"Critique de la religion". Compte rendu par un croyant

Yvon QUINIOU, Critique de la religion. Une imposture morale, intellectuelle et politique, Paris, éditions la ville brûle, 2014, 191 p.

 Je me permets de rendre public ici ce compte-rendu de mon ouvrage fait par un philosophe croyant et enseignant dans une université catholique, Jean-Marc Joubert, parce qu'il est remarquable et, spécialement, d'une honnêteté intellectuelle exemplaire. Un vrai débat s'ensuit. Ceux qui "à gauche" ont polémiqué avec moi sans raison valable sur le fond, sauf un électoralisme à courte vue et sur la base d'une vision politique étroite et erronnée, devraient s'en inspirer car il leur donne une leçon de probité et d'ouvertue théorique! Y. Q.

Le dernier livre du philosophe vendéen Yvon Quiniou est, plus militant encore que les précédents, lesquels ont été consacrés à réhabiliter Marx. C’est qu’il y aurait en effet urgence, selon lui, à réinvestir la « critique » de la religion à l’heure où cette dernière jouirait, toujours d’après lui, d’un regain de faveur dans la sphère publique, les autorités lui réservant avec une indulgence coupable de plus en plus de place, et où ceux dont c’était le devoir de la combattre – au premier rang desquels les marxistes – manquent depuis trop longtemps à le faire pour des raisons électoralistes. – Et cela, alors que Quiniou étant convaincu que la religion n’est pas une dimension anthropologique « éternelle » de l’ « Homme », elle est appelée à disparaître, notamment si le malheur social qui la suscite venait à être aboli avec l’avènement d’une société communiste. Pour notre part, nous ne voyons guère que le christianisme soit à ce point « menaçant » en Europe, ou ailleurs, que cela justifie de renouveler une « critique » élaborée depuis fort longtemps, comme en témoignent le nom des grands anciens convoqués par Quiniou : Spinoza, Hume, Kant, Feuerbach, Marx, Nietzsche et Freud. Nous soupçonnerions donc que c’est l’islam politique et totalitaire qui est en fait avant tout visé, consciemment ou non, en raison de la tragique actualité qu’il ne cesse d’alimenter. Du reste, peu importe : le livre d’Yvon Quiniou est très précieux et de grande qualité et il rendra à ceux des croyants qui le liront le service aussi tardif que réel de leur rappeler ce qui fonde le jugement d’inanité et même d’ « imposture » qui leur est fait avec cette approche « générale » du phénomène religieux…

