Quand "Le Monde" dénigre l'univers laïque

La laïcité doit-elle dénigrée? Le journal "Le Monde" le fait dans un article scandaleux. Il ne se contente pas d'enquêter, justement, sur la montée de la revendication laïque; il la dénigre dans des termes déshonorants et sous une forme et un ton hypocrites. Il révèle ainsi son nouveau positionnement, favorable au libéralisme sous toutes ses formes. Quelle débâcle, théorique et morale!

                                          Quand « Le Monde » dénigre l’univers laïque 

Décidément, le monde (au sens courant du terme) intellectuel va mal, de plus en plus mal : à la fois sur le fond, en  l’occurrence il s’agit ici de la laïcité, et  en ce qui concerne la forme sous laquelle les débats ont lieu. La preuve s’en trouve dans la manière dont Le Monde ( le journal cette fois-ci) consacre deux pages entières à ceux qu’il appelle les « laïcards » (édition du 8 décembre).

Sur le fond, l’article est une chronique détaillée de l’influence grandissante d’une laïcité, qu’on appellera, simplement et honnêtement, rigoureuse ou intransigeante, dans le champ politique et dans l’opinion publique : qu’il s’agisse de la droite libérale au pouvoir avec Macron, mais aussi d’une partie de la gauche dont le PS de Faure, d’associations laïques diverses, même si elles sont encore minoritaires, de mouvements de pensée comme les Francs Maçons ou la Fondation Jean-Jaurès (la bien nommée : Jaurès était absolument laïque) ou encore – c’est moi qui l’indique – des FOL (=Fédérations des œuvres laïques) comme celle du Maine-et-Loire ou celle de l’Ardèche qui mènent un combat exemplaire et de qualité dans ce sens. A quoi s’ajoutent des journalistes ou des intellectuels nommément mentionnés dans l’article comme Caroline Fourest (de Marianne) ou E. Badinter qui se réclame idéologiquement de Condorcet, ce grand penseur  qui prolongea la philosophie des Lumières.

Mais ce qui est gênant, c’est la manière dont ce courant laïque multiforme est présenté, à  savoir le ton de  ce texte. Il se manifeste, pour qui sait lire, par des formules qui sont d’une ironie méprisante qui ne peut que choquer, et sans que vraiment une contre-argumentation crédible soit apportée à la cause des « laïques ». Je cite, en séparant bien les propos : On a affaire à des « laïcards » (c’est dans le titre du texte).  La laïcité ainsi conçue est « une spécificité française que le reste du monde peine à saisir », alors qu’on pourrait et même on devrait y voir un modèle remarquable, même s’il est unique, issu de la Révolution française (elle aussi « unique », il est vrai), garant de la liberté de conscience et refusant tout influence malsaine de la religion sur l’Etat. C’est ainsi que J.-P. Chevènement a pu saluer dans celle-ci « une pureté de principes », dans ce domaine, qu’on ne trouve pas dans les révoltions anglo-saxonnes (Marianne du 4 décembre). De ses défenseurs il est dit que, au lieu  d’énoncer normalement leurs convictions, fût-ce avec vigueur, ils les « martèlent » et  ils sont accusés, par leurs opposants, de «  vouloir imposer l’invisibilisation du religieux dans l’espace public pour, en réalité, combattre l’islam » –  accusation que le journal, hypocritement car sans le dire explicitement, fait sienne alors qu’on peut très bien défendre une pareille position (c’est mon cas, largement) en avançant des motifs justes. Du coup, la laïcité, au lieu d’être une option de la raison qui entend convaincre les non-laïques sur la base de cette même raison, devient un « magistère », terme que la langue française réserve pourtant à une profession de foi religieuse publique, inspirée par une révélation et qu’on impose au moyen d’un endoctrinement autoritaire : la laïcité deviendrait-elle une religion, elle qui entend tenir à distance toutes les religions et ne solliciter que l’intelligence rationnelle et raisonnable et instaurer un régime de libre pensée ? Au surplus, elle virerait à « l’obsession des musulmans » et elle pousserait « à l’amalgame entre islamisme et islam » : les deux journalistes qui répètent cette affirmation d’un homme politique pour la lui reprocher, ont-elles seulement lu le Coran ? Si elles l’avaient lu avec attention (ce dont je doute, mais c’est un cas répandu) elles auraient pris conscience, comme l’a dit intelligemment un jour J.-F. Kahn, que « dans, islamisme il y a islam » ! Je laisse de côté l’allusion qui est faite à la collusion qu’il y aurait avec l’extrême-droite, qui relève d’un journalisme politicien de bas étage et je termine par les injures finales : la « laicosphère » (néologisme très peu flatteur) « chasse en meute, se "like" à foison et se retweete à l’envi », termes  qui ne traduisent guère un respect de l’autre, respect qu’on est en droit d’attendre à l’occasion d’un sujet aussi brûlant. Pour finir, on apprend que cette « laïcosphère » veut « réduire au silence ses opposants en les tétanisant » (je résume), oubliant alors la complexité du réel ! On aimerait savoir un peu ce qu’il en est de cette complexité. L’islam (ou l’islamisme) redeviendrait-il une nouvelle fois un problème seulement social, indépendamment de son credo religieux qui pousse au fanatisme et au séparatisme ?

Voilà : on est, je suis abasourdi par tant de malhonnêteté intellectuelle et politique et qui, au surplus, ne laisse pas de place au débat démocratique dans un journal de grande audience (j’en sais quelque chose). Mais ce qui est plus grave à mes yeux d’intellectuel progressiste depuis toujours (et même de conviction communiste assumée), d’origine chrétienne au surplus mais devenu résolument agnostique (a-thée : sans Dieu), c’est, au-delà de ce problème de déontologie journalistique qui élimine ou discrédite les contradicteurs, la position  de fond que ce journal a adoptée depuis quelque temps : une orientation libérale sur le plan économique, qui ne fait guère de place à la contestation du capitalisme avec les aliénations multiples qu’il fait subir aux hommes, lesquelles se sont renforcées après la chute du Mur de Berlin et la déferlante libérale qui s’en est suivie, comme elle ne fait guère de place aux ouvrages de qualité qui les dénoncent et qui abondent ces temps-ci. Or si je parle de cette orientation politique autant qu’économique, c’est qu’il faut savoir que le libéralisme est le terreau même qui alimente, depuis deux siècles en particulier,les religions, lesquelles le servent en retour, quelles qu’elles soient. Il faut savoir, donc, que l’islam tant vanté par les « islamo-gauchistes », est la religion dominante et même exclusive dans des pays dont la base économique est  le capitalisme et qu’aucun de ses leaders ni rien dans son texte fondateur, le Coran, ne le condamne par avance. Lui aussi, comme le christianisme avant lui, est bien « le soupir de la créature opprimée » qui l’entretient dans son oppression au lieu de l’inciter à se révolter contre elle. Entre Dieu ou Allah et Marx, il faut donc choisir. On comprend alors, à la lumière de cet éclairage,  que la vraie laïcité, rigoureuse et intransigeante qui est au service de la liberté, fasse  les frais  du débat dans une certaine caste intellectuelle, politique et médiatique, qui a perdu tout sens critique comme le sens de l’émancipation humaine ! Quelle débâcle, théorique et morale !

                                                           Yvon Quiniou

 

 

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