Bauberot et la laïcité complaisante

Jean Bauberot a été chargé de répondre à mon article récent du "Monde", où je reprochais à Macron d'attribuer aux religions un rôle positif dans la vie collective de la nation. Son propos, d'une violence polémique rare, témoigne d'une conception de la laïcité très complaisante à l'égard de la religion. Après l'avoir brièvement résumé, je lui réponds ici en intellectuel laïque et progressiste.

Jean Bauberot vient de répondre à mon article sur Macron et les religions paru dans Le Monde du 27 décembre, avec une rare violence polémique, surprenante de la part d’un tenant de la « laïcité apaisée » : me voici, par exemple, rangé dans le camp du « stalinisme » et du « génocide cambodgien », rien que ça [1]! Tomberait-il lui aussi dans l’intolérance que je reproche aux religions et que toute l’histoire atteste ? Voici un autre cas d’arroseur arrosé ! Mais surtout, sa réponse témoigne d’une extrême sophistique et n’a aucune justification de fond. Comme je ne peux reproduire ici son article, je vais donc d’abord résumer son argumentaire accusateur, avec un maximum d’objectivité. Éludant le fond de mon article qui critiquait la place positive que Macron reconnaît aux religions dans la vie collective de la nation, il me reproche d’abord d’avoir cité la définition constitutionnelle de notre République, datant de 1958, en y ajoutant  « une » à « indivisible », alors que ce mot n’y figure pas. Il en fait la base d’une menace totalitaire que cette adjonction comporterait. Et ce d’autant plus que je n’ai pas mentionné l’adjectif « démocratique » pour qualifier notre République, mais non sans raison comme on le verra du fait de mon sujet, qui est la laïcité. Ensuite, et surtout, il refuse l’idée d’une « neutralité laïque de la société » que Macron, à la suite de Hollande, récuse. Et il ne voit aucune objection à ce que notre  président fasse publiquement état de sa sensibilité religieuse, se déclarant « habité par la transcendance ». Enfin, il s’en prend à ma vision critique des religions, tournant ainsi le dos à tout ce que les philosophes des Lumières, puis les penseurs des deux  siècles suivants (Freud inclus, donc) ont pu en dire et dont l’histoire, hélas, témoigne. Il me reproche donc, pour finir, d’accuser celles-ci d’être « coupables de tous nos maux » et il met l’accent sur leur apport positif dans les rapports interhumains, quitte à exagérer cet apport en bon chrétien (protestant) qu’il est. Je vais donc répondre ici, Le Monde ne pouvant publier une « réponse à une réponse », ce qui se comprend, même si la première réponse a stupéfait et choqué beaucoup de ses lecteurs par sa capacité de mépris à l'égard de son interlocuteur, contraire à l'esprit d'un débat intellectuellement sain. Dans l’ordre, donc.

Il est vrai que j’ai ajouté « une » à « indivisible » dans la définition constitutionnelle de notre République, terme qu’on n’y trouve pas et qui remonte à la constitution »jacobine » de 1793. Mais comprend-il seulement que ce qui est indivisible est, par définition « un » ou « une » ? Les deux termes font donc double emploi. De plus, mon excès de républicanisme ne visait pas à « délégitimer » la diversité religieuse sous prétexte d’unité, comme il m’en accuse, mais à signaler à quel point, dans l’ordre politique de la République, les religions peuvent être des facteurs de division, précisément, et donc de conflits à la fois  inutiles et dangereux. A-t-il en entendu parler des « guerres de religions » ? Le bruit de la barbarie islamiste (islamique ?) n’est-il pas parvenu à ses oreilles ? Et la contestation du mariage pour tous, menée par des catholiques intégristes en France? Et sait-il qu’il n’y a jamais eu de « guerres d’athées » (en tant que tels), l’athéisme n’étant pas en soi un facteur de guerre ? C'est au nom d'un "sacré" religieux que les hommes se sont  souvent entre-tués, chaque religion traitant l'autre de sacrilège.!