Parmi les grands auteurs plus haut mentionnés, nous trouvons que Feuerbach, Marx, Nietzsche et Freud sont particulièrement bien analysés dans le style alerte, soutenu et précis qui est celui, très agréable, de Quiniou. Rien de plus normal pour les deux premiers, que Quiniou « pratique » depuis des décennies. Pour ce qui est de Marx, par exemple, Quiniou souligne que ce dernier n’en veut somme toute pas à la religion en tant que telle – n’a-t-il pas écrit dans un superbe texte de jeunesse qu’elle est « l’âme d’un monde dans cœur » ? – mais comme seul « produit » de l’ « aliénation ». Quiniou écrit : « On ne combat pas l’aliénation religieuse principalement sur son terrain propre, celui de la conscience, mais essentiellement sur celui de l’aliénation historico-sociale dont elle est l’expression mystifiée ; et la révolution, si l’on peut dire, doit remplacer l’anticléricalisme ». Il ajoute cependant que, pour être un « effet » mental de l’aliénation économique, elle n’en demeure pas moins, une fois installée en quelque sorte, un « facteur » rétroactif qui en prolonge la nocivité. D’où le devoir politique (et aussi moral – mais cela doit aller ensemble pour Quiniou) de la critiquer. Insistons cependant sur la mention de la « conscience », laquelle est tout à fait essentielle. Quiniou insiste effectivement sur le fait que la conscience religieuse est aveugle, étant ignorante des processus qui la nécessitent, que ces derniers soient économiques (Marx), de faiblesse (Nietzsche) ou névrotiques (Freud). En réalité, la conscience est inconsciente. Son apparente immédiateté est médiate et elle n’est pas transparente à elle-même, elle qui n’a pourtant de cesse d’habiter sa prétendue vérité intérieure en congédiant la fausseté du monde. Elle détient, certes, la « certitude » de ce qu’elle expérimente, mais elle ignore les mécanismes agissant à son insu. D’où l’insistance de Quiniou à justifier une « critique » qui soit méthodiquement « externe » pour ne pas se laisser prendre à son « piège » (on aurait envie de dire, à la manière de Sartre, à son engluement). Il faut reconnaître que la lecture des auteurs analysés est, sous ce rapport, extrêmement convaincante et nous regrettons de ne pas pouvoir en dire plus. – À commencer par celle de Freud, dont Quiniou note honnêtement qu’elle dévoile une dimension que ses deux bons auteurs, Marx ou Nietzsche (mais il ne suit pas ce dernier dans sa morale élitiste), laissaient impensée : celle d’un désir « infantile » de « paternité » et de « protection » que « Dieu » est chargé par le croyant d’assumer. La question que l’on voudrait poser à Quiniou est cependant la suivante : comment expliquer que ceux des croyants qui n’ignorent rien des généalogies qui sont faites de leur foi, et qui les trouvent même formellement très convaincantes, donc, n’en sont pas pour autant persuadés au point de les y « réduire » (une réduction que Quiniou revendique et « assume ») ? C’est que l’expérience de la foi s’éprouve également dans sa résistance à la « critique », dût-elle ne pas savoir quoi y répondre de très précis, si ce n’est, justement, le fait qu’elle vit bien en effet d’une « extériorité », laquelle n’est cependant pas celle des différentes causes matérielles, sociales ou psychiques que ladite « critique » identifie et analyse avec subtilité, mais cette autre qu’elle désigne pour sa part du mot de « grâce », et qui, parce qu’elle la sent « infusée » en elle sans qu’elle y puisse mais, l’oblige à en assigner l’origine en Dieu. Quoique Quiniou en écarte la notion, faute d’en éprouver le contenu, mais aussi par méthode, on l’a dit, nous croyons que c’est tout de même là que tout se joue,  non pour le « critique » certes, que cette défense pro domo suo de la subjectivité croyante n’a aucune chance d’impressionner, mais pour le croyant. La « grâce », c’est quand ce dernier sait qu’il ne fabrique pas sa croyance, qu’il ne choisit pas de croire, que les « influences » externes ne suffisent pas à l’y faire assentir, mais qu’il lui est donné de croire alors que, rationnellement parlant, il y a bien des « raisons » de penser en effet – il est tout prêt à le reconnaître – que l’objet de sa croyance est illusoire, voire qu’elle est absurde à bien des égards. Nous comprenons naturellement que Quiniou nie la possibilité d’une telle expérience ou qu’il la dévalorise en en faisant une nouvelle figure, peut-être plus raffinée ou complexe que d’autres plus superstitieuses, de la conscience aliénée. Mais, fausse ou authentique, le fait est qu’elle résiste à la « critique » quand elle accepte de s’y confronter sans se « blinder » dans ses certitudes, ainsi qu’en témoigne toute une théorie de théologiens qui se sont honnêtement et savamment affrontés à tous les auteurs en cause.

