L'individualisme néfaste de Macron

Il faut revenir sur la pensée individualiste de Macron. Inspirée par le libéralisme venu des Etats-Unis (et non par Ricoeur) , elle repose sur le postulat d'un individu soustrait aux déterminisme sociaux, elle oublie ses conséquences sociales dramatiques, se soucie peu de morale et renie l'universalisme socialiste. En plus, il alimente l'individualisme contemporain, avec tous ses défauts.

                                            L’individualisme néfaste de Macron 

Je reviens une dernière fois sur le fondement philosophique de l’action politique de Macron, dont le détail est exposé dans son livre-programme Révolution, mais dont il ne développe concrètement désormais que l’aspect anti-social, avec une outrance rare. Il s’agit de son individualisme d’abord théorique, mais aussi pratique, qu’il croit devoir à Ricœur, ce qui est faux. Car si celui-ci est bien un « philosophe de la volonté » (individuelle), il est aussi un philosophe de « l’homme faillible » (c’est le titre d’un de ses livres »), sensible au mal et à la « misère humaine », donc habité par des préoccupations morales ayant leur impact dans la société, au point d’évoquer sans restriction le thème de l’aliénation, de Rousseau à Marx, quitte à en fournir une interprétation liée à son christianisme et son idée d’un « mal » inhérent pour une part à l’homme (L’homme faillible, p. 13). Et par ailleurs, il aura eu le courage intellectuel de se confronter à la pensée critique des sciences humaines (Marx, donc1, Freud, Nietzsche) pour voir ce qu’il en restait de l’idée d’une volonté individuelle, autonome et libre, telle qu’il continuait à la défendre, mais désormais avec des nuances.

Or rien de tout cela n’existe chez Macron. En résumant les points saillants de sa « pensée » :

1 Sa conception de la société repose – je dis bien repose = trouve son fondement dans – sur  le postulat d’un l’individu doté d’« initiative », de « responsabilité » et d’« inventivité personnelles » (p. 42 de son livre), à quoi il ajoute l’idée de « mérite » qui lui serait inhérent. C’est rigoureusement la pensée de Hayek, le théoricien du libéralisme (voir Droit, justice et liberté), pour qui l’homme existe comme entité autonome, avec ses talents naturels propres, soustrait aux déterminismes sociaux qui altèrent bien évidemment l’égalité des chances de tous ! Cette égalité, Macron ne cesse de la vanter ou de vouloir l’accomplir en politique, mais elle n’est chez lui qu’un fantasme démagogique et incantatoire tant qu’il ne prendra pas en compte fondamentalement, et pour les abolir, les inégalités de classes qui structurent l’individu à toute une série de niveaux : capacités, besoins, aspirations, motivations, sentiments moraux, ouverture aux autres.

2 Du même coup, il peut déclarer qu’il a « confiance en l’homme » et se dire franchement « libéral » (ib.), sans se soucier de savoir si cet homme (un capitaliste par exemple) ne fait pas du mal à l’homme, par exemple en exploitant son travail, en le délocalisant, en le forçant à augmenter sa productivité, en réduisant son salaire, etc.

3 Dès lors, et tant pis si je me répète, sa vision de l’activité sociale, loin d’y trouver l’occasion pour les individus d’y épanouir leur individualité en la tirant vers le haut, y compris hors du travail, comme c’était le souhait de Marx et des socialistes qu’il a inspirés tout au long du 20ème siècle (eh oui !), est économiste : il fait de l’économie non un moyen mais une fin, un absolu arbitraire, érigeant l’efficacité en valeur suprême sans se soucier des normes morales qui pourraient et devraient la régir. C’est en quoi il y a chez lui ce que j’ai appelé un indifférentisme moral ou, si l’on préfère, une anesthésie du sens moral qui l’empêche de renverser l’ordre pratique des priorités et de faire du souci de la justice sociale la base normative indispensable de la politique. Elle s’accompagne au mieux d’une cécité, étrange pour qui est passé par l’école des Sciences politiques : il paraît ne pas savoir qu’il y a, comme le disait admirablement Bourdieu, des conséquences non économiques de l’économie elle-même, spécialement dans l’ordre du bonheur individuel et collectif. Le libéralisme économique en est un exemple parfait, si je puis dire, de ces conséquences, lui qui ne cesse aujourd’hui d’augmenter le malheur du monde, quels que soient les chiffres de la richesse  mondiale accaparée par une minorité. Plus largement, Macron, qui devrait lire davantage les grands esprits critiques au lieu d’écouter les banquiers, devrait savoir ou soupçonner que l’économie (académique  ou officielle), comme le disait lucidement  J. K Galbraith, est « l’art d’ignorer les pauvres » (Ed. Les Liens qui libèrent). Pauvres pauvres selon notre président ! Ricœur s’en serait davantage soucié.

