Aragon stalinien?

Dans ce bref livre, Bernard Vasseur examine avec lucidité le cas d'Aragon dans son rapport à l'URSS: a-t-il été stalinien? Non au sens courant où l'homme d'appareil l'était; mais oui pour une part, au sens où il a été victime d'une illusion généreuse l'amenant à croire que le "bien" était réalisé en URSS. Mais il a aussi été conscient qu'il se trompait. D'où ses contradictions et ses souffrances.

                                                                Aragon stalinien ? 

Dans un petit livre sur Aragon paru chez HD, Bernard Vasseur, dont on connaît le long engagement politique au sein du PCF et, ensuite, le soin qu’il prit pour gérer la mémoire de l’écrivain à la tête de la maison Elsa Triolet /Louis Aragon, tente de faire le point sur son parcours politique de communiste, mais en centrant l’éclairage sur son rapport à Staline. Fut-il donc « stalinien » comme s’interroge le titre ?

L’ouvrage, malgré sa brièveté, est un document qui se veut objectif et complet à sa manière, mais qui est sombre aussi malgré des éclairs lumineux, mais douloureux, apportés par des poèmes qui disent les contradictions de l’homme, engagé totalement dans le communisme au point  d’avoir été élu au Comité central du PC et d’être devenu l’ami de Thorez. A la question posée de son stalinisme éventuel, la réponse dépend alors du sens que l’on donne à  ce terme, qui est double. Il n’a pas été stalinien au sens où ont pu l’être de très nombreux membres de l’appareil qui n’avaient guère de problèmes de conscience, alors même qu’ils étaient au courant de ce qui se passait de tragique en URSS : ils faisaient semblant d’ignorer et  du coup mentaient effrontément, voire faisaient du zèle pour soutenir le régime stalinien et le PCF dans la foulée ; ou  bien ils ne voulaient pas savoir, alors que, par exemple, avec la visite de Gide dans ce pays, racontée sous un angle critique, dans son Retour d’URSS (complété dans une seconde version encore plus sévère), on pouvait déjà savoir ce qu’il en était. Par contre, il l’a été, en partie, au sens où il a été victime d’une illusion partagée par beaucoup,  étant admis qu’une illusion, telle que l’a définie Freud, est la satisfaction imaginaire d’un désir, ici le désir (que souligne très bien Vasseur) de voir enfin réalisée, au sein d’une histoire millénaire, guère réjouissante, une société sans classes et sans exploitation, au service de tous, et donc de voir écrite « une nouvelle page de l’histoire humaine » (p. 19). On comprend que, sur cette base et avec cette conviction, Aragon ait eu envie de croire ce désir réalisé dans l’Union soviétique.

Mais il y a plus profond chez lui, qu’une interview par Hubert Juin, précise très bien d’emblée, d’autant plus qu’on peut s’y reconnaître, ce qui est, je l’avoue, mon cas. D’une part un optimisme de fond, de nature psychologique si l’on veut, mais qui a une contenu intellectuel assumé et qui parie alors sur un futur radicalement meilleur pour l’humanité. Et même si le présent ou  l’avenir proche semblent le démentir, il consiste à voir plus loin : si Icare n’a pu voler, l’humanité l’a fait ensuite, remarque Aragon ! D’autre part, il y a cette idée, profonde selon moi, que notre poète a eu une expérience de l’amour, plutôt rare mais admirable, qui le prédisposait à « croire au communisme » : le bonheur personnel que l’on éprouve en aimant est chez lui le symbole ou la « préfiguration », l’anticipation subjective du bonheur objectif et social que le projet communiste est censé apporter. L’optimisme historique peut donc être la transposition collective de l’optimisme amoureux, avec ses limites possibles !

D’autres facteurs conjoncturels ont pu jouer pour alimenter sa « croyance », comme son enfance avec ses mensonges ou « son mentir-vrai » (sa mère lui était présentée comme sa soeur) et je laisse le lecteur les découvrir. Mais il y a une posture fondamentale chez lui (comme chez beaucoup de communistes), morale et politique autant que psychologique, qui l’aura accompagné toute sa vie : la haine de l’injustice, la souffrance que le spectacle du malheur du monde suscitait en lui, l’écorché vif : « Comment, comment pouvons-nous supporter le monde tel qu’il est ? J’ai passé ma vie à l’imaginer autre » dit-il superbement dans Blanche ou l’oubli. Confidence : je me retrouve totalement dans cet aveu, qui n’est pas seulement de l’ordre de l’affect mais de celui d'une conviction profonde, que sa lecture de Marx, bien qu’il fut écrivain-poète et non philosophe, assoira sur des bases théoriques solides…  qui ne sont pas dépassées aujourd’hui !