Venons-en à un point sur lequel insiste Quiniou et qui peut prolonger autrement cette discussion : reprenant la distinction de David Hume, qu’il conteste d’ailleurs, entre « origine » et « fondement » de la religion, il affirme que rendre compte de la causalité (naturelle, sociale, psychique) de cette dernière suffit à la réfuter normativement dès lors qu’elle se donne comme n’étant pas ce qu’elle prétend être, à savoir une réalité sui generis, mais un produit illusoire. C’est naturellement fort bien vu. Et pourtant, une telle causalité généalogique suffit-elle à toujours épuiser le « phénomène » religieux ? Ne peut-elle pas être pensée comme son contexte, déterminant certes, mais non nécessitant ? Il nous semble qu’il y a dans la foi un élément de décision qui est le fait de chaque croyant : qu’il s’agisse du consentement ou non à la « grâce », dira le chrétien, mais aussi, de façon plus générale, du signifié que le croyant ajoute à l’objet de sa croyance. Citons ici le Tractatus de Wittgenstein : « Le sens de la vie, c’est-à-dire le sens du monde, nous pouvons lui donner le nom de Dieu. Et lui associer la métaphore d’un Dieu père. La prière est la pensée du sens de la vie », et la conclusion qu’il donne à la Conférence sur l’éthique où, considérant ensemble éthique et foi, il montre que ces dernières ne pourront jamais faire l’objet d’une science (« critique ») : «  Tout ce à quoi je tendais – et, je crois, ce à quoi tendent tous les hommes qui ont une fois essayé d’écrire ou de parler sur l’éthique ou la religion – c’est d’affronter les bornes du langage <lequel, selon Wittgenstein, ne peut « dire » que ce qui « existe » trivialement>. C’est parfaitement, absolument, sans espoir de donner ainsi du front contre les murs de notre cage. Dans la mesure où l’éthique <ajoutons : « et la religion »> naît du désir de dire quelque chose de la signification ultime de la vie, du bien absolu, de ce qui a une valeur absolue, l’éthique ne peut pas être une science <ajoutons : « et la religion ne peut pas faire l’objet d’une science »>. Ce qu’elle dit n’ajoute rien à notre savoir, en aucun sens. » Et Wittgenstein de conclure : « Mais elle nous documente sur une tendance qui existe dans l’esprit de l’homme, tendance que je ne puis que respecter profondément quant à moi, et que je ne saurais sur ma vie tourner en dérision. » Ce que nous voulons dire en citant Wittgenstein, c’est que la religion ne s’épuise pas dans son contenu historique, métaphorique ou normatif et qu’il ne faut pas confondre « cause » et « raison » (signification), ce que Quiniou ne fait d’ailleurs pas, même si l’herméneutique – et c’est heureux – n’est pas son souci principal. Au reste, nous ne croyons pas qu’il faille traduire la « tendance » dont parle Wittgenstein en termes de « besoin métaphysique », dont Quiniou doute d’ailleurs, et là encore à raison, qu’il constitue une donnée anthropologique universelle (cf. le positivisme de Comte).

Paradoxalement, nous ferions à Quiniou le reproche inverse de ne pas avoir été assez attentif à l’anthropologie humienne de la croyance (à distinguer donc de la foi, « décisionnelle », dont nous venons de parler). Ce défaut d’attention est un effet probable de son « rationalisme » auquel il veut réduire laborieusement Hume (comme Nietzsche d’ailleurs qui, pour s’appuyer sur les résultats de la science, ne tient nullement cette dernière pour une réalité neutre, mais pour une « volonté de puissance ») alors que tout le génie de l’Écossais consiste à appréhender l’esprit comme un jeu de forces, où la raison n’est rien d’autre que l’ « imagination » régulée, laquelle ne « juge » pas souverainement, étant déterminée affectivement à conclure, par un mécanisme dont les principes généraux se donnent à observer dans l’expérience, sans qu’on puisse jamais les fonder. « La croyance, dit génialement Hume, n’est qu’une certaine manière de sentir. » Sous ce rapport, les « idées » religieuses ne sont pas des représentations fausses, mais des affections de ou dans l’esprit, ou encore, comme le dira l’Idéologue Destutt de Tracy à la suite de Condillac, des espèces de « sensations ». Nous pensons personnellement qu’il est beaucoup plus fécond de penser la croyance selon cette modalité affective et entraînante que comme système idéologique car, en dernière instance, qu’est-ce qui fait qu’un tel système est cru ? Le seul fait qu’il soit présent à l’esprit – qu’il fasse l’objet d’une « conception » dit Hume – ne permet en effet pas de rendre compte de l’adhésion dont il peut être l’objet. Mais je pense que, sous ce rapport, Quiniou serait beaucoup plus spinoziste.

