Je suis Mila

L'affaire Mila est l'occasion de constater et de dénoncer à quel point la gauche est "aux abonnés absents" en matière de droit à la critique des religions, dès lors qu'on s'en prend aux croyances et non aux croyants. Les propos de Mila visant l'islam et répondant à une injure sexuelle ont été relevés, alors que cette injure et les menaces qui ont suivi ont indigné peu de monde. Triste dérive!

                                                               Je suis Mila 

Ce qui se passe avec l’affaire Mila dans  le camp politique de gauche et même très à gauche  auquel j’appartiens depuis très longtemps, constitue pour moi un vrai scandale moral et non seulement éthique, si l’on entend par l’éthique le champ des options normatives personnelles qui sont facultatives et personnelles, n’engageant que des préférences existentielles. La morale, elle, nous met en présence de valeurs universelles et obligatoires reposant, pour faire vite, sur le respect de la personne humaine. Or celles-ci sont actuellement littéralement bafouées par cette gauche à laquelle j’appartiens dans le cas de Mila et c’est de ma responsabilité de le dénoncer.

Je rappelle la situation. Une jeune fille qui est lesbienne et le revendique, ce qui est parfaitement légitime, se fait agresser verbalement par un jeune musulman de son lycée en se faisant traiter de « sale pute ». Elle répond vivement, sous le coup de la colère, en attaquant la religion islamique, mais sans un mot contre les croyants, adeptes de cette religion. On peut regretter, mais regretter seulement, les mots qu’elle a employés, portée par son indignation, mais elle a parfaitement le droit d’attaquer cette religion et d’y voir un contenu de « haine ». Pour l’avoir étudiée et critiquée moi-même dans un petit livre paru chez H§O, je peux et dois dire que c’est une religion insupportable dans de nombreux domaines – « le plus con des trois monothéismes » a dit justement Houellebecq – et, spécialement, porteuse d’une intolérance ahurissante, y compris vis-à-vis des sciences, et porteuse surtout d’une haine meurtrière, je dis bien meurtrière, à l’encontre des « mécréants », à savoir les incroyants et les athées, sans compter des positions inacceptables dans le domaine des rapports homme-femme ou dans celui des mœurs sexuelles. C’est dire que j’adhère pleinement à la signification de ses paroles, par-delà son seul vocabulaire, et que dans une République laïque comme la nôtre, qui est un modèle pour le monde entier, elle a parfaitement le droit de formuler sa conviction anti-religieuse, y compris sous une forme dite « blasphématoire », le délit de blasphème n’existant pas notre droit laïque. Enfin, suite à ses déclarations, elle a été menacée de « viol » et de « meurtre », menaces qui, elles, tombent sous le coup de la loi et elle n’a pu réintégrer son lycée jusqu’à présent, sans aucune justification juridique.

Or comment a réagi cette gauche à laquelle j’appartiens et à laquelle j’entends rester fidèle par ailleurs, car nous en avons besoin ? D’une manière totalement décalée ou dissymétrique : elle a condamné la réaction légitime, je le répète, de Mila, et elle n’a soufflé mot contre son agression et les menaces qui ont suivi. Car on n’a pas le droit, juridique et moral, d’insulter une orientation sexuelle marginale comme on n’a pas le droit de menacer quiconque de viol ou de mort : la morale, incarnée donc dans notre droit, condamne cela pour non respect de la personne humaine, cette valeur essentielle que la gauche est censée proclamer et défendre concrètement dans ses choix politiques. La gauche en question a donc inversé l’ordre normal des condamnations. Proprement incroyable et inadmissible.

Pourquoi alors ? L’électoralisme est sans doute la source première de cette position, surtout à l’approche des municipales dans les banlieues ouvrières où l’électorat musulman est nombreux. Mais cette explication ne suffit pas à mes yeux. J’y vois tout autant un flottement idéologique désastreux, sinon même une trahison, dans le domaine de la laïcité et de la critique indispensable des religions, dans le respect des croyants, bien entendu, dès lors qu’ils respectent eux-mêmes les lois républicaines du vivre-ensemble. Ce flottement, sinon même, donc, cet abandon,  qu’on retrouve par ailleurs dans l’idéal de la laïcité à la Bauberot ou dans celui de Ségolène Royal, m’a déjà valu d’être violemment critiqué dans le milieu des marxistes auquel j’appartiens intellectuellement et qui ont oublié cette magnifique formule de Marx : « La critique des idées religieuses est la condition préliminaire de toute critique ». J’en fais alors le diagnostic suivant : il s’agit d’une perte du sens  des valeurs morales en politique, un amoralisme donc – ce que le philosophe Christian Godin a appelé une « démoralisation ». Et l’on sait que l’amoralisme mène à l’immoralisme et donc à l’immoralité pratique (voir Nietzsche). C’est donc pour une raison essentiellement morale, qui relève d’un universel normatif, que je « suis » et qu’il faut « être » Mila.

                                                                                       Yvon Quiniou

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