L’homme et la nature : le délire techniciste
La posture moderne devant la nature a été illustrée par Descartes dans son Discours de la méthode quand il nous invite à en devenir « comme les maîtres et les possesseurs » : il rompt ainsi avec une soumission à l’ordre naturel qu’on trouvait dans l’Antiquité chez les Stoïciens, par exemple, et qui sera prolongée par la religion sacralisant celle-ci comme l’œuvre de Dieu. Ce faisant il enregistre avec intelligence les progrès de la science physique de son temps, avec les techniques sur lesquelles elles débouchent et dont les progrès nous offrent une maîtrise de cette nature : à la fois pour éviter les catastrophes quand c’est possible, nous mettre à l’abri de ses aléas liés à la météorologie dans le domaine de l’habitat ou de l’agriculture, nous faciliter les déplacements, la communication interpersonnelle et nous apporter un confort dans la vie quotidienne. : je n’en finirais pas d’en énumérer les bienfaits dans de multiples domaines. Mais nous y sommes tellement habitués que cela nous paraît à la fois évident et banal, au point de ne pas nous en rendre compte, voire d’en faire la critique ou d’être sensibles à des critiques sans fondement : c’est le cas d’un courant écologique venu des Etats-Unis, la Deep ecology ou « écologie profonde » qui vénère naïvement la nature, oubliant les maux dont elle est porteuse, et c’est le cas aussi d’un philosophe comme Heidegger qui dénonce la Technique en tant que telle, y voyant une objectivation du monde en réalités connaissables et manipulables, qui supprimerait un rapport plus profond et naïf, en quelque sorte, à l’Être, une ouverture méditative à celui-ci : la Technique, donc, comme « oubli de l’Être » ! Je laisserai cette thèse de côté et conseillerai d’habiter pleinement la Nature, au sens générique de ce terme, avec toutes ses transformations que j’ai défendues. J’ajoute seulement à la liste des bienfaits du progrès technique, ceux de la médecine dont le même Descartes a dit qu’ils valaient mieux que « toutes les leçons de sagesse », ainsi que tous ceux qui nous viennent de la connaissance biologique et psychologique de l’être humain, psychanalyse comprise. Mais je précise aussi un chose importante qu’on pourrait oublier à écouter ce que je viens de dire : la technique suppose la nature objective dont elle exploite (au sens neutre du terme) les potentialités que la science révèle, ce en quoi notre bonheur matériel dépend tout autant d’elle que de la technique, qui n’est que son corrélat inventé par l’homme et fondé sur elle.
Sauf que la technique ne se réduit pas, malheureusement, à cette dimension positive et que son déploiement dans le temps, jusqu’à aujourd’hui, s’est effectué sous la forme de la naissance et de l’expansion du capitalisme industriel, qui va jusqu’à occuper le monde entier, ce qu’on appelle la mondialisation. Or, il faut comprendre lucidement et dans son fond ce système (même si l’humanité n’a pu y échapper) dans son rapport à la nature, précisément, et jusqu’au point- limite qu’il a désormais atteint – et c’est à l’aide de Marx que je le ferai, non par option partisane mais parce que c’est lui qui nous éclaire le plus fortement sur les défauts de ce mode de production, même s’il en fait aussi et paradoxalement l’éloge historique. Le capitalisme repose sur une double exploitation : celle des ressources naturelles – ce en quoi on ne peut le critiquer en tant que tel, jusqu’à présent – mais aussi celle des hommes, ce qui confère au terme d’exploitation un tout autre sens, terriblement critique. Je commence par cette dernière. Elle consiste tout de même à les instrumentaliser au même titre que la nature (sauf que ce sont des êtres humains), à en faire de simples moyens pour en tirer un profit financier et donc à les objectiver ou à les réifier, mais