4 Il en arrive alors à nous faire croire que l’efficacité (économique toujours) conditionne la justice, alors qu’il s’agit là de deux concepts hétérogènes et, surtout, que la première n’entraîne pas nécessairement la seconde : c’est plutôt le contraire qui est vrai ! Toutes les mesures (économiques !) qu’il est en train de prendre pour augmenter la productivité nourrissent une injustice sociale dont n’avait pas vu l’équivalent depuis longtemps. Lamentables  dirigeants ex-« socialistes » qui collaborent, dans le cynisme le plus total, à cette entreprise de déshumanisation qui va à l’encontre de leur ancienne idéologie !

Pourquoi ce rappel ? Tout simplement parce que Macron nous offre le pire spectacle d’un individualisme amoral (sinon immoral), sans la moindre retenue ou le moindre remords, et que, ce faisant et à sa place, non seulement il rejoint l’individualisme ambiant qui nous vient des Etats-Unis (abstraction faite de l’époque moderne) mais, surtout il le justifie et contribue activement à l’amplifier en le valorisant. Or celui-ci constitue une espèce de catastrophe anthropologique, dans l’ordre de la vie sociale mais aussi individuelle, telle que J. et L. Sève l’ont dénoncée dans un livre récent (Capitalexit ou catastrophe) : abrutissement au travail (pour ceux qui en ont) dans un travail lui-même souvent abrutissant ou manquant de sens,  culte de la performance, concurrence, recherche du pouvoir, consumérisme imbécile, marchandisation des activités et des œuvres, indifférence aux atteintes portées à la nature par la production industrielle, etc. Cette dégradation peut atteindre la subjectivité, y compris amoureuse, comme un livre récent de G. Neyrand l’a très bien analysé, intitulé significativement L’amour individualiste (Ed. Erès) qui fragilise le sentiment amoureux et le couple. A quoi j’ajouterai une montée assez effroyable de ce qu’on peut nommer un individualisme (ou égoïsme) de groupe qui prend la forme des replis identitaires, des nationalismes, de la haine de l’étranger ou du racisme tels que l’Amérique de Trump, la Hongrie ou la Pologne les illustrent dramatiquement. Tout cela est bien l’effet direct d’un culte individualiste de soi, que la tradition socialiste ou communiste avait su, pour une part, réduire ou réprimer en mettant en avant la valeur de l’Universel.(voir le chant L’Internationale et les structures qui l’ont accompagnée). Quant à l’universalité  du capitalisme,  qu’on pourrait m’objecter, elle n’est que la manifestation concrète d’un individualisme ou égoïsme de classe, reflet de la psychologie des individus capitalistes façonnée par leur mode vie dans lequel le goût de l’argent est premier.

Or Macron lui-même, dans sa personnalité, en est un exemple extrême : il est doté d’une ambition individuelle rare, instrumentalisant la politique depuis longtemps à son profit  prétendant même incarner, sans honte, la « figure du roi  avec l’appui de Ph. de Villiers, un des hommes les plus réactionnaires qui soient. Or c’est de l’inverse que nous avons de toute urgence besoin : d’une valorisation de ce qui est collectif ou social (dans « socialisme » il y a « social ») ou encore général (voir la notion d’intérêt général), de ce qui est donc universel, sachant que en plus, dans ce cas, l’individu entendu dans son individualité profonde ne sera pas sacrifié ou abîmé, y gagnera même. Mais il s’agira ici de l’individualité de tous les individus et sans  qu’ils fassent du mal  aux autres.

                                                                  Yvon Quiniou     

 

1 Il a même très bien analysé l’idéologie et l’utopie chez Marx, dans un de ses livres.

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