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Billet de blog 9 juin 2020

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Faut-il critiquer les Lumières?

Une inquiétante critique de la philosophie des Lumières se fait jour aujourd'hui. La raison, théorique et pratique, qui inspirait leur projet de société est déclarée totalitaire depuis Foucault, et un nouveau féminisme combat toute idée d'Universel, au point de justifier des particularités pourtant détestables, au nom du droit à la Différence! Voilà à quoi mène le refus de la raison!

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                                               Faut-il critiquer les Lumières ? 

Un étonnant mouvement de pensée s’est développé en France (mais pas seulement) depuis déjà assez longtemps – disons l’époque de Foucault pour en donner un symbole fort –, mais qui  se renouvelle aujourd’hui d’une manière inquiétante dans des milieux d’extrême-gauche entendant promouvoir un féminisme d’un nouveau genre, hostile radicalement à la philosophie des Lumières et qui est présent aussi aux Etats-Unis. Une philosophe française, intelligente, lucide et courageuse, fidèle à ses convictions de gauche, Stéphanie Roza, vient d’écrire un livre d’une grande pertinence pour défendre l’authentique féminisme issu des Lumières et de leur esprit universaliste, La gauche contre les Lumières ? (Fayard), et dénoncer cette imposture théorique et politique que constitue ce « nouveau féminisme ». Mon propos n’est pas de faire un compte-rendu de ce livre mais de m’en inspirer pour livrer ma propre réflexion, qui rejoint pleinement les positions de Stéphanie Roza – conjonction d’idées qu’il m’arrive rarement de connaître par nos temps de turbulence, sinon de régression idéologique.

Disons pour commencer que les Lumières, au 18ème siècle, avec Diderot ou Condorcet en particulier (mais Kant et Rousseau aussi) ont mis au premier plan le rôle théorique et pratique de la raison humaine, avec sa portée universelle, pour fonder un projet de société appuyé sur le développement des sciences et des techniques mais, surtout, basé normativement sur un idéal d’égalité et de liberté qui a triomphé avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1791 – déclaration politique d’abord, mais qui s’est étendue ensuite aux champs social et, en partie, économique, quelles qu’en soient encore les insuffisances, renforcées par la disparition du système soviétique et la vague libérale qui nous submerge depuis. Et surtout, s’agissant de notre sujet, cet « esprit » devait mener à terme à l’égalité de l’homme et de la femme, lequel est aussi au cœur de l’idéal socialiste ou communiste, y compris avec ses insuffisances persistantes là aussi.

Or cette aspiration forte et totalement justifiée moralement, a été battue en brèche par toute une série d’auteurs conservateurs, sinon réactionnaires, aux 19ème et 20ème siècles, en France même avec le courant des dits « Nouveaux philosophes » et, surtout, le travail de Michel Foucault, à la fois brillant et stupide tant il est sophistique, mais surtout animé par une haine farouche de la raison et de ses réquisits politiques. Au centre de son procès, il y a l’universalisme de cette raison dans ses valeurs (sans compter ses doutes sur sa capacité à parvenir au vrai) qu’il va traiter de totalitaire et sans portée réellement universelle, liée à une époque historique seulement. D’où (je résume) des formules comme «  la torture, c’est la raison », « le socialisme mène d’emblée au racisme » (sic) et, bien entendu, l’affirmation que l’Universel est « impérialiste ». Ne compteront alors pour lui que des combats particuliers parfois justes (contre l’ordre carcéral, par exemple), mais à condition qu’ils ne soient la source d’aucune norme universaliste se réclamant de l’humain ou de la justice. Or c’est ce procès que l’on trouve encore aujourd’hui, à l’ombre du « maître ».

