Pour Althusser

Le livre d'Althusser, issu de textes inédits, Initiation à la philosophie pour les non-philosophes, publié récemment aux PUF (collection "Perspectives critiques"), est un livre admirable.

Le livre d'Althusser, issu de textes inédits, Initiation à la philosophie pour les non-philosophes, publié récemment aux PUF (collection "Perspectives critiques"), est un livre admirable. Non seulement par sa clarté et sa limpidité, qui prouvent que l'intelligence n'a pas  besoin d'obscurité pour exister et se manifester, tranchant ainsi sur toute une part de la philosophie contemporaine dont l'obscurité cache mal le vide intellectuel. Mais surtout et avant tout, par la profondeur d'une pensée à laquelle j'ahère ici à 90/100. Dans l'ordre, donc.

Qu'est-ce que la philosophie dominante, idéaliste en l'occurrence, sinon une philosophie de professeurs de philosophie, dit-il, qui se nourrit d'elle-même et de son propre enseignement, la philosophie n'étant donc que ce que l'on enseigne dans un univers clos sur lui-même. Il lui oppose d'emblée une tout autre conception, fondée sur la prise en compte d'un "au-dehors", à savoir la pratique humaine, celle des hommes au travail dont nous dépendons au quotidien et qui nous impose de sortir de la spéculation et de penser en matérialistes.

D'où une réflexion constante sur l'importance de la pratique dans tous les domaines, donc sur ses formes spécifiques (religion, idéologie, philosophie, technique, science, production, politique, art) et sur sa priorité sur la théorie. Mais sans la moindre prétention de dévaloriser cette dernière dans un renversement absurde de la hiérachie idéaliste qui survalorise la théorie pour occulter les rapports sociaux. An contraire, l'un des aspects les plus profonds de cette réflexion est de montrer la présence de l'abstraction, donc de la  théorie (au sens large du terme) dans toutes nos pratiques, de la perception la plus quotidienne et concrète à la science la plus abstraite, qui nous révèle pourtant l'essence du "concret", en passant par le travail, la vie sociale et l'idéologie, lesquelles sont imprègnées de toutes de ces abstractions masquées qui conditionnent donc notre appréhension de l'ordre social et l'activité que nous y déployons.

C'est dans ce domaine-là qu'Althusser est sans doute le plus fort : dans l'analyse de la présence et de l'efficace de l'idéologie, rapportée aux appareils idéologiques d'Etat, non seulement dans la lutte des classes (qui n'a pas disparu, au contraire) au sein desquelles elle enseigne la soumission et la résignation au profit de la classe dominante, mais aussi dans les sciences où elle alimente une certaine représentation philosophique de la connaissance scientifique et de son rapport au réel. Cette représentation est en général imaginaire et falsificatrice, comme le positivisme qui nie la portée objective et matérialiste de la science au nom du seul ordre formel de lois qui relient les phénomènes, tout cela au profit d'un capatalisme dominant qui a besoin de la notion général d'Ordre pour s'imposer et qui va la trouver dans la philosophie officielle : celle-ci exploite les sciences dans un sens socialement intéressé au lieu de se mettre à leur écoute, d'en révéler la signification épistémologique réelle et d'en montrer le potentiel émancipateur.

Ceux qui m'auront lu pourront douter de la justesse de cette apologie théorique, qui a occulté délibérément mes réserves, comme celle qui porte sur la récusation radicale de la catégorie de "sujet": si l'homme n'est pas un Sujet métaphysique (avec une majuscule), pris qu'il est pris dans toute une série de rapports sociaux et idéologiques qui l'assujetissent tout en lui faisant croire qu'il est libre (ce qui redouble son assujetissement), il n'en demeure pas moins un sujet actif (avec une minucule : voir Freud, qu'il analyse d'ailleurs d'une manière remarquable) et le marxisme a bien pour objectif pratique d'en faire davantage un sujet de sa vie et de son histoire. A quoi j'ajouterai son hypothèse messianique ou utopique d'une disparition de l'Etat, y compris dans une société communiste future qu'il envisage : elle oublie la nécessité pour toute vie sociale d'organiser le "vivre-ensemble" sur la base de règles collectives indissolublement morales et juridiques, véhiculées donc par un Etat minimal... sauf à imaginer une humanité angélique! Mais ces réserves ne sauraient diminuer en quoi que ce soit l'importance qu'il faut attribuer à une pensée à ce point décapante et intelligente qui, comme il le déclarait lui-même à propos du matérialisme, "ne se raconte pas d'histoires". Que vive donc la pensée d'Althusser!

                                                                            Yvon Quiniou

Voir mon bref commentaire final, Y. Q.

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