Reste alors la question brûlante de son rapport, malgré tout, au stalinisme dans ses aspects positifs partiels, mais surtout dans ce qu’il faut bien appeler ses horreurs, que le livre ne masque pas : exécuter cent membres du Comité central dans les années 37-38, c’est bien de l’horreur, non ? envoyer des millions de « gens » au Goulag, censurer la littérature et lui imposer des normes idéologiques, interdire la libre recherche scientifique (voir l’affaire Lyssenko), ne sont-ce pas là des horreurs, également ? Or, comment Aragon a-t-il pu s’en accommoder ? L’intérêt de cet ouvrage est donc aussi de nous donner des pistes pour « comprendre » avant de « juger’ (la distinction y est présente). Disons d’abord que son parcours politique n’a pas été linéaire. Il y a eu d’abord, après son adhésion au PC,  une brève période de « stalinisme » forcené, militant et naïf, s’exprimant par exemple dans des odes admiratives à Staline lui-même (voir Hourra l’Oural), qui exprimaient la fougue suivant une adhésion de jeunesse et qui fut désapprouvée par ses amis, comme Breton (qui quitta le Parti au bout de trois semaines). Ensuite il y eut ses visites en URSS où séjournait Lili Brik, sa belle-sœur et ancienne amoureuse de Maïakovski, mais qui furent peu nombreuses avant la guerre. Il commence alors à avoir des doutes sur le système, mais deux facteurs vont l’empêcher de les formuler publiquement. La guerre elle-même, avec le prestige qu’acquit Staline en raison de son rôle décisif dans la victoire contre l’Allemagne nazie et de ses vingt millions de victimes russes durant cette guerre. Après la victoire, même des écrivains carrément de droite comme Maurice Garçon (futur membre de l’Académie française !) ou Mauriac, moins à droite, se dirent impressionnés, séduits et même reconnaissants à l’égard de Staline. Ce fut aussi le cas, au moins en paroles, de plusieurs dirigeants occidentaux et un sondage, étonnant pour ceux, anti-communistes, qui avaient la mémoire courte, montra qu’une très grande majorité de français attribuaient la victoire contre le nazisme non aux alliés mais à … l’URSS, précisément ! On comprend que dans ce contexte indissolublement historique et idéologique, Aragon n’ait pas été tenté par une critique officielle du régime stalinien et ce, en quelque sorte, sincèrement. Et puis, deuxième raison, il y avait le cas de Lili Bric dont l’œuvre de son ancien compagnon était censurée dans son pays. Lui et Elsa ne voulaient donc pas mettre sa vie ou sa liberté en danger, en critiquant le régime.

Cependant, ces hésitations dans la critique s’atténuèrent après la mort de Staline et l’incident de son portrait dans Les Lettres françaises (dont il était le directeur) par Picasso, qui scandalisa sans raison les communistes, lui valut une hostilité qui le fit énormément souffrir mais,en quelque sorte, le libéra. Cependant, ses prises de position critiques avaient déjà commencé avec sa dénonciation du « lysinkisme » et, plus généralement, de la répression culturelle en URSS et de l’imposition de normes esthétiques comme le « réalisme socialiste » dont il demandait, dans ses articles littéraires, une profonde mutation. Les choses s’accélérèrent ensuite, malgré le rapport Khrouchtchev et la déstalinisation apparente. Il prit de plus en plus clairement parti en faveur la liberté d’expression dans ce pays et en dénonça les manquements (ce qui lui valut la suppression des Lettres françaises) et il y eut, enfin, l’intervention en Tchécoslovaquie qui l’atterra, lui faisant dire qu’il y craignait « un Biafra de l’esprit ». Elle l’entraîna à soutenir l’écrivain Milan Kundera ou d’autres contestataires. Aragon avait donc cessé d’être stalinien, au deuxième sens du terme.

Mais il l’avait tout de même été longtemps, menant un combat secret mais discret, sans manifestations spectaculaires, ce dont le Parti communiste lui en fut reconnaissant en en faisant son « poète national » et en en faisant un proche de Thorez. C’est ici qu’il faut réfléchir car d’autres que lui, je l’ai déjà signalé, n’eurent pas sa longue complaisance officielle à l’égard de l’URSS – je pense à Bertrand Russell, partisan d’un socialisme démocratique et hostile à ce régime dès les années 30, après avoir été en Russie et en être revenu totalement lucide sur ses défauts. Disons que le fond du cas Aragon ne se trouve pas dans une duplicité hypocrite ou un carriérisme de pacotille – bien d’autres écrivains ont eu ce double défaut de l’autre bord, dans le camp de l’anti-communisme tout court. Non, il se trouve selon moi dans une sorte d’idéalisme moral et de besoin de croire en un idéal politique dont le discours officiel était magnifique et donc « engageant » : suscitant l’engagement, un engagement résolu et passionné qui, au surplus, donnait du sens à l’existence, comme l’amour lui-même a-t-il été dit plus haut. Et s’il en a été la dupe, ce n’est qu’en partie et c’est ce qui l’a fait souffrir profondément, comme il le dit  dans sa poésie, creusant en lui une douleur parfois insupportable à entendre, non seulement chez lui mais aussi chez son lecteur. Et ce que je retiendrai des textes poétiques que cet ouvrage nous offre  également, avec beaucoup de pertinence par rapport à son sujet, ce sont ces vers (entre autres bien sûr) du Fou d’Elsa que je cite intégralement tant ce qu’il expriment me paraît juste :

                                            « Qu’on nous trompe ou qu’on nous leurre 

                                               Nous donnant le mal pour le bien

                                               Celui qui n’en savait rien

                                               Et qui le mal pour bien tient

                                               N’est-ce pas pour le bien qu’il meurt »

Car quitte à s’être trompé et à avoir été dans l’illusion, c’est pour le bien qu’Aragon a vécu, écrit et s’est battu. Ce livre nous le rappelle opportunément, alors que l’idée de « bien » a déserté lamentablement la politique !

                                                              Yvon Quiniou

NB: Une autre idée pourrait être ajoutée à l'analyse de Vasseur: la croyance que le communisme pouvait être réalisé dans un pays sous-développé et ce, en l'absence d'une révolution en Occident. Or cette idée contredit directement la conception de Marx du passage historique au communisme et elle a malheureusement été diffusée par le "marxisme-léninisme" dominant à l'époque, empêchant tout regard critique sur l'expérience soviétique. L'idée inverse commence par être soutenue, par Lucien Sève et moi-même, par exemple. Mais Aragon, à l'époque, n'aurait pu y songer! Elle a l'avantage de laisser ouvert l'avenir, puisque ce qui est mort ce n'était pas et ne pouvait pas être du communisme.

 

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