Au début de son livre, répondant à la question : « pourquoi critiquer les religions ? », Quiniou évoque leur « bilan terriblement négatif ». Les attendus de la condamnation sont définitifs : la religion s’oppose à la science ; elle réprime la vie et ses désirs ; elle veut imposer son « éthique » particulière de communauté croyante en « morale » universelle ; elle favorise la guerre ; elle est du côté du pouvoir. De nombreux faits étayent ces analyses, nous n’en disconviendrons pas. Pour autant, la présentation de détail est souvent caricaturale, comme en témoigne la litanie suivante : « … défense unanime de l’esclavage dans l’Antiquité et au-delà, affirmation constante de la supériorité de l’homme sur la femme, formes à peine voilées de racisme quand l’Église catholique, au moment de la colonisation de l’Amérique du Sud par les Espagnols, se demanda si les Indiens avaient une âme, justification naturaliste de la hiérarchie sociale, collusion avec les pouvoirs politiques en place et légitimation religieuse de leur existence, refus massif de la démocratie ou de la République lors de son apparition en France en 1789, etc. » Que de faussetés ou d’approximations ! Ignorerait-il, par exemple, que dans les assemblées chrétiennes des origines, maîtres et esclaves étaient au même rang, ou plutôt sans rang ? Pour autant, Quiniou ne charge pas totalement les religions dont il reconnaît qu’elles sont des « facteurs de civilisation », notamment dans le domaine des Arts où les réalisations socialistes sont, il est vrai, des plus modestes... Il affirme également que les croyants méritent le « respect » et ont le droit de pratiquer leur religion, ce qui ne veut pas dire que leurs croyances ne doivent pas être idéologiquement combattues, la simple « tolérance » étant un peu courte. Permettons-nous à cet endroit une remarque polémique : Quiniou aurait-il oublié à quel point le communisme fut lui-même « réactionnaire » en matière de mœurs (à la notable exception de la R.D.A.) : hostile à l’avortement, quand il s’agissait de concevoir de petits prolétaires et tenant l’homosexualité pour une abomination (« Ces gens-là, il faut les soigner », disait Jacques Duclos) ? Et quel progrès scientifique constitua le lyssenkisme ? Quant à la « morale prolétarienne », ne devait-elle pas s’imposer à toute la société sans qu’on laissât aux « petits bourgeois » la pratique de leur « éthique » particulière. A « bilan terriblement négatif »,  « bilan terriblement négatif et demi », dira-t-on – dût-on, comme nous pensons nous-même devoir le faire, exonérer l’immense penseur que fut Marx de la plupart des simplifications et des crimes du « marxisme-léninisme ».

Concluons sur le sous-titre polémique du livre auquel on ne saurait échapper. Quiniou parle en effet d’ « imposture morale, intellectuelle et politique » de la religion. Et voici comment il justifie l’emploi du mot « imposture » : « Imposture : ce qui prétend apporter aux hommes quelque chose qu’il ne leur apporte pas et donc qui les trompe, fût-ce involontairement et inconsciemment, sur la base d’ ‘allégations mensongères ou de fausses apparences’ (Larousse). Or, dans ces trois domaines, la religion ment, sans qu’il s’agisse d’un mensonge délibéré, puisqu’elle est entièrement prise dans son propre mensonge. » On saura gré à Quiniou de ne pas faire de la religion, à la manière sommaire des philosophes du XVIIIe siècle, une manipulation grossière de prêtres ou de princes… Mais alors comment user du terme d’ « imposture » qui indique justement un mensonge ? Pour marquer les esprits… et attirer les lecteurs ? La formule paraît pour le moins abusive et finalement tromper sur le contenu de l’ouvrage.

Parfois, Quiniou nous paraît injuste ou approximatif, et, parce que dénué, à ce qu’il semble, de toute sensibilité religieuse personnelle – ce dont on ne saurait naturellement lui faire un reproche –  manquer pour une part sa « cible ». Pour autant, son honnêteté intellectuelle est entière et son désir profond et conséquent d’émancipation humaine louable ; et c’est la raison pour laquelle son approche théorique du phénomène religieux, après que ce dernier aura été complètement objectivé… au point de le rendre méconnaissable au croyant, reste très précieuse : d’abord pour les sciences humaines, ensuite pour ce même croyant s’il lui prend l’envie – ou la coupable « curiosité », diront certains…, d’entreprendre l’examen des grandes pensées de l’athéisme « dogmatique » (qui nie l’existence de Dieu) ou « privatif » (qui s’en passe). Il reste que l’Église catholique promouvant le « dialogue » entre « foi » et « raison », il appartient sans nul doute à ses théologiens de s’engager dans cette étude de référence, c’est-à-dire de s’y risquer…

 

Jean-Marc Joubert

 

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