l’apologie de la médecine, pour illustrer ce point), et il suffit, très prosaïquement, de penser à l’invention des lunettes qui améliorent notre vue ! Mais dans ces cas, qui profitent au bien des êtres humains, cette maîtrise de la nature consiste disons à la réparer quand elle est déficiente  (c’est aussi le cas, autre exemple simple, des médicaments) voire à prévenir des dommages douloureux. Or avec la PMA, c’est à tout autre chose que nous avons affaire, qui révèle la logique profonde et désastreuse du transhumanisme : il s’agit de transformer l’homme, au sens générique du terme, c’est-à-dire de modifier la nature humaine dans sa dimension biologique autant que relationnelle. Finie donc la loi « naturelle » qui veut que faire un enfant passe par l’accouplement charnel et finie, en conséquence, la même « loi » qui entraîne que, sauf accident comme un décès, l’enfant connaisse ses deux parents : on peut abolir ces lois et faire (faire) quasi-anonymement des enfants par des voies « mécaniques » ! Bientôt on pourra même plus : décider du sexe de l’enfant à naître, de la couleurs de ses yeux, etc. Bref, on pourra non l’engendrer, mais le fabriquer comme un fabrique un objet. Nous sommes là en présence d’une démesure potentielle, dont la PMA n’est que l’indice et l’anticipation de sa possibilité. Cela signifie bien que le transhumanisme est un anti-humanisme, le contraire de cet humanisme auquel nous devons nous tenir… sauf à nous prendre pour des Dieux quelque part diaboliques !

                                             Yvon Quiniou

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.