aussi à user de leur force de travail dans des conditions qui amènent à les faire souffrir tant dans leur travail que dans leur vie hors du travail : cadences, temps de travail, misère, espérance de vie réduite, etc. Les analyses concrètes du Capital sont malheureusement éloquentes et le film Le jeune Karl Marx l’a magnifiquement montré. Mais tout autant, cette situation entraîne à les mutiler dans ce qui est bien leur nature disons « humaine » : j’entends par là, contre un certain positivisme marxiste, les potentialités naturelles qui sont en tout homme, à savoir des capacités et des besoins qui ne trouvent pas à s’actualiser, qui sont donc abîmées, atrophiées. C’est en ce sens spécifique qu’on doit les dire aliénés : ils sont autres, en l’occurrence moindres que ce qu’ils pourraient être dans d’autres conditions socio-économiques meilleures. C’est pourquoi l’exploitation ne se réduit pas à sa dimension financière, qui touche au salaire : elle a aussi une conséquence et donc une dimension anthropologique qui touche à la nature de l’homme exploité et que le concept d’aliénation dit bien. C’est en ce sens que, pour l’essentiel, l’exploitation de la nature extérieure à l’homme s’est payée aussi, en dehors des bénéfices globaux que l’humanité a pu en retirer, d’un lourd tribut humain pour les hommes ordinaires, les travailleurs. Ce qui est en cause, ici et jusqu’à présent, ce n’est pas la technique en tant que telle dans l’exploitation de la nature qu’elle nous permet, mais la répartition inégale des bienfaits de celle-ci entre les hommes et sur eux.
Cette situation a été améliorée cependant par les réformes issues du mouvement socialiste et communiste, en Europe et en France tout particulièrement, tout au long du 20ème siècle ; mais elle s’est malheureusement dégradée dans la dernière période du fait de la mondialisation libérale et de l’effacement des souverainetés nationales qui auraient pu en empêcher les effets négatifs. Cela s’est traduit par une exploitation mondiale de la nature et de ses ressources, sur la base de la simple recherche aveugle du profit par le capitalisme, qui est en train d’atteindre ce que j’ai appelé son point-limite, que tout le monde reconnaît : ce même capitalisme est en passe d’exploiter la nature à un degré tel qu’il est en train de la détruire – entendons : détruire ce qui la rendait vivable et source de vie pour les hommes. Il pille son énergie sans la lui rendre – ce que Engels avait déjà prévu : ce qu’on prend à la nature, celle-ci nous ne le lui rend pas. Mais, c’est tout aussi grave, cette atteinte à la nature est tout autant une atteinte à l’homme lui-même, puisque celui-ci en est issu et en constitue une forme : atteinte biologique non seulement dans sa vie quotidienne par le réchauffement climatique et la perturbation des saisons, par la pollution, physique ou acoustique qu’il subit, liée au développement inconsidéré de la circulation automobile et même aéronautique, mais aussi par la destruction des espaces naturels par l’industrie touristique ou l’industrialisation des campagnes. A quoi s’ajoutent les effets induits par, cette fois-ci, la civilisation capitaliste elle-même, par ses modes de vie et de travail, son incitation permanente à la consommation par la publicité, sa gestion financière des loisirs et même de la culture à travers le cinéma, la télévision, voire la littérature et, plus largement, son individualisme exacerbé, narcissique et égoïste, tout cela sur fond d’un économisme généralisé et d’un culte de l’argent, malgré sa répartition profondément inégalitaire entre les classes. On peut y ajouter des modèles de vie, que les médias transmettent, d’où la violence n’est pas absente (pensons à un certain cinéma venu des Etats-Unis) ainsi qu’une représentation dégradée et dégradante de la sexualité..