Il est vrai aussi que j’ai oublié « démocratique ». Mon inconscient intellectuel m’a joué un tour, en réalité intelligent : la démocratie concerne le fonctionnement de nos institutions politiques et, prise en elle-même, elle n’est pas directement concernée par la question de la laïcité  de même que les religions ne se sentent pas directement concernées par la démocratie politique, y compris  dans l’organisation autocratique de leurs Eglises ! Ou alors que Bauberot me prouve le contraire : tout n’est pas dans tout ! Où est ici la « radicalisation la laïcité » qui n’est qu’un fantasme de Macron qu’il reprend à son compte ? Et préfère-t-il la radicalisation de l’islam politique, par exemple en officialisant la création de partis qui s’en réclameraient au nom de la démocratie? Une «démocratie laïque », si l’on veut, ne saurait l’accepter puisque l’Etat politique est et doit  rester neutre sur ce plan, tout comme ses instances élues. Point de partis religieux dans une  République démocratique !

Quant au fond du désaccord, il est double. Il réside d’abord dans une simple allusion au respect de « toutes les croyances » dont, très subtilement mais malhonnêtement, il suggère que ce ne serait pas ma position, ni celle des laïques de mon bord, sous prétexte que je la cite pas expressément. Totalement inexact, surtout si l’on n’oublie pas le respect impératif de l’incroyance, étrangement absent de son texte ! En tout cas c’est ma position de toujours… mais ce n’était pas, encore une fois, l’objet du débat. J’ajoute, et là je l’approuve : il s’agit bien dans ce cas de respect et non de tolérance, même si le respect y conduit dans les faits. Car la tolérance (dont il se réclame vivement par ailleurs) désapprouve ce qu’elle accepte en fait et, souvent, elle n’est pas courageuse, se voilant la face devant l’intolérable. En réalité, ce dont il s’agit sur le plan normatif et juridique, c’est de respecter le droit à l’expression des croyances et pratiques religieuses (comme des convictions irréligieuses)… dans les limites imposées pour le vivre-ensemble par les lois  de la République. Ce qui entraîne aussi, très légitimement et symétriquement, le droit à la critique publique des religions dans ce qu’elles ont de néfaste pour les humains. Or, comme je l’ai indiqué dans ma présentation, Bauberot n’y paraît guère sensible, occultant le fait que cette critique a fait l’honneur de l’intelligence depuis la philosophie des Lumières et surtout le fait incontestable que les religions ont été historiquement des facteurs de malheur et d’aliénation – ce que je reprochais à Macron, justement, d’ignorer ou d’occulter. Il y a là une impasse faite sur la malfaisance globale des religions qui est inadmissible moralement venant d’un intellectuel spécialiste des faits religieux, sachant que je reconnais aussi ce qu’elles peuvent avoir de positif (mais c’est maigre) et que je respecte absolument la foi intime ou privée, qui engage une option métaphysique indécidable. N’a-t-il pas lu cela dans mon article sur Macron ? Et pourquoi le tait-il ? Il est vrai que pour mieux noyer son chien, on l’accuse de la rage. Mais où est la rage ici ?

Reste le registre social, qui était déjà présent dans ce qui précède. Oui la société doit échapper aux conflits religieux et il est normal d’interdire l’expression ostentatoire ou militante de la religion dans la sphère directement publique de l’Etat et de ses diverses administrations comme l’école, l’hôpital, les mairies, etc. E. Badinter l’a très bien rappelé dans une excellente  interview parue dans Marianne. Dans les entreprises privées,  la question est plus délicate, mais le risque existe du prosélytisme, comme celui de son envahissement crispé et crispant dans les rapports de travail, ce qui ne contribuera pas à la paix sociale à ce niveau, voire masquera les vraies sources de conflits et détournera de les combattre. C’est en ce sens que notre société doit aussi rester laïque et que la religion ne doit pas y imposer ses codes de vie discriminants. D’où l’aspect inconvenant et irresponsable de la position de Macron, cette fois-ci, y compris lorsqu’il affiche ses convictions religieuses : dans une République « laïque et sociale», donc, le devoir absolu d’un chef d’Etat est de rester neutre, d’être laïque aussi à titre personnel dans ses fonctions – ce que mon interlocuteur ne semble pas réclamer. Bref, l’emportement idéologique de Bauberot n’aura guère contribué à  apaiser le débat ni à rendre son argumentation pertinente. Par contre, il aura nourri l’image d’un soi-disant penseur aveuglé par le fanatisme religieux et fermé à la libre discussion.                                                                                             

                                                                      Yvon Quiniou, philosophe.

 

[1] Voir Le Monde du 9janvier.

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