D’abord dans l’ordre politique où la critique de la raison étatique nourrit une apologie du libéralisme, issue de Hayek avec son Etat minimal, et que Foucault partageait sans le dire clairement. Mais tout autant dans l’ordre culturel où le féminisme s’inscrit normalement : juger que certaines cultures, avec leurs croyances religieuse d’un autre âge, n’ont pas à être jugées à l’aune de l’Universel sous peine d’exercer un impérialisme idéologique, voilà désormais la norme – curieusement d’ailleurs car c’est bien le refus des normes qui caractérise ce mouvement comme Roza le souligne justement. C’est ainsi qu’on a vu un ex-marxiste, qui se dit post-marxiste, en l’occurrence Etienne Balibar, soutenir ce point de vue dans une longue interview complaisante du Monde il y a deux ans ! Et s’agissant des particularités culturelles religieuses, on n’a pas non plus à les mettre sur le même plan au nom d’une valorisation a-critique de la Différence (avec un « d » majuscule) érigée, là aussi et paradoxalement, en valeur suprême. C’est ainsi que dans ces mouvements féministes divers (et qui se querellent entre eux) on voit se manifester une complaisance inacceptable à l’égards de pratiques religieuses anti-féminines comme le port du voile dans l’Islam, dont on oublie le signe d’inégalité de l’homme et la femme qu’il est et donc l’aliénation de celle-ci qu’il exprime. J’ai même lu dans le même journal Le Monde (c’était à l’époque du port du Burkini sur les plages) une féministe de ce genre totalement nouveau, affirmer que la femme musulmane « avait le droit de s’aliéner » et que la raison ne saurait intervenir dans ce cas (je cite de mémoire). Plus largement d’ailleurs, c’est une complaisance inadmissible pour l’irrationnel ou le déraisonnable religieux, y compris dans le statut de la femme ici, qu’aura manifesté Foucault (voir son attitude à l’égard de Komeiny  succédant au Shah d’Iran, avec son régime dictatorial dans tous les secteurs) et qu’on retrouve chez tous ceux qui refusent l’idéal d’une laïcité intransigeante dans bien des domaines !

Pour en revenir au féminisme en question, toute une série de travaux soi-disant sérieux, portant comme cela se dit sur « l’intersectionnalité » (c’est-à-dire les différents aspect du problème qui s’intriquent et se recoupent), vont accentuer l’oppression masculine néo-coloniale que subiraient les femmes de couleur et spécialement les femmes noires, en particulier aux Etats-Unis, en faisant abstraction de l’oppression de classe qu’elles subissent du fait du capitalisme et en occultant le fait que les femmes blanches peuvent être tout autant victimes des hommes dans les milieux populaires. D’où des analyses partielles et partiales : se focalisant sur la seule question homme/femme et oubliant d’élargir le diagnostic critique à la situation économique des travailleurs, hommes et femmes confondus, voire reprenant, au nom du respect de la différence « ethnique », la défense  de certaines particularités insupportables dont les femmes sont pourtant victimes. C’est ainsi qu’une « féministe post-coloniale » a pu, en Tunisie, réclamer que dans la Constitution la femme soit définie non comme l’égale de l’homme, mais comme son « complément »… suscitant un tollé chez les véritables féministes de ce pays (voir p. 108 du livre de Roza) ! Par opposition, on signalera que le combat de classe, inspiré de Marx, a toujours milité, lui réellement, pour un féminisme total, rationnel autant que raisonnable, qui n’est pas aliénant mais émancipateur sur tous les plans. Le chapitre de ce livre sur Hô Chi Minh et le Vietnam est éloquent et devrait faire honte à ceux qui se moquent de la tradition marxiste.

Bien entendu il faudrait signaler tous ceux qui, dans une tradition qui se veut progressiste, ont depuis le siècle dernier vilipendé les Lumières, au point de verser ensuite dans l’extrême-droite ou la réaction (voir Georges Sorel en politique ou Heidegger à travers sa philosophie qui le mena au nazisme), faute d’une boussole normative basée sur la raison qui leur aurait évité cette triste dérive. Comme ceux qui, aujourd’hui même, sont passés d’un extrême à l’autre, fût-ce avec des nuances en se contentant de devenir des conservateurs, comme Onfray ou Michéa. Tout cela prouve, pour filer la métaphore, que les « Lumières » sont bien éclairantes et que le refus de la raison en politique est, lui, aveuglant et alimente l’inhumain qu’il empêche de voir.

                                                                  Yvon Quiniou

NB: J'allais oublier : Le racisme policier qui a envahi les Etats-Unis de Trump n'est-il pas la preuve d'une totale déraison théorique et pratique?

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