Un besoin urgent de morale

Un livre intitulé "La force de la morale" vient de nous rappeler (après quelques autres) à quel point nous avons un besoin urgent de morale. Car notre société de "libéralisme avancé" se moque des normes qui devraient la régir pour l'humaniser. Les deux auteurs réhabilitent donc l'instance morale, philosophiquement, d'abord, et dans sa réalité concrète, ensuite. Passionnant!

                                                      Un besoin urgent de morale 

Voici un livre, riche et documenté, sur la morale, qui entend la revaloriser non seulement théoriquement mais pratiquement eu égard à la désolante situation politique, sinon même civilisationnelle, que nous connaissons à bien des égards et dans bien des domaines. C’est pourquoi, au-delà de la simple « force de la morale » qu’il entend défendre (voir son titre), c’est à un véritable besoin de la morale qu’il en appelle pour contrer les effets mortifères de l’amoralisme contemporain.

Dans sa première partie, il entend bien la défendre philosophiquement à la fois contre le minimalisme moral illustré en France par un Ruwen Ogien, par exemple, et contre un relativisme sociologique ou historique qui met en avant la multiplicité des éthiques, lesquelles se prennent pour des morales, ce qui est contradictoire puisque la morale, par définition, prétend à l’universalité, cette universalité que Kant a magnifiquement mise en avant et théorisée et qui n’est pas ici récusée. Cependant, on ne saurait détailler sa démonstration tant ses appuis sont nombreux et pointus, de l’Antiquité aux penseurs des 17ème, 18ème  et 19ème siècles – Marx et Nietzsche inclus –, jusqu’aux auteurs contemporains les plus modernes comme les « libertariens » américains, de droite, ou Reich, Marcuse et Deleuze, de gauche eux. Disons seulement que l’ensemble de cette réflexion repose sur un paradoxe. D’abord il s’agit de refuser d’enraciner la morale dans la nature, mais aussi dans la seule histoire, c’est-à-dire de ne pas résorber la valeur ou le registre du « droit » dans le fait  pour en préserver fortement la spécificité. De ce point de vue, il récuse toute prétention de la science (des faits) à fonder en quoi que ce soit la morale et ses impératifs, ce qui est ne pouvant décider de ce qui doit être. Collin n’est pas vraiment matérialiste et il refuse la théorie de l’évolution de Darwin dans ce domaine, alors qu’elle peut pourtant, dans sa deuxième partie où il est question de l’homme et si on l’éclaire à l’aide de P. Tort, nous faire comprendre l’émergence de la morale au sein d’une nature changeante et productrice de nouveauté. Mais tout autant, l’exigence morale telle qu’il la maintient d’une manière en quelque sorte décisoire et telle qu’il la traduit à la fin de l’ouvrage en mesures humanistes multiples, l’amène, on le verra, à valoriser la nature contre le nihilisme qui la méprise et il professe à son égard une forme d’amour, sur une base initiale qu’il emprunte  à la sagesse antique, ce qui n’est pas fréquent.

Il lui faut néanmoins, faute d’un fondement transcendant ou religieux pour la morale, à la fois inconcevable rationnellement et en voie de désaffection aujourd’hui, rendre compte de la constitution du sujet moral pour donner à cette morale, au minimum, une assise réelle et ne pas l’évacuer dans l’imaginaire. C’est l’objet de la deuxième partie, rédigée, si j’ai bien compris, par l’autre auteure du livre, Marie-Pierre Frondziak. Elle y déploie toute sa compétence en matière de psychanalyse, s’appuyant sur la « topique » freudienne « ça, moi, surmoi », laquelle fait sa part aux pulsions naturelles de l’être humain qui peuvent déboucher sur des formes concrète d’immoralité comme l’agressivité ; mais elle montre aussi comment la morale se constitue dans le surmoi hérité de l’éducation et qui érige l’être humain en sujet moral de ses actes, capable de maîtriser ses pulsions amorales. La morale n’est pas ainsi fondée en droit, au sens rigoureux de cette expression, mais sa réalité est garantie, ce qui est essentiel pour le vivre-ensemble. Je renvoie au texte pour plus de détails.

Reste une troisième partie, dont les analyses ou prises de parti iconoclastes m’ont réjoui vu l’idéologie totalement irrationnelle et, il fait le dire, immorale ou amorale, qui domine ces temps-ci, spécialement dans le domaine abordé ensuite, à savoir celui des « questions épineuses » concernant l’ordre des mœurs, tout particulièrement. Les auteurs se prononcent en clairement sur la double question de la PMA et de la GPA et ils le font tout particulièrement à propos du problème de la filiation dont il rappellent qu’elle est naturelle et  ne se réduit pas à une construction culturelle. Ils contestent la séparation entre la procréation et la relation charnelle amoureuse qui fait que l’on veut bien, chez les lesbiennes en particulier (je résume à ma manière) de l’homme comme géniteur mais non comme père. D’où une séparation moralement (et non seulement éthiquement) condamnable entre la sexualité  reliant deux êtres  et la parentalité naturelle. S’ensuit une domination du désir sur tout : « Je désire un enfant dans n’importe quelle condition, donc j’en ai le droit », ce qui renvoie à un narcissisme ou un égotisme scandaleux, détériore la relation amoureuse et entraîne, comme il est dit, à passer de la puissance du désir (qui est normale, naturelle une nouvelle fois) au désir de toute-puissance, quelle que soit sa nocivité « morale » en lui-même et celle de ses conséquences humaines.

Reste à savoir comment les auteurs conçoivent alors LA morale dont ils se réclament, à juste titre, en tant que telle, contestant, lucidement et courageusement, l’amoralisme contemporain, .avec les catastrophes pratiques qu’il entraîne.  Ils ne veulent pas la séparer d’une dimension psychologique ou affective, dont l’occultation virerait à une conception abstraite et irréaliste de celle-ci. Ils ne veulent pas non plus la séparer d’un « égoïsme rationnel » ou raisonnable tel que Kant (ou l’utilitarisme) l’entendait : la morale n’est pas là pour nuire à l’intérêt individuel, elle est là pour l’accorder à celui d’autrui. Mais plus largement et plus précisément, celle-ci est émancipatrice : non séparée de la politique dont elle doit inspirer les fins concrètes (c’est moi qui parle avec ce livre, point sur lequel il aurait dû davantage insister), elle vise à faire s’accomplir la liberté de tous, à savoir la liberté de chacun, mais reliée à celle des autres et donc se limitant pour la respecter effectivement et contribuer à la réaliser aussi.

On aura compris, et quels que soient les désaccords que l’on peut avoir sur telle ou telle analyse des auteurs en matière de philosophie morale (j’en ai), qu’un pareil livre est important et qu’il faut le lire : dans une époque de démoralisation générale de la politique, il nous rappelle qu’il y a un besoin urgent de morale en politique, sans la satisfaction duquel nous allons à la catastrophe humaine. Qu’on se le dise !

                                                        Yvon Quiniou 

Denis Collin et Marie-Pierre Frontziak, La force de la morale, RN éditions, 2020.

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