Redécouverte de Clouscard

Michel Clouscard a été trop longtemps méconnu, alors que c'est un grand penseur critique de notre temps. Sorti de son purgatoire, il n'est pas trop tard pour découvrir la manière dont il aura démonté les rouages du capitalisme, ses effets aliénants sur l'individu lui-même, y compris à travers sa séduction libertaire. Deux ouvrages nous y aident.

                                                  Redécouverte de Clouscard 

J’avoue humblement être passé longtemps à côté de Michel Clouscard, dont je possédais pourtant bien des livres dont les titres me fascinaient : Le capitalisme de la séduction, Néo-fascisme et idéologie du désir, Critique du néo-libéralisme libertaire, De la modernité,  Rousseau ou Sartre. Il est vrai, que pendant longtemps, il a été méconnu, passé sous silence, y compris dans le champ  culturel anti-capitaliste auquel il appartenait. Or bien des choses nous rapprochaient et nous rapprochent : des convictions communistes intactes, une grille d’analyse du réel empruntée à Marx, mais qu’il a considérablement enrichie sur le plan anthropologique, ne se contentant pas d’une approche économiste de la lutte des classes et des effets pervers et aliénants du capitalisme, enfin, last but not least, le souci, via Rousseau, de  réhabiliter la morale en politique, pour en donner une traduction socialiste et, inversement, fonder une politique émancipatrice et anti-capitaliste sur des exigences morales. On aura compris qu’on est loin de tout moralisme étroit et répressif puisque la morale en politique est ici au service de l’épanouissement complet et authentique des individus et permet d’échapper aux stratégies manipulatrices du  système libéral en place, avec son mercantilisme délirant, sinon machiavélique. Par contre, on est bien à l’opposé d’une conception positiviste du marxisme qui a trop longtemps dominé, lui enlevant beaucoup de sa signification anthropologique.

Il ne m’est pas possible ici d’évoquer dans le détail une œuvre d’une telle ampleur et d’une telle originalité, inaugurée par sa thèse L’Être et le code, mais je peux tout de même indiquer l’intérêt de sa 2ème partie, La production de l’individu (qui est parue chez Delga), en me contentant de rappeler que, en matérialiste intransigeant, il entend partir du fond naturel de l’être humain mais sans le substantiver, en l’ouvrant au contraire à une chaîne d’influences relationnelles et environnementales qui vont en faire une réalité sociale, enchâssée dans les rapports de production, soumis à leurs effets et à la superstructure qui les accompagne, avec ses codes symboliques et sociaux, souvent mystificateurs. Et j’ai été sensible, au passage, à la place qu’il fait à la psychanalyse sur le plan épistémologique, y voyant de quoi penser un lieu théorique pour le « sujet » individuel – sans céder à la tentation de naturaliser ce sujet pulsionnel et libidinal, avec ses fixations sur l’enfance, et de le couper de toute historicité.

Ne pouvant en dire davantage, je conseillerai cependant de lire le livre épatant que son ami de toujours, François de  Negroni lui a consacré en 2013, Avec Clouscard. Ce n’est pas seulement  une belle évocation de son parcours intellectuel. C‘est aussi un récit très drôle de sa vie, de ses rencontres, de ses éclats rhétoriques éblouissants ainsi que de ses maladresses involontaires en public, comme aussi de sa rigueur personnelle… même s’il  lui arrivait d’y faire exception pour des broutilles comme l’édition de l’un de ses livres guère mis en avant par les médias au début de sa carrière ou même par l’Université ! On y fera également un voyage instructif et roboratif (hélas !) dans le milieu d’une certaine intelligentsia à la mode, qui le battait froid  et dont les défauts sautent aux yeux : narcissisme, carriérisme, complaisances mutuelles, tout cela dans le cadre d’une production théorique dont la superficialité est malheureusement évidente. Je m’excuse de m’exprimer ainsi, mais je reprends à mon compte les critiques que ce livre, s’inspirant de Clouscard, adresse sur le fond et sur la forme à des auteurs post-modernes comme Foucault, Deleuze, Heidegger, Lacan… car j’ai moi-même eu l’occasion d’en faire le procès dans un récent livre, Misère de la philosophie contemporaine au regard du matérialisme : ils ne nous aident guère à penser critiquement notre monde et à vouloir le changer et ils confondent philosophie et philodoxie. C’est dire que Clouscard n’aura cédé à aucune mode, y compris dans le domaine des mœurs : son authenticité affective dans le domaine des rapports interpersonnels force le respect. Bref, non seulement un grand penseur, mais un honnête homme !

                                                                         Yvon Quiniou. A paraître au mois de mars : Qu’il faut haïr le capitalisme. Brève déconstruction de l’idéologie néo-libérale, H§O. Ce livre-pamphlet n’est pas éloigné de l’inspiration de Clouscard.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.