Or des philosophes courageux et sans complaisance pour le néo-libéralisme économique qui gagne du terrain tous les jours, en ont pris conscience depuis quelque temps déjà et nous en ont avertis à l’enseigne de l’écologie, mais d’une écologie élargie au souci de l’homme. C’est le cas de Félix Guattari dans Les trois écologies, justement : en dehors d’une écologie physique qui se soucie des effets sur l’homme de la dégradation de la nature (j’y reviendrai), il y a une écologie sociale qui se soucie de la dégradation des rapports sociaux ou inter-humains et des normes éthiques qui les régissaient et, enfin, une écologie mentale. Celle-ci s’inquiète, dans lignée aussi de Gérard Mendel, de la dégradation ici de notre psyché ou de notre subjectivité, dans le sens de sa médiocrisation, de son artificialisation et de sa perte d’autonomie. Un autre penseur important, le philosophe Lucien Sève, ne cesse d’y réfléchir depuis des années dans des livres volumineux, dont « L’homme » ? et son livre écrit avec son fils, Jean Sève, Capitalexit ou catastrophe, dont le titre est éloquent. Il fait un double diagnostic, très sévère et qu’il faut entendre : nous connaissons une double crise, écologique et anthropologique. Je laisse provisoirement de côté la première, car on a tendance à oublier la crise anthropologique. Celle-ci rejoint les constats que j’ai faits et Sève l’analyse comme une crise de l’humain comme tel dans la réalisation de ses potentialités naturelles : le capitalisme est en train, sur la base de son expansion économique mondiale, d’empêcher le développement de la personnalité individuelle chez la grande majorité des hommes. Il en appelle donc à un renversement de perspective dans le sens du communisme tel que l’entendait Marx dès les Manuscrits de 1844, où il est bien question d’une forme inédite de société permettant à tous les hommes de réaliser leur nature (le terme est chez lui) à son plus haut niveau, ce qu’il appelait un communisme raffiné, menant l’homme à l’intelligence, la créativité, l’art, etc., au lieu d’un communisme grossier se contentant de répartir égalitairement les valeurs de l’avoir bourgeois.
Mais il nous faut revenir, pour finir, à la question de la crise écologique dans l’ordre de la nature dont nous dépendons, de fait. Il s’agit-là d’une crise majeure, dont on ne soupçonnait pas qu’elle fût possible. Elle se traduit, en une formule, par l’épuisement des ressources naturelles dont nous vivons comme par la dégradation de cette nature dans son apparence même, dont nous avons besoin existentiellement. Cet épuisement et cette dégradation, selon des milliers de scientifiques aujourd’hui, risquent de mettre en cause l’existence de l’espèce humaine, qui, dans ce cas, n’aura été qu’une forme transitoire de l’évolution naturelle. C’est pourquoi il faut nous ressaisir et maîtriser la maîtrise elle-même, technique, de la nature, dans un sens qui soit favorable à l’épanouissement des hommes, quitte à en inverser le cours. C’est une nouveauté, non prévue par Descartes évidemment, et qui suppose que l’on dénonce le développement technique dans les domaines où il peut nuire à l’humanité. C’est dire qu’il faut remettre en cause l’industrialisme aveugle qui caractérise notre époque, insensible qu’il est à ses méfaits humains ravageurs. C’est l’objectif de la philosophie politique de la décroissance, représentée en France spécialement par les travaux de Paul Ariès, à condition de bien la comprendre : il ne s’agit pas de revenir à une croissance zéro ou à un croissance (si l’on peut dire) négative, mais d’impulser seulement une croissance sélective, qui ne la favorise que dans les secteurs où elle est favorable à l’homme, lesquels restent nombreux, comme la recherche scientifique dans tous les domaines, dont la biologie avec ses applications médicales heureuses.
C’est pourquoi il nous faut réhabiter la nature, à savoir en tenir compte essentiellement puisque nous en sommes un produit et donc une forme : son instrumentalisation ou son exploitation en faveur de l’homme doit s’arrêter au moment où elle risque de se retourner contre celui-ci.
Yvon Quiniou
Ce texte est issu d'un exposé fait aux Rencontres de Sophie de Nantes, version 2020, qui avaient pour thème: "Habiter la nature" Cet événement annuel est une belle occasion de "rendre la philosophie populaire".