Manuel Valls, les intellectuels et le FN

Vous vous trompez, Manuel Valls !

 

 En accusant les intellectuels (de gauche), d’une manière méprisante, de ne rien faire contre la montée des idées du Front national, vous vous trompez à  plusieurs égards.

D’abord, vous oubliez qu’il y a des intellectuels en France, mais qui n’appartiennent pas à votre « gauche » qui n’a de gauche que le nom. Ce sont des philosophes, des sociologues, des historiens, des économistes qui écrivent dans des revues trop peu connues du grand public, comme, entre autres, « Actuel Marx » ou « La Pensée », ou encore « Contretemps ». Ils ont pour originalité de penser une alternative crédible au capitalisme,alors que dans votre parti il n’y a plus de penseurs, que des communicants ou des technocrates issus de l’ENA, de HEC ou de Sciences Po, formatés par la même idéologie de la politique considérée comme la gestion des affaires, sans la moindre ambition morale ou sociale dans l’ordre de l’humain et changeant de postes ou d’orientation selon que la gauche ou la droite se succèdent au pouvoir. Or, ces intellectuels critiques, vous les ignorez ou vous les censurez, d’une manière  malhonnête, très peu démocratique et en trahissant ainsi votre ancêtre revendiqué, Jaurès.

Cela ne nous éloigne pas de notre sujet, la menace terrible du FN. Car, deuxième motif de tromperie, vous oubliez ou faites semblant d’oublier que cette menace ne se combat pas sur le terrain où vous vous voulez l’entraîner : la peur, les sentiments, la revendication incantatoire de la République. Elle se combat au contraire, sur le terrain politique où, non seulement vous êtes absent, mais où vous menez une politique libérale de régression sociale dans tous les domaines, celle-là même qui produit la montée en puissance du FN. Vous sacrifiez peu à peu les acquis sociaux de la social-démocratie dont vous prétendez vous réclamer alors que vous lui tournez le dos en suivant le « modèle », en l’occurrence le contre-modèle social  allemand, et en vous enfermant dans les impératifs libéraux d’une Europe capitaliste que vous avez contribué à faire, délibérément et contre la volonté démocratique des français exprimée en 2005. Or c’est bien cette politique économique et sociale, inédite dans la tradition socialiste, qui fait le succès de Marine Le Pen : l’augmentation des inégalités, l’appauvrissement, non relatif mais absolu d’une grande partie de la population, la violence sociale grandissante, le désengagement de l’Etat, le sacrifice progressif des services publics, l’abandon des campagnes, le renoncement à défendre une laïcité digne de ce nom, dans le sillage tracé par Sarkozy, le renoncement aussi à la souveraineté nationale au nom d’une Europe soumise au capitalisme financier transnational. Or c’est sur ces bases, précisément, en l’occurrence contre elles, que le FN, d’une manière largement frauduleuse (pensons à sa conception unilatérale de la laïcité) construit son succès actuel en utilisant, eh oui, une rhétorique de gauche et en affichant en partie (mais en partie seulement) des objectifs qui ont été abandonnés par la gauche dite socialiste. Et cela séduit, même dans l’illusion, une partie des classes populaires en déshérence !

On voit bien alors que la montée du FN est inéluctable, dès lors que le cap de la politique actuelle du PS est maintenu. Les intellectuels, mais plus largement les forces politiques du Front de gauche, dont il accuse hypocritement le désengagement, n’ont, au contraire, cessé d’avertir les dirigeants du PS, de leur responsabilité dans la situation actuelle : pensons aux accusations courageuses et réitérées des « économistes atterrés » comme celles d’économistes mondiaux de renom accusant les dérives financières de l’Europe.

Oui, décidément, Manuel Valls, vous vous trompez et vous trompez le peuple français en imputant aux intellectuels une quelconque responsabilité dans le risque de voir le FN arriver au pouvoir. Vous attribuez aux autres une culpabilité qui vous concerne au premier chef et contre laquelle vous ne pouvez, hélas, rien faire, car vous ne le voulez pas, sous peine de renier votre orientation social-libérale qui produit le malheur que nous connaissons et que vous ne voulez pas voir. L’histoire, un jour, vous montrera du doigt !

                                                                       Yvon Quiniou                         

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